Kâ le terrifiant – Lyon Sprague de Camp

Ce recueil contient des nouvelles dans un style fantastique surnaturel à l’ancienne, faisant penser à celles produites par Robert Bloch, dont l’objectif est uniquement le divertissement. S’attaquant à l’existence des fantômes, à différentes légendes et traditions spirituelles et magiques, le charlatanisme est confronté à ces évènements, ressort humoristique de chaque histoire. Passant d’une culture à une autre, au moins cette somme de textes reste cohérente, frisant allègrement le ridicule et se moquant doucement des spiritualités étrangères (question d’époque). Cette positivité permanente, cette verve joyeuse et cette naïveté curieuse font penser à l’esprit traversant les premières nouvelles d’Isaac Asimov. Bien sûr, la dernière nouvelle éponyme est différente dans sa forme mais reste dans la lignée des autres ; c’est un parfait exemple de pastiche howardien.

Cthulhu – Survie en terres lovecraftiennes – Alain T. Puysségur

Le guide débute par une présentation ramassée du Mythe destinée aux novices ; la revendication première de l’auteur est la vulgarisation. Le choix de jouer avec sa réalité est compréhensible, véritable tendance. L’idée d’aborder une classification des œuvres pour identifier leur appartenance ou non à l’univers lovecraftien est bonne. Par contre la partie sur les différentes personnalités des investigateurs est un peu laborieuse, plutôt destinée au jeu de rôles, privilégiant le côté psychologique. Le but est de vous préparer à la fuite face aux horreurs lovecraftiennes, le ton est sérieux et le fond doit être pris au second degré.
Le Mythe est bien résumé mais se base sur une dizaine de bouquins édités par Bragelonne : tout ça ressemble souvent à une publicité. Les constantes mises en garde (au cas où on rencontrerait une manifestation surnaturelle), les allusions vagues à la magie et aux incantations, et le côté répertoire, font penser à la présentation d’un background pour rôliste (qui devrait pourtant avoir accès à du matériel de meilleure qualité), et l’analyse littéraire est finalement absente.

La geste du Halaguen – Guy Scovel

Cette heroic-fantasy médiévale assez classique cumule plusieurs qualités, dont l’ambiance n’est pas la moindre. Dans un contexte politique parcouru de trahisons et d’inertie, la guerre est inévitable. Le héros débute une quête inédite et périlleuse, et son but est à la mesure du personnage, à l’ambition démesurée et à la passion inextinguible. Le héros est tourmenté par les manipulations et la géographie des contrées traversées. Succession d’étapes, l’aventure est souvent comme onirique avec ses distorsions spatiales et temporelles, sa magie obscure et ses fulgurances technologiques à l’ampleur mythologique.
L’influence de Robert E. Howard, de Clark Ashton Smith, de John R.R. Tolkien et de Howard Phillips Lovecraft plane discrètement sur cette geste. Les lieux, les personnages et les situations sont d’une extravagance tellement fantaisiste qu’elle devient bizarre, hallucinée, stupéfiante. C’est une fantasy dense qui déborde sur d’autres genres, un mélange savant et rafraichissant de fantaisie débridée.

Alice qui dormait – Franck Morrisset

L’appellation Polar SF est revendiquée par l’éditeur, et l’ambiance correspond parfaitement, avec ses luttes d’influence, ses fusillades dans une ville crasseuse. Alice est réveillée par erreur après avoir passé 150 ans au frigo. Prise dans un imbroglio financier, elle sollicite l’aide d’un duo de détectives privés. Une entreprise, incarnée par son dirigeant surpuissant et las, assoit son monopole sur la cryogénisation et conforte son contrôle sur une société civile travaillée par le désir d’immortalité et plombée par les inégalités économiques.
Ce polar n’est pas très original mais les personnages sont excellents et méritent d’être récurrents, le récit est solide avec en fond les thèmes de la mort et de la vie éternelle, de la vieillesse et de la maladie, et succinctement de la politique, de l’économie et de l’écologie.

La Horde du Contrevent – Alain Damasio

L’idée à la base de ce roman post-apocalyptique est à la fois brutale et poétique. On y trouve la lutte pour la survie et la recherche de la cohésion humaine pour avancer. La qualité incroyable de l’écriture est enrichie par des trouvailles conceptuelles ; les passages graphiques de l’impression à base de lettres ou de symboles, le décompte des pages… La classification météorologique des phénomènes à partir de glyphes est très poétique et cohérente. L’immersion est aisée et complète grâce au talent de l’auteur pour faire vivre ce groupe crépitant de hargne. Il se réapproprie la science et l’art (météorologie, navigation, fauconnerie, escalade…) et les reconstruit dans ce contexte particulier.
On reconnait tout de suite son style magnifique et intense, plus métaphysique que dans son premier livre. Il introduit avec malice des éléments de fantasy ; le personnage est la Horde (chaque individu la constituant est spécialisé, l’utilisation de chants magiques…) dans cette quête initiatique. Les ressemblances avec La zone du dehors sont flagrantes mais ici il en fait encore plus avec un génie qui donne le tournis.
Comme toujours, chaque phrase est ciselée, chaque mot et chaque lettre à sa place dans une synergie du fond et de la forme pleine de sens. Car cette avancée de l’espèce est une réponse au poids de la tradition, une recherche de la cause première, une révélation collective et personnelle. C’est un texte d’une profonde humanité, dégoutant de métaphysique, d’une beauté palpable et tourbillonnante, finalement un hymne à l’adaptation.

Le guide Howard – Patrice Louinet

La connaissance Patrice Louinet à propos de Robert E. Howard et sa production est impressionnante ; on sent la maitrise du sujet dans son ensemble, de toute son œuvre si diversifiée, de l’homme dans sa globalité. Il précise quelques éléments biographiques et dénonce les fausses idées implantées par des démarches ambigües de Sprague de Camp entre autres. La courte présentation de ses meilleures nouvelles permet de se rendre compte à quel point il était imaginatif et dans quel contexte ses idées émergeaient. Son approche est sincère, on sent à la fois l’érudition et la passion pour cet auteur atypique. A l’instar de Howard Phillips Lovecraft, la prolifération des pastiches peut brouiller l’étincelle originelle, et il reprécise ici le terreau du Mythe, du Héros howardien. Aborder les différents rebondissements concernant l’édition de l’œuvre permet de mettre en lumière les difficultés éditoriales d’une somme des textes.
De toute façon, le contenu de ce livre est un complément indispensable à la lecture des textes originaux.

Mon âme est une porcherie – Anne Duguël

Une jeune femme très perturbée cherche sa place dans le monde. Son environnement ne l’aide pas et elle est un peu psychopathe, sortant très difficilement d’une enfance violente. On est dans sa tête et c’est un sacré bordel. Totalement inadaptée, elle avance à l’aveugle sans les outils nécessaires à cette adaptation, avec juste une conscience vacillante, un désir permanent de toute-puissance et des fantasmagories enfantines.
Anne Duguël montre bien la force de l’imaginaire face à une réalité laide et arbitraire. Réputée pour ses livres destinés aux enfants, elle introduit ici l’enfance brisée et cauchemardesque dans une société incompréhensible. Tout est question de plaisir et de bonheur, immatériel et dérisoire dans cette croisière aveugle et solitaire d’un esquif mal monté sur des illusions putrescibles.

Le roi en jaune – Robert W. Chambers

[01/03/24] Dans Le restaurateur de réputations, Hildred Castaigne n’est plus vraiment lui-même depuis son choc à la tête après une chute de cheval et la lecture du Roi en jaune, un ouvrage maudit, lors de sa convalescence. Il connait des transes provoquées par des bruits entêtants et des jeux de lumière, se rapproche de M. Wilde, patriarche érudit à l’apparence quasi monstrueuse et à la tête d’une organisation secrète. Pour accéder au trône dans l’ordre de succession, Hildred doit se débarrasser de son cousin Louis.
Dans cette anticipation de 25 ans dans l’avenir le suicide est un droit avec l’assistance d’une Chambre terminale d’État, évolution sociologique à la fois discrète et centrale dans le texte. Plus que la mort c’est la conjonction de la folie et de la révélation d’un autre monde après une modification cérébrale (comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen) qui structure le récit semblant émaner d’une grandiloquente pièce de théâtre aux retentissements mégalomaniaques. Le Roi consacré a des prétentions divines sur la réalité commune mais aussi sur des lieux transcendants dans lesquels se cache la vérité du monde. Et un chat noir rôde reliant Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft à cette galaxie imaginative.
Dans Le masque, Boris Yvrain est un jeune sculpteur qui a découvert une solution chimique cristalline transmutant les êtres vivants en pierre. Prise d’une fièvre délirante, sa dulcinée Geneviève s’immerge dans un bassin empli du liquide mystérieux et Boris en la découvrant se suicide d’une balle dans le cœur. Leurs deux proches amis peintres Jack et surtout Alec, amoureux de Geneviève, peinent à supporter cette situation jusqu’à la découverte de la nature temporaire de la transformation des êtres en marbre.
Éros et Thanatos, folie et suicide dans ce drame poétique aux échos mythiques montrent qu’un voyage au-delà de la matérialité et du masque de l’Art, porté par la lumière, est possible.
Dans Le Signe jaune, Monsieur Scott est un peintre hanté par le même rêve que fait sa modèle Tessie, il est serré dans un cercueil vitré sur un corbillard mené par un cocher qui se trouve être le gardien de nuit d’une église en face de son atelier, une caricature d’humain qui terrifie tout le monde, et elle observe la scène d’une fenêtre jusqu’à son réveil. L’artiste et sa muse se rapprochent, elle lui offre une broche avec un signe inconnu, trouvée par hasard, et ils finissent par trouver Le Roi en jaune dans un coin de la bibliothèque de Monsieur Scott et le lisent malgré sa présence inexplicable.
La tragédie morbide rôde autour de l’amour dans une séparation cruelle, il est mourant mais peut témoigner qu’elle est passée de l’autre côté du voile, un séide au déguisement grotesque faisant le lien.
Dans La cour du Dragon, un étudiant harassé après avoir lu Le roi en jaune se rend dans une église pour la messe, s’assoupit et remarque un organiste blême et hostile qui le harcèle dans les rues pendant sa rêverie surnaturelle de musique et de lumière.
Ce court texte est le point culminant du crescendo de la thématique religieuse, avec à la clé un contact avec le Roi ubique, apothéose d’une emprise venue d’ailleurs.

Nonobstant la dimension amoureuse se trouvent dans ces lignes des thèmes ayant influencé Lovecraft, une dimension extérieure et derrière les apparences matériellement définie et perçue au travers d’un état psychologique, une œuvre littéraire maudite chichement citée comme moyen d’invocation et de révélation, une contamination personnifiée par des apparitions pleines d’étrangeté malsaine et la prédominance d’un destin funeste pressenti.

Dans La demoiselle d’Ys, Philip se perd dans les marais du Finistère et rencontre Jeanne d’Ys qui chasse avec son faucon. Elle le mène à sa ferme fortifiée où un amour immédiat et réciproque nait entre eux.
Basée sur les légendes bretonnes, cette romance succincte advient dans une parenthèse féérique, un voyage temporel pour le héros jusqu’au Moyen-Âge. Un des fauconniers qui assistent Jeanne s’appelle Hastur, ce qui constitue une occurrence incongrue.
Dans Le paradis du Prophète, l’amour entre un homme et une femme se fait attendre, manquant la Vérité et la Destinée dans l’irréversibilité du temps.
Dans La rue des Quatre-Vents, un vieux peintre reçoit la visite d’un chat misérable qui arbore pourtant une jarretière en soie autour du cou, ce qui le mène à sa propriétaire morte, à une romance avortée.
Dans La rue du premier obus, au milieu d’un groupe d’étudiants et artistes pendant le siège de Paris par les prussiens, Jack Trent est témoin des difficultés de l’époque, de l’amour incertain, du poids du passé et d’un avenir flou, des affres de la guerre mais aussi d’un nouvel espoir.
Dans La rue Notre-Dame-des-Champs, Hastings arrive à Paris de la campagne américaine pudibonde pour étudier la peinture et rencontre la belle Valentine à la vie très libérée.
Dans Rue Barrée, Selby est un nouvel étudiant américain en peinture à Paris et il tombe amoureux d’une mystérieuse pianiste qui se dérobe devant toute tentative de rapprochement, surnommée Rue Barrée par les étudiants au supplice.

Dans Un habitant de Carcosa d’Ambrose Bierce, un homme est perdu dans un désert alors qu’il était alité et fiévreux. Se sentant comme dématérialisé il se demande s’il est mort et finit par constater une translation vers l’avenir. Le lien thématique avec Chambers est manifeste.

[15/02/22] Ce livre, au même titre que des œuvres de Edgar Allan Poe, Ambrose Bierce et Arthur Machen, est toujours cité comme une influence majeure pour Howard Phillips Lovecraft. On y débusque certains éléments qui pourront s’épanouir pour former son Panthéon et leur influence terrible sur la réalité.
Pour commencer, Le roi en jaune est un livre maudit au contenu indicible, à la rareté élitiste et aux conséquences fatales. Ensuite, le personnage du roi en jaune est un prototype des Grands Anciens qui s’immiscent dans le réel par les hommes marqués.
Cela concerne la première moitié du recueil, avec ses nouvelles d’un genre fantastique peuplée d’une menace surnaturelle, d’une folie qui rôde. La seconde partie des textes est du domaine du récit de guerre et de la littérature amoureuse narrant la vie d’étudiants en art à Paris.
La poésie est très présente, nichée dans des phrases très longues entre beauté naturelle et horreur remuante.

Élévation – Stephen King

Ce court roman ressemble beaucoup à une nouvelle de science fiction fantastique des années 50. Le postulat de l’histoire est farfelu, une aberration scientifique qui mène à des situations cocasses, l’humour étant constamment présent. C’est très bien écrit, avec des personnages vraiment bien construits, et des situations plutôt comiques. Malheureusement, l’ensemble reste en surface : l’aspect science fiction (invalidation d’une théorie sur des observations empiriques) est vite escamoté, la dimension mystique est à peine effleurée dans une métaphore floue.
Reste l’histoire en elle-même et son unique message ; un appel à la tolérance. Agréable à suivre et plein de légèreté, ce livre montre le talent de l’auteur pour construire des destins.

Ne coupez pas ! – Jean-Pierre Andrevon

Dans ce recueil d’anticipation socio-politique datant de 1985, les nouvelles sont multiformes et parlent d’apocalypse, d’effondrement, de mutation et d’adaptation. Une vision sombre, théâtrale, inventive et poétique est développée avec un réel talent d’écriture, dans des descriptions profondes et acerbes.
Intérieur, nuit / Extérieur, jour ! est particulièrement réussie et résume bien les enjeux concernant la guerre, les dirigeants, l’humanité et la vérité.
C’est de l’anticipation très réaliste, hautement probable, avec des personnages outranciers et plausibles, un pessimisme intense. C’est surtout une somme cohérente aux multiples entrées, aux histoires crades comme la corruption de notre réalité, entre catastrophe nucléaire et attaque bactériologique. Il avait failli se passer quelque chose.

Cœurs de rouille – Justine Niogret

Les relations entre homme et machine, créateur et créature, sont au centre de ce roman post-apocalyptique, désabusé, d’une poésie métaphysique, dans une échappée vitale. La vie et la mort se côtoient dans cette mythologie de l’automate, avec des questionnements sur le corps et l’esprit, la mémoire, la liberté, la déliquescence et l’évolution entropique. La création d’un être, véhicule à l’image de ses créateurs, siège d’un esprit sauvage, est un art consumé, troublé par la rouille et l’oubli. Avec son action violente, intense et syncopée, cette langueur mouillée et une dureté implacable, le récit fait penser un peu à Blade Runner dans ses enjeux et sa course vers la vie et la liberté inscrite tout au fond.
L’écriture de Justine Niogret est superbe, alternant des phrases courtes et des descriptions raffinées où chaque mot est pensé, choisi avec une exigence magnifique, apportant une puissance qu’on ressent physiquement. Cette vision de la robotique et de l’humanité face à face est intense, indispensable.

Souterrains – Sylvie Picard

Cette succession de drames humains, précédés de rêves prémonitoires et de paranoïa diffuse, est bien angoissante dans des décors urbains à moitié désertés, une claustrophobie et une menace extérieure furtive. Le destin des victimes est très sanglant, sans raison précise ; cette ambiance de survie pleine de tension fonctionne parfaitement. L’histoire qui lorgne du côté de l’invasion zombie est finalement un hommage chtonien pas revendiqué à Howard Phillips Lovecraft.
Épouvante serait le meilleur mot pour décrire ce livre, par son ambiance générale étouffante et l’horreur de certaines scènes.