Metal Hurlant HS spécial Chats

Ce numéro aborde un grand nombre de facettes de l’imaginaire associé au chat, dans sa relation à l’homme et à son environnement, un échange de bons procédés, une protection réciproque matérielle et une symbiose mentale qui dépendent de son caractère joueur, ambitieux, vengeur, fascinant, spirituel.
Pour la bande dessinée les formes et les thèmes sont pléthoriques, incarnation du jeu qui survient (Enki Bilal), conte poétique (Laurent Siefer), science fiction horreur ironique (Diego Agrimbau & Lucas Varela), poésie métaphysique bouddhique (Grégory Panaccione), science fiction humoristique avec un clin d’œil à Alien (Peter Snejbjerg & Ole Comoll), comédie grivoise avec un clin d’œil à Batman (Zelba), parodie de science fiction et dark fantasy (Pixel Vengeur), humour gore conspirationniste (Jean-Luc Cornette & Seera), conte de terreur fantastique (Jurek Malottke), dystopie cyberpunk (Manolo Carot), légende mythologique (Bob Op’t Land), histoire macabre de fantômes japonais (Nancy Peña), pensée métaphysique féline (Sergio Vanello), conte ésotérique sur l’alliance entre chat et homme (Alexandre Kha & Jean-Pierre Duffour), plongée perspective stupéfiante dans les yeux d’un chat mourant (Nir Levie), conte d’un fantastique émotionnel très poétique (Hai-Anh & Pauline Guitton), évocation fantastique de prédation sensuelle (Brouette Hurlante), allégorie cosmogonique magnifique (Daria Schmitt), comique lexical de chat de gouttière (Florence Cestac), chronique moyenâgeuse de la symbiose magique entre femme et chatte (Pog & Fabio Ruotolo), délire surréaliste bariolé (Olivia Clavel), expérience mystique de lutte contre la mort (Miran Kim), spleen d’un chat citadin casanier épris de liberté (Elizabeth Holleville), parodie de superhéros hautain et détaché (Zoran Janjetov), mise en abyme trash du pouvoir de l’imagination (Laurent Lefeuvre), récapitulatif subjectif plein de mouvement et de proportion de la condition de chat (Toru Terada), transposition de La planète des singes (Joko), illustration de l’attachement à un foyer agréable (Jean-C. Denis), démonstration de l’efficacité de la fascination pour faire du stop (Laurent Siefer & Pierre-Henry Laporterie), légende sur l’agitation démoniaque du chat (Elisa Menini), mise en avant du chien pour caractériser le chat par un renversement tout en contraste suggéré (Lionel Marty).
Les articles et interviews concernent la bande dessinée avec Le chat du rabbin, Blacksad, Les yeux du chat et Le chat de Geluck, les jeux vidéo avec Stray, les littératures de l’imaginaire avec François Rivière & Guillem Barbet puis Claude Ecken, le cinéma avec Gérard Delorme, la musique avec Jean- Emmanuel Deluxe et la culture nippone avec Stéphane du Mesnildot.
Pour les textes, dans Ambassadeurs du Diable de Vincent Ravalec, les chats venus d’outre-espace colonisent la Terre dans leur condition de chasseurs sans pitié, version science fiction cyberpunk de l’hégémonie féline.
Dans Le dernier chat de Richard Marazano, les animaux sont synthétiques sauf Zhen que Mirka recherche dans la Gigapole, un récit cyberpunk très sombre et intense.

Dans cette grande variété se trouvent quelques vraies pépites, le tout entrecoupé par les illustrations d’un intense noir et blanc, de lignes de force puissantes et de l’élégante rondeur des silhouettes des chats de Chabouté.
En bonus la couverture en poster, une planche de stickers et un beau porte-clés émaillé. Indispensable.

Les galactiques secrets – A. E. Van Vogt

Le Dr Carl Hazzard après une tentative d’assassinat n’est plus qu’un cerveau enchâssé dans un petit véhicule robotisé lui permettant d’interagir avec son environnement. Son ancienne maitresse le met sur la piste d’un homicide et d’une invasion extra-terrestre imminente. Plusieurs espèces ont infiltré l’humanité par une ingénierie génétique permettant l’assimilation d’aliens masculins en difficulté face à la psychologie humaine.
Cette science fiction se concentre sur un déroulement policier qui cultive le mystère par l’infiltration, l’espionnage et le complotisme. Mais c’est la psychologie sexuée qui sous-tend cette histoire, simplifiant le profil humain avec comme seules motivations le sexe et la soif de pouvoir, homme puissant et femme séductrice. L’ambiance est à la fois sombre et humoristique avec des passages de vaudeville et des personnages machiavéliques, indécis face à des situations nébuleuses. Ce décalage entre les préoccupations personnelles et les enjeux à l’échelle de la planète, des espèces dans l’univers, apporte une dimension ironique de futilité interrogeant la capacité d’indépendance et d’autonomie de l’espèce humaine, questionnant la faculté de l’individu à se détacher des mécanismes psychologiques induits par une société rigide dans ses codes comportementaux. Le trait d’humour présentant la femme comme l’avenir de l’homme par sa versatilité et son impulsivité reste daté et rend ce texte surprenant aujourd’hui.

Station du cauchemar – Philip José farmer

Paul Eyre pendant une partie de chasse solitaire tire sur ce qui lui semble être un petit ovni, se trouve entouré par une brume jaune et aperçoit dans les fourrés le superbe visage d’une femme au corps de lionne.
Cette science fiction paranoïaque déroule le thème classique de la contagion extra-terrestre, faisant planer le mystère alien et révélant une critique sociale acerbe d’un peuple dénué d’imagination, pétri dans un marasme religieux et coincé dans un archétype familial sexiste, se focalisant sur le personnage principal renfermant un pouvoir terrifiant qui peut guérir ou tuer sans le décider, qui sent sa conscience s’affiner et qui expérimente l’horreur biologique par l’aptitude à changer de forme dans une métamorphose de sa substance. C’est l’histoire d’un homme basique qui accède à un statut christique par une symbiose extra-terrestre dans une chronique de l’Amérique profonde aux enjeux planétaires de la menace nucléaire et la théorie des jeux, dans un questionnement éthique et métaphysique sur la liberté. La mise en abyme est présente par le personnage de Tincrowdor, petit écrivain de science fiction qui peut véritablement entrer dans son sujet, à travers la nouvelle Les béquilles d’Osiris en exergue du roman développant l’histoire de Seth et d’Osiris, la condition divine parmi les hommes.

Le privé du cosmos – Philip José Farmer

Simon Wagstaff pris dans un nouveau déluge en l’an 3069 fait la rencontre du chien Anubis et de la chouette Athéna, trouve un vaisseau extra-terrestre déserté et part à l’inconnu pour se poser sur Shaltoon, une planète d’humains-chats.
Mélange d’aventure surréaliste et de science fiction joyeusement sexuée, l’histoire s’inscrit comme mise en abyme de livres de Kurt Vonnegut, dans une course en avant hystérique, un space-opera déjanté à la créativité intenable. S’ajoute un aspect de fantasy ethnologique avec ce peuple félin vraiment exotique à la société schizophrène et des personnages illuminés dans un esprit de dessin animé absurde et survolté. Un fond ironique est présent sur la fiction et la création artistique, son pouvoir d’évocation et sa réception par un public et des critiques, dans une liberté inattaquable car déjà discréditée, un grand n’importe quoi assumé et jubilatoire, une vitalité qui jaillit et pousse les entraves. C’est aussi une quête de sens, un jeu épistémologique en plein dans la relativité et la théorie de l’évolution, ainsi qu’une disquisition philosophique, une critique de la vue schopenhauerienne de la vie comme souffrance, un conte de voyage a priori sans fin d’une confrontation pratique entre libre arbitre et prédéterminisme à la lumière du patchwork de civilisations visitées et de la compagnie de l’intelligence artificielle. La satire sociologique est féroce sur le progrès et l’éthique, l’adaptation biologique, écologique et spirituelle, n’oubliant surtout pas le diptyque religion et causalité. Ce théâtre cosmique est traversé par l’immortalité en cadeau empoisonné, des ancêtres envahissants et une sexualité débridée, dans une illustration de l’essence de la philosophie privilégiant la question comme processus. Warum nicht ?

Vallée du silicium – Alain Damasio

Ce voyage est l’occasion d’une mise à jour du traitement thématique et littéraire de l’évolution de la technologie et de son impact sur la vie des citoyens. Voyage à la source sur les traces de Jean Baudrillard, au centre de la globalisation et de l’assimilation universalistes mises en place aux États-Unis. Apple est le symbole d’une prise d’otage de l’utilisateur avec des modalités imposées et souscrites dans un verrouillage de la pratique.
Il y a toujours un revers à la médaille, ce qui est reçu est grisant au début puis devient addictif, et la participation au système canalisé contribue à vider de sa substance la nature et transformer l’esprit humain qui par ses sens construit la réalité. Il y a toujours une intention dans la mise en place d’un outil qui finit par échapper à la bienveillance au détriment de la liberté.
Les solutions proposées pour une vie hyperconnectée enrobent l’individu et l’enferment dans un rapport biaisé à la réalité brute. Il faut épouser une méthodologie censée simplifier l’accès au monde et cette interaction rigide, à la participation quantifiée, cette illusion de choix est moissonnée. La technologie murmure à l’égo de l’utilisateur une facilité de vivre en se délestant de la charge de la matière et du corps, travailler chez soi, se faire livrer n’importe quoi et se déplacer dans une voiture automatisée, dans un abandon de l’improvisation. La sociabilité est virtuelle, désincarnée, loin des risques biologiques et le nombre fait la force, les communautés gonflent et s’auto-légitiment.
A l’inverse du technococon, la réalité crue attrape les sans-abris qui s’effondrent et s’enferment dans l’illusion des drogues.
Penser à ce que devrait être une technologie aussi intimement liée à l’individu suscite les craintes de ce qu’elle pourrait rapidement devenir, de son potentiel aliénant dans la simplification et la facilité, un éparpillement et un appauvrissement. Le défi est grand d’adopter une éthique qui manque tant déjà dans tous les aspects de la vie, alors que les esprits ont tendance à accepter, s’accommoder, réclamer du choix préformulé et rassurant, de se laisser glisser le long d’une pente balisée et consentir à ne pas s’arrêter. Que cette symbiose soit objectivement bénéfique à chacun est peu probable dans un contexte de course au profit des entreprises, la dystopie se profile même si un certain optimisme est nécessaire.
C’est une faute collective, tous responsables et tous victimes, coupables de ne pas transmettre l’envie de comprendre la science et de pratiquer la philosophie, ce qui est le rôle de toute la société et la raison d’être de la science fiction. Alors que la philosophie semble inaccessible, la science fiction est dénigrée, et ça se transmet, il faut se réjouir d’un succès commercial basé sur des extra-terrestres et des armes laser, du grand spectacle, alors que ce genre maintenant séculaire renferme l’héritage de l’amour multimillénaire de la sagesse, dans une démarche éducative de développement de la conscience et de réflexion, utopie véritable de citoyens qui se révèlent tels qu’ils sont dans ce qu’ils font le mieux. Tout le monde a le droit et le devoir de devenir un être réfléchi, sans exception ni angle mort, et l’échec du système jaillit douloureusement à l’aune de cet idéalisme.
Aujourd’hui il est encore possible de drastiquement limiter son lien à la virtualité mais les smartphones vont vite être remplacés par des lunettes connectées et être intégré dans la société nécessitera absolument l’appartenance aux réseaux. Quand ce jour sera arrivé un monde va mourir étouffé par l’évolution dans l’indifférence de ceux qui sont nés avec ces technologies et l’écologie restera secondaire.
Tout tourne autour de la sécurité, dans un monde clos auquel il faut participer sans responsabilité et que rien ne s’arrête, illusion d’une surimpression sous laquelle la nature tressaille et se gratte, derrière un voile supplémentaire synthétique qui éloigne encore plus de la structure de la réalité et dissipe toute archéologie profonde de l’être, toute richesse introspective indispensable pour devenir quelqu’un.
Prendre du recul sur les nouvelles technologies est inacceptable pour les marchands et les utilisateurs. Soit le rapport à l’outil est idyllique soit l’humain consent à perdre son autonomie. La relation est beaucoup plus insidieuse qu’un simple rapport de domination, et la littérature d’Alain Damasio continue de s’affiner, la résistance n’est plus une réaction mais une affirmation de poésie, d’enchantement et d’éclosion naturelle vers un horizon nouveau qu’il ne faut pas subir.

S’il faut trouver des failles…
Par une sorte de transparence l’essai accouche de la nouvelle.
Cette histoire montre un exemple possible de ce par quoi il faudra passer pour vraiment évoluer, une confiance en la biologie demeure, par l’adaptation, où le naturel accueille le synthétique et s’enrichit.
Lors d’une gigantesque tempête qui a endommagé leur appartement, Noam, Anastasia sa femme et Ondine leur fille, née de manière non-naturelle, sont séparés dans des pièces différentes par la domotique intelligente.
Toutes les pistes nées du voyage aux États-Unis se retrouvent dans ce texte à la situation initiale dystopique, l’omniprésence de l’intelligence artificielle, l’hétérogénéité des corps, l’hybridation de la vie, l’existence casanière et la dépendance à l’électricité.
La tragédie se déroule dans une tension psychologique intense et la technologie ne peut plus faire écran, la nature sauvage se pare indirectement d’une intention libératrice qui s’impose par un cruel principe de réalité. Une beauté brutale et élégante explose dans ce passage de génération, témoignage d’une nouvelle aube combinant évolution et adaptation, assimilation dictée par la nécessité et la volonté d’acceptation pour créer l’avenir.
Ce condensé d’espoir est magnifique, dans une expérience humaine terrifiante puis confondante d’émotion et de sensibilité, une démarche d’espoir si rafraichissante.

Millions de soleils – Jack Williamson

Dans Brillante étoile, un petit météore se loge dans le cerveau de Mr Peabody alors qu’il fuit la pression dans son foyer. Il est désormais capable de dupliquer des objets à volonté. Au milieu de personnages d’une grande banalité le fantastique surgit pour provoquer la paranoïa, l’incrédulité, la méfiance et refléter une réalité sociale de responsabilité familiale et de désir de richesses.
Dans L’épreuve du pouvoir, son fils raconte l’histoire de Garth Hammond, la trajectoire hors du commun d’un charlatan parti de rien pour devenir le dictateur économique du système solaire. Cette nouvelle est emblématique des années 30 par son aventure grandiloquente et la présence des canaux martiens, mais surtout par l’appétence pour la science et l’ampleur de l’anticipation, un divertissement mené par la prospective et l’esprit de pionnier.
Dans L’égalisateur, un équipage de retour d’expédition découvre la Terre totalement désertée. Le contexte politique totalitaire de cette civilisation disparue et l’ombre de l’utilisation militaire de l’énergie atomique enrobent ces aventures stressées d’une sorte d’hystérie. Le lien entre politique et technologie aboutit à un éloge de la simplicité dans une sorte d’utopie non violente en phase avec la nature, incompatible sous peine de mort instantanée avec une vision globalisée et militariste, la soif de pouvoir et la hiérarchie. Dans ce texte à réaction comme alchimique, une révolution sans violence se base sur l’évidence d’un paradigme oblitérant l’accessoire et le superflu, concrétisant la liberté et l’égalité dans la fraternité.
Dans Les bras croisés, Underhill est un vendeur d’androïdes en difficulté sur le marché des mécaniques électroniques et voit débarquer d’une autre planète des humanoïdes qui surpassent toutes les offres existantes. Cette nouvelle à l’origine de la première partie du roman Les humanoïdes pose les bases d’une dystopie issue de bonnes intentions, de l’avènement d’une machine parfaite hors de contrôle des humains, d’une dictature du bonheur imposée suivant la Prime Directive poussant les hommes à la paresse. L’intelligence artificielle et ses directives étouffent à coup de logique la liberté en provoquant l’assentiment forcé d’une mise sous tutelle humiliante. La paranoïa et l’inéluctable forgent l’ambiance de défiance envers les machines devenues autonomes, en boucle sur des routines triomphantes d’un syndrome de Dieu synthétique, dans une confrontation anxiogène entre l’esprit humain et l’intelligence artificielle centralisée.
Dans L’œil vert, un jeune garçon élevé dans un monastère bouddhiste est envoyé chez sa tante au Kansas. D’une inspiration autobiographique, cette nouvelle est d’une brutalité inouïe, utilisant un fantastique moral et libérateur face à l’étroitesse d’esprit, le racisme haineux, la torture psychologique et le fanatisme religieux.
Dans Le nez du colporteur, un vendeur alcoolique de jouets pour enfants se pose sur Terre malgré l’interdiction de contact avec cette planète primitive. Avec humour et un certain sens du ridicule, la prétendue supériorité d’un peuple extra-terrestre reste vulnérable à un simple mal exotique pour lui, expliquant le sens premier d’une quarantaine.
Dans Guinevère pour tous, Pip Chimberley est un ingénieur cybernéticien envoyé pour la maintenance de Athena Sue, une intelligence artificielle qui a lancé sur le marché des clones simulacres d’une femme irrésistible, provoquant un soulèvement des hommes contre les machines. Dans cette nouvelle à chute l’esprit humain retors, égocentrique et cynique cause une situation de cruelle vacuité, vexé par le pouvoir de création et le savoir de l’ordinateur. La vision d’un outil informatique neutre dévoyé par l’ambition d’un homme est encore d’actualité.
Dans Le grand plongeon, Max Mayfield est un astronaute envoyé sur Atlas, une planète déraisonnablement immense, pour percer son secret. Illustration de l’esprit scientifique, ce texte use de l’image poétique du recul et du plongeon dans la compréhension de l’inconnu, le désir humain de connaissance inductiviste pour le bien de l’espèce.
Dans Jamboree, Joey fait partie d’une pouponnière gérée par les robots, produisant des enfants par l’ingénierie génétique, séparant les deux sexes et ne leur permettant pas de devenir adultes. Cette dystopie post-apocalyptique met en scène la rébellion désespérée contre le joug des machines planificatrices infantilisant une espèce imparfaite terrifiée.

Le Cycle de Shub-Niggurath

Dans l’Introduction de Robert M. Price, l’origine de Shub-Niggurath dans les révisions de Lovecraft est présentée, ainsi que ses liens avec d’autres auteurs et différents mythes antiques.
Dans La Corne de Vapula de Lewis Spence, un homme qui s’intéresse aux légendes folkloriques se rend à Ebberswale et loge près de la vieille église. Lors d’une promenade la nuit tombée il se retrouve face à un satyre. Cette courte nouvelle développe un fantastique très classique basé sur l’apparition d’un démon changé en sculpture qui peut traverser les murs et sur la tradition catholique.
Dans La Chèvre démoniaque de Marcus Paul Dare, deux enquêteurs en archéologie rejoignent sur un site de fouilles dans le Derbyshire un pasteur déclaré mort accompagné par un bouc qui comprend les conversations. L’ambiance est légère dans cette affaire paranormale de sorcellerie entre tradition catholique et inspirations antiques. La dérision inquiétante du bouc Asmodée est le seul intérêt divertissant dans cette intrigue jouée d’avance.
Dans La Chèvre de Glaramara de J. S. Leatherbarrow, un homme excentrique en vacances à Borrowdale découvre un livre dans sa chambre de la ferme Brownswaite et lit une histoire de sorcière accompagnée par une chèvre à l’air sardonique. Dans la pure tradition des contes fantastiques et des témoignages en cascade, cette chronique remonte aux légendes folkloriques sujettes à l’exagération d’une tradition catholique.
Dans Le Cristal lunaire de Ramsey Campbell, le Dr Linwood reçoit le témoignage d’un homme qui cache son apparence depuis qu’il s’est retrouvé coincé dans une petite ville tenue par une sorte de secte canalisant la clarté lunaire pour ouvrir un passage dans la trame de la réalité. Dans ce vrai pastiche, Shub-Niggurath représente la fertilité et revêt une forme protoplasmique agrégée, d’un gigantisme d’outre-monde basé sur une géométrie étrangère. L’histoire du touriste encerclé pour être initié ne s’attarde pas vraiment sur la paranoïa et la menace directe des habitants, pour se concentrer sur l’horreur biologique et l’apparition du Grand Ancien, la compromission folle des humains avec une horreur cosmique.
Dans L’Anneau des Hyades de John Glasby, Edmund Kirby se retrouve grâce à une drogue sur les rives du Lac de Hali et échappe à la présence menaçante de Hastur. Se sentant surveillé, il reçoit une lettre de Joseph Quinlan, un vieil ermite qui l’invite à le rejoindre. Le personnage principal suit les traces de Lovecraft, découvre Ambrose Bierce, étudie des livres interdits et voyage dans les dimensions extérieures jusqu’à sa confrontation avec Shub-Niggurath et ses minions.
Dans Les mille chevreaux de Robert M. Price, un philosophe croyant pratique le libertinage et se fait accepter dans une secte aux rites sexuels dégénérés. Ce texte choisit d’imaginer la vie liturgique des adorateurs des Grands Anciens, fantasme logique provoqué par l’absence de sexualité, autre qu’un état de fait générationnel, dans l’œuvre de Lovecraft. C’est un point de vue subjectif sur la réalité du Culte en épousant la vision d’un homme recruté.
Dans La Semence du Dieu-Etoile de Richard L. Tierney, Simon de Gitta est exilé à Persépolis, loin de sa dulcinée Hélène restée à Rome sous la menace de son père Prodikos, le plus grand sorcier d’Éphèse. Ces aventures antiques d’amour perdu, de magie noire et d’action trépidante ont clairement un lien avec Lovecraft par l’invocation de divinités lointaines à travers un portail dimensionnel, des rites impies engageant des métamorphoses monstrueuses dans une quête de vengeance s’approchant de l’heroic-fantasy.
Dans Le blues de Harold de Glen Singer, un musicien qui l’a bien connu raconte l’histoire d’un garçon voulant devenir blues-man, ses débuts hésitants puis sa maitrise fulgurante. Cet hommage qui pare le Mythe des traditions vaudou, gitane et égyptienne s’intéresse au personnage de Nyarlathotep comme intermédiaire et à Shub-Niggurath comme fécondité artistique, dans un témoignage à l’ambiance de bayou et de petites villes désolées.
Dans Le Cauchemar de la Maison Weir de Lin Carter, Hareton Paine emménage avec sa femme dans une grande bâtisse isolée pour travailler sur un vieux texte en sanskrit. Dans ses rêves il prend la place d’un Nug-Soth, peuple adorateur de Shub-Niggurath menacé par la présence encombrante des dholes sur Yaddith. Prolongement de l’œuvre onirique de Lovecraft, sans la moindre trace de science fiction, ce témoignage montre les liens entre différents plans d’existence qui ouvrent la porte à des cauchemars d’outre-espace, qui mènent à une tragédie personnelle.
Dans Visions de Yaddith de Lin Carter, le petit livre de poésie écrit par Ariel Prescott et cité dans la nouvelle précédente est reproduit, apportant un aspect ironique par la détresse des Nug-Soth, la nature implacable des dholes et l’indifférence de Shub-Niggurath qui transparaissaient peu dans l’autre nouvelle.
Dans La proie de la Chèvre de Margaret Louise Carter, la femme d’un religieux reçoit en héritage un pendentif représentant une chèvre monstrueuse et commence à faire des cauchemars d’orgies et de massacres. Ce récit classique de possession démoniaque au socle catholique manichéen opère un petit glissement de Satan aux Grands Anciens en introduisant une fertilité cauchemardesque plus païenne et amorale.
Dans Le Sabbat de la Chèvre Noire de Stephen Mark Rainey, Withers et sa femme habitent un endroit sauvage entouré de forêts. Un soir d’orage, les rumeurs d’un culte wiccan leur parvient et une créature semble rôder autour de chez eux alors que leur seul voisin débarque paniqué après avoir vu sa femme se faire enlever. L’ambiance est oppressante dans cette histoire classique du siège d’une habitation par des forces obscures, déployant la panique et un doute paranoïaque face à l’inexorable.
Dans Le curé de Temphill de Robert M. Price et Peter Hughes Cannon, Ackerley remplace le curé démissionnaire de la paroisse et découvre des manuscrits apocryphes en son église, cause d’une querelle idéologique. Ce texte n’a pas vraiment de rapport avec Lovecraft, se basant sur une conception toute catholique de la perversion et un schisme produisant une secte plutôt satanique.
Dans Grossie de David Kaufman, quatre jeunes filles s’aventurent près d’un lac pour pique-niquer et sont indisposées par une puissante puanteur. La plus intrépide d’entre elles semble s’adresser à quelqu’un et fonce en direction de l’eau pour disparaitre définitivement. Cette nouvelle au ton enfantin développe une atmosphère de menace sous-marine non identifiée très vague au travers du souvenir lointain et le contexte de non-dit.
Dans Nettoyer la Terre de Will Murray, deux hommes sont chargés de neutraliser une sphère métallique ayant émergé de la surface gelée de l’Antarctique et identifiée dans le Necronomicon comme un dispositif destructeur de vie destiné à préparer la venue des Grands Anciens. Cet hommage glacé au Mythe détaille le processus habituellement flou et lointain du retour des Dieux dans une vision très personnelle un peu maladroite mais convaincante dans l’ensemble, hésitant à basculer dans la science fiction.

Nexus de feu – Alain Le Bussy

Ktyk est une monade qui s’ouvre au monde qui l’entoure, se nourrissant d’un nexus et découvrant les interactions avec son environnement. Carole Duquaisne est une journaliste stagiaire en vacances près du Barcarès où éclate une tuerie de masse. Elle réussit à franchir le périmètre de sécurité pour documenter le coup de folie des milliers de personnes qui se sont entretuées.
Adjoindre une science fiction abstraite et métaphysique à un polar fantastique apporte une ambiance de thriller d’épouvante aux implications transcendantes et mystiques, un questionnement primordial par-delà la morale. Bien qu’étant un simple vecteur d’une conscience extérieure, Thierry Lelong est le personnage principal passant inaperçu mais en contact télépathique avec Carole qui le traque, la cause intermédiaire des catastrophes apocalyptiques et les dérives sectaires improvisées devant l’inconnu. Dans les deux récits parallèles apparaissent la découverte de soi et de son environnement, la conscience de la présence de congénères et le danger qu’ils représentent, l’émergence de la violence, le tiraillement paradoxal entre être et non-être, la découverte d’un Tout transcendant. Le lien est un peu nébuleux, principe primordial et cosmogonique appliqué à la société de la fin des années 90 ou allégorie de la vie vue par des individus particuliers, causalité ou simultanéité, mais insiste sur ce qui échappe aux êtres insignifiants, sur les mystères de ce qui les dépasse. Le côté science fiction apporte une poésie philosophique à une histoire de terreur assez classique sur les liens psychiques et la nature de l’espèce humaine.

L’ombre du Maître

Dans Un secret du cœur de Mort Castle, un homme raconte comment il a atteint l’immortalité après avoir constaté l’échec de son père dans cette quête, repoussant le monothéisme ambiant et sollicitant l’horrible pouvoir des Autres Dieux. Dans cette nouvelle l’hommage à Lovecraft se pare d’une petite subtilité en développant un système référentiel parallèle et équivalent aux sempiternel balisage occulte du Mythe.
Dans L’autre homme de Ray Garton, un homme terrorisé et intrigué par la mort apparente de sa femme chaque nuit depuis qu’elle lit des livres sur les expériences extra-corporelles décide de s’intéresser à sa nouvelle lubie. Dans un mélange entre voyage astral et rêve lucide, la dimension de terreur cosmique est cohérente, ajoutant aussi à l’inspiration lovecraftienne un côté cavalier avec un fantastique noir ironique basé sur la sexualité.
Dans Will de Graham Masterton, un chantier archéologique est installé à Londres sur l’emplacement du théâtre du Globe de Shakespeare et un cadavre atrocement mutilé est découvert conservé dans l’argile. Cette uchronie fantastique, dense et efficace, s’appuie sur la menace furtive d’un Grand Ancien et les témoignages autour du dramaturge tenu par un pacte aux conséquences cosmiques dans un texte maitrisé et teinté de gore.
Dans « C » comme Cancer de Brian Lumley, Luna II est un satellite naturel de la Terre découvert par des observations depuis une base lunaire. L’équipage envoyé pour l’étudier devient fou sous une influence mystérieuse et, pour l’essai suivant, Smiler est le candidat parfait pour se poser sur le rocher, son cancer lui laissant une courte espérance de vie. C’est une histoire de contact avec l’influence d’une intelligence cosmique, d’horreur biologique par un parasite qui devient autonome après la mutation de l’hôte, la naissance d’un protoplasme psycho-actif cohérent à partir d’une maladie dégénérescente. L’appropriation de la Terre par l’entité est modernisée par l’utilisation d’une stratégie nucléaire de la théorie des jeux. Le mélange entre science fiction et fantastique déborde un peu du socle lovecraftien mais insiste bien avec ironie sur la faiblesse de l’humanité.
Dans Affreux de Gary Brandner, Murray développe une relation étrange avec un lézard qui semble magique. Cette nouvelle se situe dans le fantastique noir, avec une jubilation certaine et quelques détails gore, plein d’ironie classique faussement morale avec ses personnages abjects et le protagoniste candide et différent qui découvre l’extraordinaire.
Dans La lame et la griffe de Hugh B. Cave, Mark Cannon retourne en Haïti pour écrire, accompagné de sa femme Ellen. Dans la maison louée à leur intention, il découvre des objets de culte vaudou. Cette histoire n’a que peu de rapports directs avec Lovecraft sinon la spiritualité atavique et l’intervention de spectres terrifiants, ici l’accent est mis sur le fantastique ironique, le personnage féminin principal est un cliché misogyne, la tension sexuelle est accessoire, l’action gore est privilégiée.
Dans Le gardien des âmes de Joseph A. Citro, un homme se réveille après un accident de voiture dans un endroit désert du Vermont, séquestré par un catholique fanatique à son domicile. La situation initiale est classique avec le cliché de la femme bigote et celui de l’illuminé psychopathe, dans un récit dénué de fantastique et de rapports avec Lovecraft.
Dans L’affaire Helmut Hecker de Chet Williamson, un écrivain arrogant et plein de dédain pour le fantastique apprend par son agent que son nouveau livre est un plagiat de l’œuvre de Lovecraft alors qu’il ne l’a jamais lue. Cet hommage à la douce ironie prend du recul sur l’influence de Lovecraft et s’adresse aussi au chat. L’idée de réécriture ou de reformulation ouvre la réflexion sur les pastiches et sur les traductions.
Dans Meryphillia de Brian McNaughton, une goule se nourrit de la mémoire des humains qu’elle dévore pour découvrir ce qu’est l’amour. Cet hommage d’une féérie gothique et macabre illustre l’inspiration de l’écrivain versé dans l’occulte et ses désirs trop flamboyants pour ce monde, de l’auteur médium d’une réalité surnaturelle.
Dans La cité des morts de Gene Wolfe, un homme rend visite à une famille pour recueillir des vieilles histoires folkloriques auprès du grand-père qui lui décrit le suceur d’âmes. Une ambiance oppressante nimbe la jonction faite entre les mythes de l’Égypte Antique et les légendes anciennes de la campagne américaine, la preuve de l’existence d’un parasite divin opérant des rivages de la vie aux nécropoles immatérielles.
Dans H.P.L. de Gahan Wilson, un jeune écrivain est invité à Providence par Lovecraft presque centenaire qui vit avec Clark Ashton Smith ressuscité par les techniques d’Herbert West. Le texte en plus d’être uchronique joue avec la véracité et la réalité du Mythe, son succès mondial et justifie la guérison de Lovecraft par un pacte passé avec Shub-Niggurath. Ce fantasme de l’existence objective du Panthéon permet d’expliquer à la fois l’inspiration d’avant sa maladie et de déduire ses effets sur la vie de Lovecraft à partir de la révélation cosmique, de projeter les conséquences de son implication volontaire dans l’occulte, démarche rusée et jubilatoire.
Dans L’ordre inconnu des choses d’Ed Gorman, un tueur de femmes raciste et bien intégré comprend, en discutant avec un vieil aveugle, qu’il est manipulé par un Dieu abject. Cet hommage criminologique insiste sur la localisation de l’influence maléfique, dans un quartier pauvre et cosmopolite, adoptant le point de vue du séide offrant des sacrifices malgré lui à une cause absurde qui le dépasse, dans une variation sur les tueurs en série et leurs obscures motivations.
Dans Les lumières des pins de F. Paul Wilson, Jonathan Creighton recontacte Kathleen McKelston qu’il n’a pas vue depuis leurs études pour lui servir de guide dans ses recherches sur le folklore du New Jersey sauvage, d’où elle est originaire. Localisée dans une région désolée à la population arriérée et atteinte de difformités, le thème est comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen la quête de ce qui se cache derrière le voile de la réalité, puis son influence toute lovecraftienne sur les hommes à travers la métamorphose du protagoniste, les références sont semées sans lourdeur dans une gradation de l’angoisse maitrisée.

Rézo – Laurent Genefort

Victor Admony, un ancien spécialiste de l’interface cybernétique virtuelle Rézo retiré des affaires, est réquisitionné par une nébuleuse économique pour tester un nouveau protocole de connexion. Pour le convaincre et l’obliger la société LARAMCO crée un clone de sa femme tuée trois ans plus tôt.
Cette science fiction dystopique et cyberpunk repose sur la noirceur du personnage principal, écho d’une civilisation à l’histoire brutale, pantin résigné et cerné par l’action violente des luttes de pouvoir vers un avenir incertain de promesses floues dans une ambiance de thriller technologique et d’activités opaques. Dans le Rézo, Victor rencontre Devin Destréez qui fait partie des IA sauvages, entités rebelles peu prises au sérieux, et qui lui propose l’immortalité immatérielle, le plongeant dans le doute à propos du transfert de conscience face au clone de sa femme, à cette histoire d’amour interrompue et renaissante. Cette réflexion ontologique et métaphysique entre réalité et virtualité est enrobée d’une action nerveuse et virevoltante dans une écriture très visuelle pleine de bonnes idées, avec des personnages bruts autour d’un duo à la fragilité attachante.

Le septième vivant – Pierre Pelot

Dans un petit village dépeuplé des Vosges, parmi les ruines et la nature sauvage vivote Baésot qui n’a jamais vraiment grandi malgré son corps d’adulte. Recueilli par un couple après la mort de ses parents attrapés par les nazis en 1944, il n’a jamais accepté la situation, un vieil homme lui apparait lors de ses moments de solitude, lui parle de malédiction et de vengeance, et des souvenirs remontent dans son esprit simple. Un mystérieux enquêteur débarque à Chateau-Lamey sur les traces de l’idiot du village et d’un passé mouvementé.
Ce roman donne une forme oppressante à l’ambiance bucolique, les visions de Baésot et le folklore sorcier derrière l’horreur de la guerre apportent une touche de fantastique au-delà de la dimension profondément psychologique. L’instabilité de Baésot et le double jeu manifeste d’André Joris provoquent un sentiment d’imminence tragique, d’un passé résurgent aux retentissements occultes. Une haine du 17e siècle mène à Baésot, sa vie immédiate et contemplative, existence de mémoire vive rafraichie par un symbolisme parsemé parmi les atavismes campagnards, dans une histoire pleine de bienveillance, désolée d’un destin immérité.

Un spectre hante le Texas – Fritz Leiber

Christopher Crockett La Cruz fait le voyage pour la première fois de Luna à Terra et débarque au Texas qui occupe une grande partie du globe depuis la Troisième Guerre Mondiale.
Cette science fiction déjantée dans un univers bariolé et excentrique, scène de théâtre halluciné et insensé, ne laisse aucun répit dans l’action comme par les dialogues exubérants. La Cruz ne connait pas du tout la Terre et l’étrangeté de cette société est un défi à la hauteur de sa condition d’acteur plein de panache mais handicapé par la pesanteur qui le force à porter un exosquelette en titane. Derrière la critique sociale, la situation géopolitique et les manigances révolutionnaires, un aspect fantasy se fonde sur la présence du peuple mexicain rabaissé, réduit en esclavage, ajoutant l’exploration d’une culture hybride de légendes et d’oppression. Ce mélange de théâtre, de poésie, de littérature et de folklore est savoureux, formant une dystopie jouée par des personnages inscrits dans une tradition artistique et une histoire mystique, une relecture hystérique se moquant de la bienséance. C’est un texte d’une vitalité hors du commun et d’un humour grinçant, la drogue abonde et le héros ressemblant à la Mort est obnubilé par le sexe, la situation échappe à tout contrôle, anticipation folle découlant d’une uchronie paranoïaque et dépeignant un esprit texan plausible malgré l’exagération, fait de racisme et de soif de pouvoir.