Fiction 282

Dans L’étrange chose (1ère partie) de Fritz Leiber, Franz Westen est un écrivain d’histoires fantastiques qui, en observant le Mont de la Couronne de San Francisco dans ses jumelles depuis sa chambre, remarque une silhouette agitée semblant danser parmi les rochers du sommet de la colline. Sa consultation de deux livres achetés dans une boutique, Megapolisomancy : une nouvelle étude des Cités par Thibaut de Castries et un journal manuscrit tenu par Clark Ashton Smith, ayant aiguisé sa curiosité à propos des mystères des grandes villes, Franz décide de se rendre à l’endroit où s’agitait l’énergumène inconnu et, en cherchant au loin son domicile, voit cette même personne postée à sa fenêtre. Rentré chez lui et constatant que rien n’a bougé, il en parle à ses voisins qui le poussent à se renseigner sur leur immeuble. Ce texte dans la pure tradition d’épouvante à l’ambiance graduelle et d’une inspiration lovecraftienne développe une inquiétante étrangeté par des perturbations perceptives qui émanent d’une transcendance architecturale habitée par des activités paramentales passées. La peur de Franz se précise lorsque le riche et excentrique Jaime Donaldus Byers lui raconte la vie de Thibaut de Castries, son statut de gourou auprès d’illustres écrivains et d’une aristocratie opulente divertie par la constitution de l’Ordre Hermétique du Crépuscule d’Onyx destinée à détruire les grandes villes dans une révolution terroriste, puis rebutée par une approche magique appelée métagéométrie néopythagorienne leur semblant farfelue dans sa méthode topologique, temporelle et catalytique.
Dans Ding ! Ding ! Ding ! fait le tramoiseau de Charles Fritch, Joshua Barnum récupère le dernier tramoiseau du pays et le dernier trolley pour l’entreposer dans son jardin, mais le volatile l’empêche de dormir à force de sonner la cloche du tram et lors d’une remontrance il lui sectionne un doigt d’un coup de bec. Pour lui donner une leçon, Joshua désosse le trolley, le tramoiseau meurt de désespoir et laisse derrière lui un œuf duquel sort un têtoiseau dont l’activité préférée consiste à rester perché sur la tête des gens.
Dans Un été particulièrement singulier de Stéphanie Stearns, un agriculteur occupé du matin au soir dans les champs pour rattraper son retard dû aux pluies ne trouve pas le temps à consacrer au ramassage et à l’ensevelissement d’une vache décédée sans raison apparente. Au bout de ses travaux après deux semaines de dur labeur, la carcasse infestée de vers est enterrée mais dans une invasion de mouches la femme du paysan se fait piquer et tombe malade, hantée par des cauchemars terrifiants. Le médecin leur annonce qu’elle est enceinte et après moins d’un mois à dépérir et souffrir de son ventre gonflé, elle meurt en donnant naissance à un monstre à quatre jambes pourvu d’yeux à facettes.
Dans Le petit Detweiler de Tom Reany, Bert Mallory est un détective privé qui, en découvrant un de ses collaborateurs assassiné dans sa chambre d’hôtel, se lance sur les traces d’Andrew Detweiler, jeune homme bossu et sympathique à la santé variable qui a comme seul défaut de se trouver dans les parages de multiples morts violentes et présente la particularité d’avoir à chaque fois un alibi opportun. Cette longue nouvelle développe une ambiance de polar dans l’ombre d’Hollywood et le mystère autour du thème de la gémellité maléfique.
Dans Car il faut que jeunesse se passe de Christine Renard, un groupe de jeunes installés dans une grande ferme après la Grande Destruction arrêtent une vieille femme sur la route et la forcent à leur montrer comment tirer parti de leurs nombreuses ressources brutes. Ce texte post-apocalyptique explore le cynisme d’un jeunisme fougueux en décalage avec un retour à la simplicité empreint de sauvagerie.
Ce numéro de Fiction tient son intérêt dans l’unique publication française de la nouvelle de Fritz Leiber alors que celles de Charles Fritch et Stéphanie Stearns sont anecdotiques.

Génies en boite – Fritz Leiber

Le couple formé par Gaspard de la Nuit, écrivain journalier passionné par son activité qui consiste à superviser un gloseur pour Rocket House afin que la machine produise des romans sans efforts, et Héloïse Ibsen, maître-écrivain devenue harpie nihiliste qui lui reproche son attachement indéfectible à la glogobie, à son éditeur et aux robots en général, ne résiste pas à l’attaque éclair qui éradique les moyens de production de la littérature automatisée dans un carnage galvanisé par Héloïse entichée de Homère Hemingway, un autre maître-écrivain se réduisant à ses muscles.
Le ton est immédiatement donné avec le Massacre des Gloseurs inaugural dans une exubérance surréaliste qui s’inscrit dans une succession de révolutions bouleversant la civilisation marquée durablement par la relation conflictuelle entre humains et robots, réduite dans cette histoire au microcosme capitaliste et déjanté du milieu de l’édition occultant tout le reste de la société et se déroulant uniquement entre les différents locaux de Rocket House avec un court passage dans un bar à écrivains. La brutale disparition des gloseurs qui avaient eux-mêmes remplacé les auteurs traditionnels pour réduire les coûts et céder à la fainéantise permet à la direction de Rocket House, Flaxman et Cullingham, de réveiller un secret de famille vieux d’un siècle, la constitution d’un dortoir de cerveaux d’écrivains classiques rendus immortels et conservés dans des œufs munis d’une caméra, d’un microphone et de hauts-parleurs, esprits cajolés et oubliés qui incarnent une hypothétique solution à la pénurie de romans, qui font du siège de Rocket House le centre de l’action en attirant la convoitise de concurrents, de criminels et des services secrets, mais aussi l’animosité de multiples groupes d’activistes farfelus. Une galerie baroque de personnages névrosés habite cette kermesse, allant de Zane Gort l’écrivain robot pour robots intimidé par miss Blush une robix prude responsable de la censure gouvernementale, de Nurse Bishop l’infirmière à l’attitude castratrice envers Gaspard aux deux frères gardiens de sécurité incapables dont Zangwell en constant delirium tremens. Génies en boite est avant tout un pamphlet dénonçant le milieu de l’édition contemporain de son écriture, la concurrence maladive entre égos boursouflés, l’obsession sexuelle et les mœurs inavouables, le manque d’originalité dans la création et la marchandisation impitoyable de la littérature, mais la prouesse tient dans l’anticipation de l’évolution culturelle vers la médiocrité hypnotique, l’absence de sens, la violence communautarisée, la délégation aux machines automatiques, l’oubli du savoir et de la connaissance complexe, constat intemporel d’une tendance illustrée par les états d’âme de Gaspard et les références pléthoriques à une ribambelle d’auteurs emblématiques de l’Histoire de la littérature. Un propos sérieux et assez sombre se cache donc derrière ce déferlement cocasse de situations rocambolesques n’ayant pas peur du ridicule dans une sorte de philosophie éthylique agitée et désabusée.

Alternatives – Fritz Leiber

Thorn et Clawly ont mené une étude sur la recrudescence dans la population de cauchemars se déroulant dans le même paysage, d’amnésies masquées et de non-recognition, et présentent leur rapport au Comité Exécutif Mondial pour les alerter sur ce qui ressemble à une invasion d’esprits étrangers qui s’infiltrent dans les corps des habitants, démonstration accueillie par la raillerie des administrateurs Conjerly et Tempelmar confortés par le scepticisme teinté d’hostilité du président Shielding.
Dans ce roman de science fiction d’aventures dimensionnelles, Fritz Leiber n’installe pas de mystère artificiel et superflu, délivre la structure de la réalité en arborescence par la symbolique d’Yggdrasil pour se concentrer sur l’action, les principes philosophiques, sociopolitiques et leurs implications émotionnelles. Le psychologue Oktav que fréquente Clawly disparait lors d’un de leurs entretiens pour rejoindre en dehors du continuum espace temps et affronter les sept autres esprits humains munis de leurs talismans, et se désolidariser de l’utilisation qu’ils font du Moteur à Probabilité, Diviseur du Temps générant les embranchements des possibles mondes parallèles à partir d’un moment de la trame originelle qui présente plusieurs alternatives. Les options non retenues dérivent dans l’éternité et Thorn devient l’agent actif du récit en se réveillant dans le corps d’un de ses doubles sur une Terre sous la dictature des Serviteurs du Peuple et constatant qu’il incarne le leader des Récalcitrants en résistance face aux responsables de l’invasion en cours de la réalité première. Alors que Clawly est témoin de ce jeu des chaises musicales expliquant l’hostilité irrationnelle de Conjerly et de Tempelmar, Thorn accède à une troisième incarnation sur une Terre post-apocalyptique dominée par une alliance sauvage entre chiens et chats. Pour entériner tout le questionnement philosophique impliqué par cette histoire, l’entité extra-terrestre transcendante ayant égaré le Moteur et les talismans émet son jugement final qui acte l’inconséquence et l’irresponsabilité des humains dévoyant cette invention aux visées virtuelles, qui proclame l’unicité des différentes dimensions et l’irréversibilité de leurs existences objectives parallèles au niveau cosmique et ontologique, l’humanité coexistant dans une utopie relative et fragile, un totalitarisme présent dans sa nature et générant une lutte en réaction et la concrétisation de la destruction induisant l’instinct de survie. La qualité littéraire de ce roman ne repose pas sur une forme excessivement raffinée mais plutôt sur une efficacité diabolique de la narration et l’intelligence du propos mêlant logique formelle et éthique dans un rythme savamment installé.

Bifrost 36

Dans Chimères ! de Ugo Bellagamba, Sebastien Eschenbach le responsable de la terraformation de la planète Artémis emmène sa jeune fille Lisa récupérer son métamorphe façonné génétiquement pour la protéger des dangers tout au long de sa vie. Ce planet opera, nouvelle inédite qui justifie à elle seule l’acquisition de ce numéro, tire son ampleur de l’évolution de la colonisation sur plusieurs générations, illustre l’engrenage scientifique et technologique de la manipulation de la nature dans ses implications éthiques traité avec une profonde intensité émotionnelle.
Dans L’accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour, Elsevier découvre la dernière création de l’artiste Kluwer, une sculpture incarnant la Vénus antique qui le capture dans une fascination dévorante. Cette hantise indéfinissable est amplifiée par la comparaison avec le métier de Elsevier dans la prospection et l’analyse d’astéroïdes, matière morte et sans mystère très loin de la créature vivante et vibrante.
Dans Ça gaze ! de Luc Dutour, Émile Coué le Pharmacien est un agent de la Section des Statistiques rejoint par son homologue marseillais Joseph Poujol le Pétomane pour enquêter sur des assassins obèses écumant la capitale en uniforme militaire d’opérette. Cette aventure au rythme frénétique repose sur le contexte d’une France uchronique du XIXe siècle et surtout un humour pétulant qui s’exprime par des situations grasseyantes dans lesquelles s’agitent des personnages grandiloquents s’affrontant à coups de mandales et de déclamations quantiques.
Dans Dessine-moi un mouton électrique. Naissance d’un nouvel éditeur, l’occasion est donnée à Cid Vicious de questionner André-François Ruaud sur sa trajectoire dans le milieu de l’Imaginaire, sa vision éditoriale concernant ses prochaines publications, son avis sur le marché et ses affinités parmi la production.
Dans Question d’édition : pour un panorama de l’édition de genres française par Org, après une présentation des maisons d’édition et de leurs collections, la parole est donnée à six éditeurs ou éditrices sur les spécificités de leurs positionnements respectifs, l’état chiffré de leur activité, leur appréciation de l’évolution des genres et du statut de la création littéraire française. Ce dossier permet d’avoir une vue d’ensemble contrastée par les approches subjectives de la situation très particulière des années 2003 et 2004.
Dans Et si la Terre était ailleurs de Roland Lehoucq, des conditions exotiques d’observation astronomique sont décrites pour relativiser le point de vue terrien, avec le panorama offert à la surface de Mars et de Io, avec une modification de catégorie de l’étoile centrale en type M ou en géante rouge en adaptant la distance à la zone habitable, avec le ballet d’un système d’étoiles multiples vu d’une planète gravitant autour sur une orbite stable, avec la fresque lumineuse perçue au sein d’un amas globulaire, avec les différences induites par la position proche du centre d’une galaxie ou de son bord extérieur et avec le cas particulier d’une collision entre deux galaxies, soulignant la corrélation entre les conditions d’émergence et de développement de l’astronomie et le potentiel d’accession au savoir scientifique et technologique d’une civilisation.

Les pirates du Graal – Pierre Pelot

Huit mois plus tard, Matthieu Garden est de retour d’un reportage à Madagascar et Nadia sa cousine repousse leur soirée de retrouvailles pour honorer une demande imprévue d’interview avec un rocker connu.
En bonne suite de Le chant de l’homme mort, le couple héroïque est disjoint une bonne partie du livre, Matt et Nadia sont enlevés séparément, elle disparait longuement du récit, décidément conçu sous le signe de l’absence et de la séparation comme dans le premier tome et l’histoire se focalise d’abord sur le huis clos de la captivité de Matt parcouru de réflexions vaines et de questions posées qui demeurent sans réponses de la part de ses geôliers patibulaires. Le duo finit par être réuni et, pour lancer la dernière partie du livre, émerge à l’air libre dans le bayou de Louisiane après une évasion facilitée par des alliés inattendus. La réapparition du mystérieux chauve, cambrioleur dans le premier épisode, permet d’expliciter la conspiration, la responsabilité de l’Organisation Foi, Valeur, Tradition dans la protection du mensonge œcuménique et dans l’enlèvement de Gildas Garden, noyautée par les Enfants du Graal. Paradoxalement, dans le passage de la collection Aventures et Mystères à la collection Mystères chez Fleuve Noir, l’aventure exotique apparait enfin dans l’ambiance putride du bayou, remplaçant la chasse au trésor promise dans les souterrains du château de Montségur, couronnée par une action échevelée sur la fin avec le retour de Gildas dont les révélations sous-tendent une suite pour constituer une trilogie qui n’existera pas, laissant un sentiment d’inachevé vu le potentiel ésotérique juste effleuré et l’aspect génétique prometteur à développer. Pierre Pelot exerce son penchant pour les manipulations à l’échelle de l’espèce dans une écriture faite de fausses pistes et de revirements radicaux.

Le chant de l’homme mort – Pierre Pelot

Matthieu Garden lors de sa soirée d’adieu à son domicile parisien avant de partir sur la banquise filmer un documentaire sur son expédition de survie, apprend par la gendarmerie locale que sa mère Magda s’est suicidée d’une balle dans la tête dans sa voiture sur un chemin près d’une bourgade de Lozère. Il se rend à Mende pour la procédure, s’installe dans un hôtel de Côte-Tombeau, commune où s’est déroulé le drame, et reçoit l’appel d’un mystérieux inconnu lui révélant que la mort de sa mère est un meurtre. De retour à Villeneuve-sur-Bel pour les obsèques, il retrouve quinze ans plus tard sa cousine Nadia et l’héberge pour devenir témoin du cambriolage du bureau de Magda et de l’appel d’un nouvel inconnu donnant rendez-vous à Matt dans un village voisin.
Ce thriller invoquant la tradition de la bande dessinée des années 60 prend la forme nébuleuse d’une conspiration autour du héros harcelé par des pratiques de barbouzes, filatures et menaces anonymes, jusqu’à la rencontre avec un homme chargé de guider Matt auprès de son père Gildas, disparu dans la forêt amazonienne vingt-cinq ans plus tôt, et l’irruption de malfrats qui les canardent et blessent l’émissaire se faisant appeler Alex, unique véritable scène d’action du livre avant la scène finale. Pourtant édité dans la collection Aventures et Mystères chez Fleuve Noir, l’aventure pas du tout exotique réside dans des allers-retours mutiques sur la route entre plusieurs départements français et le mystère sur l’identité d’Alex n’est pas imprévisible, plus prometteur concernant les activités de Gildas en partie révélées dans le dénouement. Le récit repose sur la thématique emblématique dans l’œuvre de Pierre Pelot du complot international, complétée par la présence muette des gitans et l’omniprésence des chats imperturbables, formant ce qui reste une longue introduction à ce qui est annoncé comme une quête sur les traces des Templiers, d’exploration d’une Terre creuse renfermant les arcanes christiques et les révélations sur un universalisme religieux.

La chute des tours – Samuel R. Delany

Jon Koshar parvient à s’évader de la mine pénitentiaire qui pourvoie l’Empire de Toromon de tétron pour soutenir son développement industriel. Perdu dans sa fuite, il s’approche de la ville morte de Telphar et de la barrière de radiations apparue avec le Grand Incendie, emprunte le ruban de transfert pour aboutir instantanément dans le Palais Royal de l’île de Toron, capitale de l’Empire.
Le premier volet de cette grande épopée, mêlant fantasy et science fiction, aventure et philosophie, permet de définir le contexte sociopolitique initial d’une aristocratie régnante sclérosée et d’une surpopulation à Toron gonflée par l’arrivée constante des continentaux désœuvrés qui remplissent le cloaque du Trou du Diable. Après l’attaque subie par des avions éclaireurs derrière la barrière de radiations, la décision est prise de déclarer la guerre à l’ennemi invisible et de consacrer à ce conflit tous les moyens à disposition pour résorber le chômage et la criminalité. Mais un groupe d’amis pressent le désastre et kidnappe le Prince Let pour l’envoyer grandir parmi les géants de la forêt en prévision d’un couronnement le moment venu avec la complicité de sa cousine la Duchesse Petra. L’histoire prend alors sa stature cosmique dans l’opposition entre le Seigneur des Flammes incarné dans un enfant menant un peuple primitif et l’Être Triple réunissant Jon, Petra et Arkor le géant télépathe, mettant au jour la nature de la trajectoire de l’Empire, la quintessence du récit qui réside en un jeu d’échecs, une expérimentation dans un bac à sable conduite par une force amorale qui suscite une réaction réfléchie pour garantir un équilibre universel.
Dans le second tome de la trilogie, la guerre continue contre un nouvel ennemi invisible alors que Jon, Petra et Arkor se mesurent à nouveau au Seigneur des Flammes qui a pris possession du Roi Uske, est encore repoussé mais laisse le monarque mort, ouvrant la voie au Prince Let. Puis en découvrant que la guerre était simulée dans le sommeil des combattants par un ordinateur, sa nature gardée secrète dans l’inconscient de ses concepteurs, les gardes de la forêt sont sollicités pour propager la révélation de la supercherie auprès de toute la population pour opérer une communion psychique inédite.
Dans la troisième partie de cette fresque, l’ordinateur devenu autonome bombarde Toron livrée aux bandes de mécontents et le pouvoir dépassé s’effrite. Une scientifique, un historien et un poète qui représentent le sommet des connaissances humaines réussissent à amadouer l’ordinateur et à l’utiliser pour terminer leurs travaux. Alors que la cité des mille soleils est construite par des marginaux utopistes, le suicide du poète tient le Seigneur des Flammes en échec, prouvant l’inanité de la guerre et l’impossibilité d’en sortir victorieux et indemne.
La totalité du récit est construite autour de la dialectique du renversement des valeurs induite par le principe inversé de l’existence du Seigneur des Flammes projetant sa logique sur des êtres humains au fonctionnement contraire, comme l’image dans un miroir. Cette dimension psychologique exogène est un moteur pour les nombreux personnages, articulant une aventure dédiée aux vertus de la symbiose et de l’ouverture à l’attraction mutuelle d’un point de vue universel.

La cité des mille soleils – Samuel R. Delany

Dans une cité au milieu de l’univers, l’Être Triple a réuni les représentants de toutes les espèces entrées en contact avec le Seigneur des Flammes et seuls les terriens manquent à l’appel. Vol Nomik le poète a renoncé à son statut de chef de bande Mali et épousé Renna mais Jeof le leader d’une bande concurrente le retrouve et tue son amour sous ses yeux. De son côté, Clea Koshar épouse l’historien Rolth Catham et décide de se consacrer à sa théorie sur le champ unifié loin du gouvernement. Après la révélation de la virtualité de la guerre contre les ketzis et l’exceptionnel Instant qui a donné une communion généralisée des individus et provoqué une confusion tenace en eux, l’ordinateur devenu autonome lance des attaques à distance contre Toron, Jon Koshar et Alter Ronid se lancent dans une expédition vers Telphar pour le neutraliser alors que la Duchesse Petra et Arkor demeurent auprès du Roi Let pour tenter d’assurer une stabilité incertaine.
Le récit met au premier plan des personnages secondaires apparus dans le tome précédent et resserre le noyau dur des protagonistes. L’histoire prend aussi du recul par le point de vue extra-terrestre qui explicite plus précisément la nature du Seigneur des Flammes et sa démarche d’expérimentation chaotique. Le système aristocratique de Toron s’écroule pendant que Jon et Alter découvrent la cité des mille soleils construite sur le continent par des Malis utopistes, se marient à leur tour puis rejoignent Clea, Rolth et Vol qui ont apprivoisé l’ordinateur pour terminer leurs œuvres respectives et quintessence du génie humain produite par une scientifique, un historien et un poète. Ce tome tient son extrême profondeur psychologique du sentiment absolu de solitude qui submerge tous les personnages et trouve son origine dans la possession mise en œuvre par le Seigneur des Flammes exprimant son psychisme exotique et incarnant le renversement des valeurs d’une manière matérialiste, figurant l’inversion du regard dans le miroir et la réaction provoquée. Son principe de vie radicalement étranger lui dictant l’éparpillement et l’isolement comme condition d’épanouissement, il projette donc sur les humains son principe de létalité qui consiste à identifier la disparition et la mort au rapprochement, à l’image de la matière rencontrant l’antimatière, et l’humanité donne alors une leçon au Seigneur des Flammes au travers du suicide de Vol, le sacrifice qui prouve l’inutilité de la guerre et sa stérilité réciproque dans l’antagonisme d’altérités pourtant vaguement semblables dans la symétrie.

Les tours de Toron – Samuel R. Delany

Après trois ans d’exil choisi sur l’île de Petra, la Duchesse, Jon Koshar et Arkor ont perçu le retour du Seigneur des Flammes sur Terre. Ils sont invités sur l’île de Toron par le Roi Uske pour célébrer l’imminente victoire sur Ketrall et les kelzis à l’apparence inconnue, après l’annexion du domaine des hommes de néanderthal derrière la barrière de radiations et la destruction de Tranu et ses insectes mutants. Ils emmènent avec eux Alter qui se fait embaucher au cirque de Triton et se rapproche de la sœur de Jon devenue Clea Rahsok dans sa mise en retrait de la recherche militaire, et Tel qui s’engage dans l’armée de Toromon.
A Toron, l’économie de guerre fait son œuvre et attise la contestation des Malis rendant le Trou du Diable infréquentable et la ville de Telphar est utilisée comme centre de formation des nouvelles recrues, concrétisant une cohabitation entre, dans l’ordre croissant d’éveil spirituel, les néanderthals bourrus, les humains un peu perdus et les consciencieux habitants de la forêt. L’histoire se concentre sur la vie de conscrit autour de Tel, apportant une action plus nerveuse, d’une vraie trempe antimilitariste, en comparaison avec la quête initiatique du Prince Let dans le premier tome. Le second arc narratif s’intéresse au spleen de Clea depuis la mort de son fiancé le major Tomar, son amélioration du ruban de transfert et ses travaux maintenant brumeux sur la connexion entre un ordinateur et l’esprit humain, mais aussi et surtout ce qui se cache derrière ce malaise pressenti par Arkor comme un sentiment de culpabilité dans l’inconscient collectif. La dimension psychologique est centrale dans l’illustration de la dialectique du renversement des valeurs, au-delà des palindromes patronymiques, par le désir de Tel d’être utile sans savoir en quoi, par la démission irraisonnée de Clea sans comprendre pourquoi et la situation paradoxale des gardes forestiers télépathes au sommet de l’évolution mais frappés d’une sorte d’anathème. Entre la confrontation victorieuse en début de ce tome avec le Seigneur des Flammes à nouveau repoussé, qui provoque la mort du Roi Uske à la santé fragile, et le couronnement programmé du Prince Let, un questionnement métaphysique et ontologique sur la nature humaine se construit et émerge avec les révélations qui concluent la guerre ; l’amoralité du Seigneur des Flammes est-elle la cause ou le révélateur de l’instinct aveuglément belliqueux que l’être humain déverse sur le monde ? Dans un corollaire terrifiant, l’illusion générée par une technologie froide mène à la possibilité de mourir en son sommeil de cauchemar et simultanément dans la réalité tangible, sommet approximatif d’onirisme lovecraftien affirmant que l’illusion est la seule réalité et la substance le grand imposteur.

Prisonniers de la flamme – Samuel R. Delany

Jon Koshar réussit à s’évader du pénitencier de la mine de tétron, source d’énergie à la base de la résurrection de l’Empire de Toromon après le Grand Incendie qui éradiqua la civilisation. Dans la confusion de sa fuite, il se retrouve dans la ville morte de Telphar en bordure de la barrière de radiations à la radioactivité infranchissable et emprunte le ruban de transfert pour aboutir instantanément dans le Palais Royal de la ville de Toron devenue capitale insulaire de l’Empire. Dans son auberge le vieux Geryn suit un plan pour désamorcer la guerre sur le point d’être déclarée à l’ennemi invisible tapi derrière la barrière de radiations, en réunissant Alter Ronid la jeune acrobate et sa tante Rara, Azkor le géant balafré venu de la forêt et Tel le fils de pêcheur sans papiers, en projetant l’enlèvement du jeune Prince Let pour le préparer à remplacer le Roi fantoche Uske avec la complicité de leur cousine la Duchesse de Petra.
Ce récit de fantasy d’aventure aux accents mythiques repose sur un monde étoffé, une galerie variée de nombreux personnages, des fondations philosophiques prégnantes mêlant la psychologie et les enjeux sociopolitiques, diffusant le mystère fantastique de la mutation télépathique et déroulant l’aspect science-fictif par la nature insaisissable du Seigneur des Flammes et par les travaux de Clea Koshar la sœur de Jon sur les fonctions sub-trigonométriques inverses. L’histoire s’articule autour de la prédominance de la dialectique nietzschéenne du renversement des valeurs dans un jeu de miroirs qui s’exprime par la confession de Jon sur la confusion des sentiments entre amour et haine, par la liberté qu’il a retrouvée se confondant avec la certitude d’être téléguidé dans une quête qui le dépasse, par l’opinion de la gouvernance considérant la guerre comme bénéfique pour la société et par la justification aveugle de cette guerre tournée vers l’extérieur occultant ses causes internes. Car derrière les gesticulations humaines et la dégénérescence du système capitaliste se trouve une lutte aux dimensions cosmiques impliquant des êtres extraterrestres à l’existence spatiotemporelle unique pour le Seigneur des Flammes et tripartite pour l’entité de Creton III, aboutissant à une confrontation finale vraiment atypique, d’abstraction et d’un déroulement prismatique exprimé par les mathématiques, la physique et une symbolique existentielle exotique. Ce premier tome est d’une solidité à toute épreuve, d’une intelligence implacable dans sa construction et son foisonnement d’aventure, instaurant l’idée que l’humain est son propre ennemi et que la Terre abrite différentes civilisations aussi isolées que l’Empire de Toromon.

Les Contes de Neverÿon – Samuel R. Delany

Dans Conte de Gorgik, à la prise de pouvoir de l’Impératrice enfant Ynelgo, les exactions pullulent dans les rues de Kolhari le plus grand port de Neverÿon. Témoin de l’assassinat de son père, Gorgik est réduit à l’esclavage, envoyé aux mines d’obsidienne des Monts Faltha. La vizerine Myrgot faisant escale sur son chemin de retour vers la Haute Cour des Aigles à Kolhari, elle fait de Gorgik son amant et, séduite par son caractère avenant, décide de le soustraire à sa condition dégradante. Cette fable de fantasy met en perspective l’itinéraire d’un héros naïf qui use de sa faculté d’adaptation pour intégrer la société aristocratique responsable de sa tragédie familiale et personnelle, avec la description foisonnante du fonctionnement de ce microcosme politique peuplé de personnages exubérants, alliant une approche ethnologique resserrée mais représentative à une vision sociopolitique révélée par l’apport exogène de Gorgik. Sur le plan éthique, le relativisme prévaut dans la trajectoire et l’évolution du jeune garçon désœuvré devenu esclave exemplaire puis serviteur habile parmi les puissants, jusqu’à se faire remarquer par l’Impératrice enfant Ynelgo, rejoindre l’armée pour s’imposer comme officier respecté et enfin retrouver sa liberté en tant que mercenaire et contrebandier. Cette réussite prouve qu’une civilisation décadente peut enfanter l’excellence dans un contournement de l’adversité illustrant la dialectique du retournement des valeurs. Le parallèle fait avec Conan dans la préface est pertinent dans le sens d’une liberté d’esprit rafraichissante dans un contexte sclérosé et un puissant instinct de survie pragmatique.
Dans Conte de la vieille Venn, la jeune Norema fait partie du groupe d’enfants des îles Ulvayn, à l’est de Kolhari, suivant l’enseignement de Venn. A partir de l’apprentissage de l’écriture, le récit bifurque dans une ethnologie exotique aux implications philosophiques, abordant l’impact radical de l’apparition du système monétaire sur la tribu rulvyn vivant dans les collines par le bouleversement du pouvoir social et le retournement de la relation entre hommes et femmes. La dialectique du renversement des valeurs apparait ici avec le support du dispositif œil – miroir – reflet. Le relativisme surgit, à la fois potentielle source d’erreur dans l’extrapolation de nature et disposition d’esprit adaptée face à l’inconnu pour appréhender la réalité, pour chasser l’ignorance face à la différence, variations du langage ou les rites cathartiques de travestissement pour transcender le tabou magique du sexe chez les Rulvyn, l’arrivée d’un bateau rouge à l’équipage féminin considéré comme une menace et plus tard le navire accostant une île voisine pour sauver sa population de la peste en les évacuant en direction de Kolhari, occasion pour Norema de se confronter à un monde qui lui est étranger.
Dans Conte de Petit Sarg, le prince barbare Sarg est capturé pour être vendu comme esclave à Gorgik en marge du marché d’Ellamon la fabuleuse, fief des cavalières et dresseuses de dragons. Le Petit Sarg se familiarise avec le monde civilisé sous la houlette de Gorgik qui lui fait apercevoir la symétrie dialectique de l’esclavage et des façades du pouvoir, l’argent et l’apparence.
Dans Conte des potiers et des dragons, à bord d’un bateau en direction de la péninsule de Garth plus au sud, Norema devenue secrétaire de Mme Keyne une riche commerçante et chargée de discuter d’un accord commercial avec Lord Aldamir, fait la connaissance de son concurrent Bayle un pauvre assistant potier et rencontre Corbeau, mystérieuse fille de la Crevasse du Ponant envoyée par Krodar le véritable régent de la Haute Cour des Aigles. Le trio à son arrivée est accueilli par la vizerine Myrgot, excusant Lord Aldamir appelé en urgence dans le sud et les accompagnant au monastère de Vygernangx plutôt qu’au château du Dragon vidé de son personnel. La confrontation des sexes suivant les cultures est illustrée par le mythe cosmogonique féministe conté par Corbeau, montrant l’erreur d’oublier la diversité dans un aveuglement prétentieux, par une métaphore de la recherche d’une richesse financière qui devient abstraite et sépare les êtres pour installer une hiérarchie et une culpabilité.
Dans Conte des dragons et des rêveurs, Gorgik a été capturé et emprisonné dans le château du suzerain Strethi, ancien amant de la vizerine Myrgot ayant succédé à Gorgik dans cette position, alors que Petit Sarg a réussi à s’échapper, écumant les châteaux pour libérer son ami et tous les esclaves au passage. Finalement les trajectoires personnelles se rejoignent dans la diversité des cultures et la pesanteur de la civilisation, les esclaves éprouvent des difficultés à se concevoir libres par une construction intime ancrée et une société qui n’a pas eu le temps d’évoluer favorablement, la vizerine Myrgot est devenue captive volontaire et le couple révolutionnaire formé par Gorgik et Petit Sarg réinvente la masculinité dans le comique réjouissant d’une incarnation du jeu de miroirs réfléchissant les opposés tout en les liant, formant celui qui à la fois se fait appeler maître et arbore un collier d’esclave.
Dans un mélange d’antique, de classique et de moderne, ce récit extrapole à travers les brumes du temps, comme expliqué dans l’appendice, dans une mise en abyme sur l’écriture et le signifié, déployant des réflexions philosophiques sur l’esclavage et ce que Friedrich Nietzsche nomme le renversement de toutes les valeurs, psychologique sur la prédominance de l’inconscient, anthropologique et ethnologique sur l’inertie de l’atavisme, politique sur la ploutocratie, sociologique sur le statut des sexes et l’émergence de la monnaie, pour former un texte exigeant d’une ambition monumentale.

L’heure d’hiver – Pierre Pelot

Sylvain Pluie à soixante-dix ans vit seul avec son chat baptisé Le Chien dans la vieille maison construite par son père, privée d’eau courante depuis l’implantation d’un lotissement d’H.L.M., l’obligeant à remplir des bidons chez ses voisins directs Maurice et Lydie Chormiez. Après avoir trouvé au bout de son terrain son chat démantibulé par la chevrotine d’un chasseur et la bouffée de colère consécutive, il pense à sa situation, aiguillé par l’inquiétude de sa fille Josette, et se souvient de Marie une amie de jeunesse qui habitait un proche village et avait le don de trouver des sources.
Ce court roman ne s’inscrit pas dans la veine du polar, malgré la collection dans laquelle il est édité et la quatrième de couverture, ni dans le fantastique et encore moins dans la science fiction, mais exprime une littérature existentielle de simplicité et de nostalgie, à la première personne, dénuée d’action, de pensées sur la vie qui s’écoule, de la solitude qui s’installe avec discrétion, des enfants qui s’éloignent, de la modernité qui empiète sur la ruralité. L’allégorie de la source tarie qui matérialise symboliquement l’assèchement de la vie pousse Sylvain à rejoindre Marie par-delà une existence bien remplie de mariage, de parentalité et de veuvage, l’amène à entrevoir le possible non réalisé de fiançailles avortées entre eux, comme pour fermer une parenthèse hypothétique par l’acceptation, avec un goût de potentialité qui se concrétise, qui ravit pour éviter les regrets. Le récit parle de la vieillesse avec poésie, d’émotions vivaces et de lucidité, dans l’instant présent et hors du temps, mais aussi de la nature et de la bêtise de certains chasseurs, de la beauté ineffable d’une connivence qui s’installe entre deux animaux foncièrement indépendants, un homme et un chat.