La septième saison – Pierre Suragne

La Terre est morte et l’espèce humaine part en exil sur Larkioss, planète similaire rebaptisée Terre-II. Les humanoïdes indigènes qui se rebellent sont repoussés par la force dans des grottes profondes et Nolis, né sur Larkioss de parents colons, garde le contact avec une tribu conservant avec peine ses traditions.
Partant d’une base science fictive le récit prend la forme d’une fantasy ethnologique, une anticipation qui projette la nature humaine dans ses travers historiques et illustre la manière colonialiste, parallèle relatif provenant du même radical d’intolérance et d’appropriation mais concernant une peuplade vraiment différente biologiquement. C’est l’histoire d’amour entre Nolis et Méa à la constitution différente et la perspective d’un mariage génétique qui constituent l’ancrage moral pessimiste et rétrospectif faisant le lien avec l’histoire brutale de l’humanité. Pour sa part le jeune Niaok, un vrai Larkissien des cavernes, entame une quête mystique pour la libération de son peuple dans une mythopoièse générique inspirée des religions archaïques et prophétiques d’une poésie exotique et sauvage. L’histoire met en scène une planète vivante qui sait réagir en symbiose avec ses habitants véritables dans un renversement éthique de la condition des envahisseurs en objet de rejet catégorique. Nolis a une sensation de dédoublement et expérimente l’unité qu’il forme avec Méa, Niaok se retrouve à la fois mort et vivant et le cycle des saisons trouve son avènement quantique dans un lessivage planétaire qui dissout les indésirables tueurs d’écosystèmes et les terrasse dans un mouvement principiel antagoniste de renouvellement. Ce livre déploie un exemple d’inextricabilité entre la nature et ses habitants dans un lien élastique, psychokinésique et télépathique, qui permet au biotope de plier sans rompre et de surpasser toute perturbation exogène et nocive, piège qui donne une leçon à l’humanité terrienne et à toute forme de vie arrogante.

Les chimères de l’ombre – John Brunner

Laird Walker revient à Londres après deux ans d’absence pour rendre visite à son ami Sammy Logan, découvre alors qu’il est mort d’une crise cardiaque et rencontre sa sœur et sa femme qu’il ne connaissait pas.
Sans le premier chapitre décrivant la mort de Sammy dans une ambiance de fantastique, le développement du récit correspondrait à un polar plutôt classique, une enquête autour d’un mort à la vie compartimentée qui réunit ses proches et ses diverses relations. Le roman repose sur un mystère diffus et sa galerie de personnages illustrant l’illusion sociale et artistique qui règne derrière l’opulence et la dissimulation, soutenues par une certaine tension sexuelle. L’ensemble débouche sur une histoire de savant fou, faisant un pas vers la science fiction par la chimie et la psychologie. Ce livre est assez étrange, lézardant longtemps sans action véritable mais bien construit, exclusivement en préparation de l’apothéose des dernières pages faite d’horreur biologique et de visions éminemment lovecraftiennes, restant tout de même matérialiste mais insistant aussi sur le rôle central de la mémoire par son pouvoir d’évocation et d’invocation.

Clark Ashton Smith Poète en prose – Donald Sidney-Fryer

Aussi compressée que celle sur Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith par Jean Marigny, cette étude présente les influences exercées sur les poèmes en prose de Clark Ashton Smith, à commencer par Charles Baudelaire et Edgar Allan Poe, et il parvient à embrasser cette nouvelle forme poétique, à l’enrichir d’une créativité originale transcendant les thèmes par une musicalité et une composition mentale parfaitement maitrisées qui annoncent les particularités de ses nouvelles mais font déjà de lui un poète d’une importance capitale.

Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith – Jean Marigny

Plus un court article qu’un livre, ce texte présente pourtant l’essence des nouvelles de Clark Ashton Smith se déroulant dans les Mondes perdus que sont l’Atlantide, l’Hyperborée, Averoigne et Zothique. Chaque histoire est une parenthèse, une représentation en médaillon, la résurgence d’un passé condamné, prisonnier d’une fatalité inéluctable, nostalgie déçue d’une entropie immanente comme la gravure figée en-dehors de l’espace et du temps. Il convient d’insister sur la qualité littéraire de l’œuvre de Clark Ashton Smith, probablement le seul auteur à la hauteur de Howard Phillips Lovecraft en terme de tragédie cosmique et de lucide noirceur, d’écrasement et de frustration devant l’impréhensible aussi bien matériel que spirituel, insaisissable à la poigne charnelle et au pseudopode mental. Ce minuscule livre doit éveiller un immense désir pour ce raffinement funèbre.

Le livre d’or de la science-fiction – Thomas Disch

Dans Un emploi du temps très chargé, Irving Vermer est un flic qui utilise la machine à voyager dans le temps de son service pour assassiner sa femme adultère en toute impunité. Cette nouvelle décrit indirectement une société presque sans crimes, par son personnage principal qui semble souffrir de schizophrénie quantique, explorant la résistance de la trame aux modifications qui caractérise les uchronies, infirmant la structure discrète du temps, limitant naturellement le nombre d’embranchements dans l’enchainement des évènements, montrant la persistance de l’entropie jusqu’à un paradoxe circulaire.
Dans Les touristes, deux couplent font une croisière dans le futur, tourisme rendu possible par l’invention du Congélateur. Ils se rendent compte que le monde est dépeuplé d’humains, submergé par des cyborgs serviteurs. Au-delà du thème du voyage dans le temps, une réflexion ironique sur l’entropie et la conscience synthétique se développe dans une ambiance désespérée.
Dans 3 short-shorts, Le retour de la Méduse explore la société humaine frappée par une pétrification aux conséquences morales et artistiques, Démiurge présente l’évaluation de la Terre par l’Empire galactique et sa relation avec les machines en vue d’une adhésion, Utopie ? Impossible ! un homme visite la planète utopique de Nouveau Kataganga et découvre son imperfection.
Dans Assassin et fils, Sepharad est un monde lointain qui sert de lieu d’exil pour les criminels terriens et Joseph Goldfrank, issu d’une famille d’assassins, veut devenir prêtre d’une religion pacifique. Cette histoire de castes et de colonisation permet d’effleurer une société indigène basée sur l’heptasexualité, étouffée par les humains et leurs carcans.
Dans 102 bombes H, Charlie à 10 ans fait partie d’un camp militaire pour orphelins et gagne un concours dont le prix est un voyage à Nouveau New-York en compagnie de son instructeur. Charlie découvre l’amour et ses dons de télépathie mais aussi une communauté de ses semblables et pourtant la nature belliqueuse de l’homme persiste.
Dans Un amour envahissant, Sénèque Traquair en tant que secrétaire général de l’ONU est un des rares humains qui résistent à la religion déployant un amour universel par la prise de pilules, apportée sur Terre par un prophète extra-terrestre. Cette dystopie métaphysique montre la faiblesse théorique de l’espèce humaine au sein d’un univers qui la dépasse, une résilience qui demeure vaine.
Dans Thomas l’incrédule, Thomas Mwanga Chwa est envoyé en Ouganda, son pays natal, dans une réserve sauvage par la CIA afin d’enquêter sur la rumeur d’une découverte de l’antigravité. Cette nouvelle illustre l’antagonisme poreux entre science et magie, à la lumière de la course à la modernité et du déracinement.
Dans Casablanca, un couple de retraités en vacances au Maroc découvre qu’une attaque nucléaire a frappé les États-Unis et voit leur séjour se gâter. Cette nouvelle déconstruit brutalement l’arrogance américaine et son mépris pour les pays pauvres en faisant de ces touristes des apatrides inadaptés.
Dans Le crime d’Edwin Lollard, le procès d’un adepte de Saint François d’Assise décrit une société basée sur la nécessité de l’opulence et qui sait l’imposer dans son verdict par une cruelle ironie.
Dans La rive asiatique, John Benedict Harris débarque à Istanbul pour s’imprégner de l’Asie et étoffer sa théorie sur l’architecture. Dans l’ambiance d’un fantastique angoissant l’expérience perceptive du protagoniste devient métaphysique, dévoilant une réalité alternative et des distorsions spatio-temporelles, dans un récit complexe et abrasif.
Dans Le mécanisme du Jugement dernier, Publicité mensongère décrit les activités d’une agence de voyages qui envoie dans des simulacres de contrées exotiques des touristes américains ne souhaitant pas avoir de contact rapproché avec des étrangers, Selbstmord présente une période pendant laquelle le suicide est joyeusement devenu une mode, L’holocauste des automobiles met en scène la guerre anarchique entre voitures et piétons.
Dans Le vaillant petit grille-pain, une petite bande d’appareils électroménagers décide de quitter la résidence secondaire délaissée de leur propriétaire pour le retrouver. Cette fantasy animiste développe un discours écologiste, dénonçant la surconsommation et prônant la réparabilité avec un ton enfantin, ne poussant pas trop loin l’analogie anthropomorphique sur l’esclavagisme et l’industrie de mort, se trouvant donc adaptée à un jeune lectorat.

Eunolie – Légendes du Black Metal – Frédérick Martin

Frédérick Martin présente d’abord la naissance dynamique en Norvège du Black Metal, l’évolution des groupes fondateurs et de leurs membres, s’attardant sur le meurtre d’Euronymous, passage obligé d’un écrit sur le sujet. La description des différentes scènes internationales permet d’identifier les particularités culturelles à l’aide de nombreuses anecdotes et d’une sensibilité certaine pour cet art sombre, dans un mélange d’expertise musicale, d’une clairvoyance psychologique et d’un phrasé justement grandiloquent qui laisse une place importante à l’humour sadique. L’analyse du mouvement est fine dans sa dimension mentale de folies et d’égos, d’une noirceur bien identifiée. Le Black Metal est une quête du passé, déconstruction d’une humanité viciée, en rapport avec le monothéisme et les groupes choisissent entre satanisme et paganisme, ancrant ce rejet dans la nostalgie douloureuse d’une époque fantasmée, dans un combat colérique et une maïeutique poisseuse. Les spécificités régionales sont relatives aux peuples et à leur histoire particulière, garantissant une diversité musicale et spirituelle bien caractérisée dans cet état des lieux documenté jusqu’en 2009. La réflexion est féconde sur la simplicité qui a présidé à la naissance de ce mouvement musical, cris et inconfort, éveil dans un monde décevant et dilué qui implique une libération archaïque.

Hank Shapiro au pays de la récup’ – Terry Bisson

Hank Shapiro est un fonctionnaire chargé de collecter des productions artistiques destinées à la destruction. Sa vie routinière avec sa chienne Homer est bouleversée par sa rencontre avec Henry, une bibliothécaire proche de contrebandiers, et la confiscation d’un disque qui lui rappelle son père disparu depuis son enfance.
Par un mélange d’anticipation et de polar truffé d’humour, ce roman développe une aventure rocambolesque et présente parallèlement l’histoire juridique de cette société dystopique qui sacrifie son passé pour privilégier la nouveauté. Shapiro est un anti-héros pathétique qui commence à se poser des questions sur le système institutionnalisé et son idéologie obscurantiste au contact de personnages déjantés dans une cavale à travers les États-Unis sur les traces de clones amérindiens et poursuivi par un insecte mouchard. Ce roman de l’improbable se base sur le ridicule ironique et dénonciateur d’un monde à la folie bureaucratique et à une crise d’identité qui forment un road-movie joyeusement neurasthénique, sadique en brouillant la frontière entre vie et mort. La construction du récit est ingénieuse, la narration bipartite devient circulaire dans sa résolution, révélant une métaphore de la mémoire culturelle en danger face à la commercialisation de l’Art et aux atermoiements de la démocratie américaine.

La ville au fond de l’œil – Francis Berthelot

Alexis est un marionnettiste qui voit ses créations dépérir et décide, après la réception d’un télégramme de son frère Yvan et sur l’invitation de l’Archonte, de pénétrer dans Krizkern la ville au fond de l’œil en pierre.
Dans une fantasy cathartique, cette quête puise sa poésie dans un symbolisme puissant et un surréalisme touffu qui découlent de la nature de cette contrée où les pouvoirs de l’esprit peuvent modeler la substance, où les individus peuvent s’oublier dans la peur et l’aveuglement, où le Cloaque rôde comme l’essence de l’entropie et de la dégénérescence. La narration fluctuante et schizophrénique installe les thèmes du double, de la filiation et de l’Art utile. Alexis se débat dans une fête foraine quantique peuplée par la certitude de la mort d’Yvan à la guerre, par l’amnésie de sa sœur Sonia confortée par Setha, mère de substitution, et par l’enfance volée des Chrysalides. C’est un livre ardu, gorgé d’une ambiance énigmatique, d’ubiquité et de versatilité, d’un vertige psychologique qui prouve que la vie est un théâtre où chacun peut trouver sa place.

L’Univers-Ombre – Michel Jeury

Rob se réveille à Terrago, sorte de Terre parallèle, avec le désir ardent de retrouver Syris, figure féminine qui hante ses rêveries. Mais il se rend vite compte que l’Empereur Sar To Slon et l’idéologue Do Don Gasi sont alliés pour envahir ce monde paisible.
Cette fantasy onirique s’ouvre sur un mélange de calme et de menace, dans un point d’entrée vers une civilisation pittoresque en péril, le passage de principes tacites à une dictature armée. Ces aventures contrastées présentent l’utopie telle qu’elle est, soit elle n’existe pas, soit elle est vouée à disparaitre dans sa fugacité, et dans sa mise en pratique la liberté responsabilisée est effacée par un désir insolent de hiérarchie. Le voyage permet de passer d’une société à l’autre et de sentir la fragilité des communautés pourtant basées sur le développement durable et l’autodétermination dans le respect d’une nature flamboyante, puis la constitution de castes est le premier pas vers la centralisation. Dans le système de démocratie directe et dans la nature humaine se trouve de façon immanente le mécanisme d’une négation, un principe antithétique comme une ombre projetée qui accouche de sa disparition pour ressusciter dans un cycle circulaire et ce texte est un maillon de chaine, l’anticipation amnésique d’une réalité quantique, l’élan vital de l’Homme et de l’Histoire qui trébuchent, symbolisé par la résistance au régime nazi.

Holly – Stephen King

En pleine pandémie l’agence Finders Keepers est fermée et la mère de Holly vient de décéder après avoir refusé la vaccination. Malgré tout Holly accepte d’enquêter sur la disparition de Bonnie Rae Dahl.
Stephen King fait le choix d’évacuer les enjeux d’un whodunit et de mettre en scène dès le début le vieux couple de profs retraités, Rodney et Emily Harris, ravisseurs par ruse en feignant la faiblesse physique au moment opportun. L’essentiel est ailleurs, dans le cheminement et l’approche erratique de la vérité. Pete Huntley a contracté le virus, Barbara et Jerome Robinson sont accaparés par des velléités littéraires, ce qui permet de se focaliser sur le personnage de Holly et les victimes. Les thèmes principaux sont le racisme et l’homophobie, le contexte de l’enseignement, l’alcoolisme et les références musicales forment une ambiance habituelle chez King, se concentrant ensuite sur la parentalité et l’enfance compliquées, l’atavisme religieux et, s’ancrant dans la réalité, la situation socio-politique américaine. La construction concentrique constitue un enfer pavé de bonnes intentions dans une danse entre Éros et Thanatos, une anthropophagie mentale et un vampirisme de l’élan vital. Stephen King transcende avec son savoir-faire l’absence de mystère et de surnaturel, un ancrage dans la contemporanéité de ce livre puissamment immersif, reposant sur les personnages de Holly et de Barbara, de cette histoire sous forme de spirale qui ne faiblit pas mais qui ne décolle pas vraiment à la fin, appelant surtout une suite.

La planète des esclaves-robots – Harry Harrison

Bill est toujours soldat, fait partie d’un équipage constitué pour des représailles après une attaque de dragon dirigée par l’ennemi Chinger.
Cette suite directe de Bill le héros galactique continue sur la lancée égocentrique de la carrière militaire qui se coupe définitivement de la naïveté poétique et de l’éloge philosophique de la simplicité pour verser dans des aventures aux multiples rebondissements, avec une touche de fantasy dans un condensé de fantaisie. Par rapport au précédent tome, la traduction est différente et au-delà des choix éditoriaux le texte est truffé de plus de grossièretés, les personnages plus nombreux laissent moins de place à Bill, le récit parait toujours autant improvisé, le fond de l’histoire devient de plus en plus confus, mélangeant ironie et second degré, références au communisme et au nazisme, à la Gaule et à l’Empire Romain, délivrant pêle-mêle des messages sur la nature belliqueuse de l’être humain, l’impérialisme et l’esclavagisme, le racisme et l’intégrisme religieux, le sexisme, l’opportunisme et la soif de pouvoir, arrivant à la conclusion que l’armée rend idiot. La narration a perdu le peu de subtilité du premier livre pour se vautrer dans un développement épileptique voué au divertissement dans une totale absence de sérieux déstructurante, à base de blagues faciles et de personnages caricaturaux dans une foire à l’empoigne qui part dans tous les sens.

Bill le héros galactique – Harry Harrison

Bill est un paysan un peu simplet, forcé à s’engager dans l’Armée Impériale pour combattre les Schlingos à tête d’alligator.
Cette parabole futuriste est transparente au niveau socio-politique en confrontant le héros naïf à une réalité qui le dépasse, des enjeux à l’échelle de l’espèce qui lui semblent abstraits, dictés par une élite invisible. Le but de cette farce galactique est de dénoncer l’absurdité de la guerre dans un mécanisme d’aveuglement généralisé et d’escalade impérialiste. Ces aventures mouvementées mènent Bill sur Hélior, ville-planète où siège l’Empereur et centre de cette civilisation totalitaire, paranoïaque, boursouflée et ankylosée, l’occasion de se confronter à l’injustice et à l’absurdité, à l’écrasement de l’identité et la perte de repères. La question écologique fait alors surface et rejoint l’éloge philosophique de la simplicité, emblématique de l’œuvre de Clifford D. Simak, identifiant l’intelligence comme un risque et l’amour de la guerre comme le caractère d’une société non civilisée, et c’est sous la forme d’un comique surréaliste qui semble parfois improvisé et daté que Harry Harrison délivre son message anti-militariste et écologiste.