L’atoll des Bateaux Perdus – G.-J. Arnaud

Ugo Cardone, son équipage et son cargo stagnent dans le port d’Adelaïde et se laissent donc engager par trois inconnus pour ravitailler un équipage en déroute au milieu de l’océan.
Cette histoire d’aventure maritime suit les codes du genre avec le vocabulaire adéquat, la présence d’un trésor, une histoire d’amour et une action pleine de vitalité dans une ambiance épaisse d’alcool et de saumure. Le récit tire sa particularité de son jeu subtil avec le thème du voyage dans le temps, mettant un pied dans le steampunk sans vraiment en être, introduisant la technologie de 1935 dans un contexte qui gravite autour du XVIIIe siècle et développant un combat sociopolitique populaire de libération qui rejoint une quête personnelle de simple liberté d’un aspect fantasy. L’anachronisme constant contribue au divertissement par ce décalage permettant une action plus spectaculaire dans le climax d’une lutte contre la dictature, anomalie dans le monde de la piraterie incarnée dans l’enclave de Fantom-Harbor, où s’enchevêtrent la décrépitude, le despotisme et la folie religieuse. Mélange de classicisme et de modernité, ce roman a la bonne idée d’être ancré dans l’entre-deux-guerres tout en conservant une énergie de cape et d’épées qui fait écho à l’habillage respectueux des aventures de flibuste et à leur légèreté.

Vénus et le Titan – Henry Kuttner

Depuis la destruction de la Terre les humains se sont réfugiés sur Vénus, dans des bulles sous-marines pour pallier à l’absence d’atmosphère vivable de la planète. Issu d’une grande Famille d’Immortels, Sam Harker est caché par son père parmi la plèbe sous le nom de Sam Reed et finit par rencontrer Robin Hale, un mercenaire Immortel qui veut relancer la colonisation de la surface avec l’aval du Logicien, un oracle opposé à la main-mise des Familles sur le destin de l’humanité.
Cette science fiction rayonne sur plusieurs siècles et se focalise sur l’aspect sociopolitique d’une société humaine post-apocalyptique qui fait de l’homme ordinaire un jouet à la fois déraciné et confiné pour les Immortels. Le personnage central de Sam rejoint une tradition littéraire classique d’enfant déchu de sa condition sociale dans une grande fresque de revanche filiale inconsciente au milieu de faux-semblants et de jeux de dupes à l’ampleur intrinsèquement mythique, présentant des couleurs de la fantasy par une quête d’identité et des enjeux surnaturels à l’échelle de l’espèce. Cette tragédie grandiloquente tourne autour de Sam, d’un destin qui s’épanouit dans l’ignorance de sa véritable identité, et constitue une leçon politique, religieuse et écologique, illustration d’un déséquilibre entre l’adaptation immédiate d’un mortel et la vision distendue d’un être quasi-divin, transposition de la théorie de l’évolution dans une optique sociétale avec précurseur et sacrifiés.

Dramoclès – Robert Sheckley

Dramoclès, roi de Glorm, se rend compte après trente ans de règne totalement désinvolte que son destin sera grandiose. Il découvre des messages qu’il s’est adressé avant de faire effacer sa mémoire.
Cette science fiction prend les atours d’une fresque historique qui oscille entre pantalonnade surréaliste et quête métaphysique en jouant avec la temporalité dans la narration pour distordre la causalité, le récit légendaire avant son efficience et le mécanisme de l’auto-suggestion, dans une variation humoristique de la psychohistoire. Le mélange de théâtre et d’action géopolitique est subtil dans une ambiance rétrofuturiste et une description assez détaillée des différentes planètes et civilisations. Le système planétaire abrite des peuples qui se laissent manipuler par des dirigeants inconséquents et la satire socio-politique devient intemporelle, illustration de la faculté des hommes à se raconter des histoires et à y croire, mise en abyme de la crédulité mythopoétique. Ce roman est un vrai melting-pot littéraire, de la pochade tragique au space opera, en passant par les réalités multiples et les pouvoirs psychiques, dans une vitalité divertissante et une ironie réjouissante qui ballote la galerie de personnages névrosés si crédibles.

Un homme nommé Chaos – Jonathan Lethem

Dans une Amérique dévastée Chaos s’échappe d’une enclave, contrôlée par Kellogg et les rêves qu’il inspire aux habitants, accompagné de Melinda une jeune fille-phoque.
La situation post-apocalyptique provoque le voyage de Chaos sur les traces de son passé et de son autre identité Everett Moon, d’une femme mystérieuse et d’un ami qui lui apparaissent en songe ou grâce à des drogues. L’aventure revêt un aspect fantasy par des escales dans des enclaves à l’organisation variée selon le mode de contrôle des différentes populations. Chaos avance à reculons dans la peau d’Everett, à la découverte de ses talents psychiques, au milieu de l’amnésie et de la paranoïa émerge le thème de l’invasion extra-terrestre, la réalité est à bascule par des pouvoirs cosmogoniques, dans une quête d’identité à bâtir sur du brouillard et une ambiance pessimiste similaire à Flingue sur fond musical mais plus métaphysique, plus complexe. Le texte effleure aussi le cyberpunk sans s’y arrêter, reléguant la religion à un programme dans des robots décatis, préférant la création et les miracles quantiques des pouvoirs de l’esprit humain incarnés dans des objets ou exprimés par une distorsion des qualités physiques. L’approche profondément psychologique du roman révèle une dénonciation de la servitude et de la manipulation, un plaidoyer pour l’évolution de l’espèce humaine, la tolérance, l’autonomie, la mémoire et l’imagination.

Connerland – Laura Fernández

Voss Van Conner est un écrivain de science fiction qui est mort bêtement dans sa salle de bain. Devenu un fantôme, il revient sur Terre et rencontre Miranda Sherikov, sa représentante, une hôtesse de l’air qui est la seule personne à le voir et l’entendre.
Ce roman sur la science fiction utilisant des ressorts du fantastique frise l’hystérie, dans sa narration et l’explosion de créativité qui mènent à un surréalisme infatigable, une exagération constante et des métaphores farfelues. L’ironie nourrit la satire sociale du milieu littéraire, de l’édition et de l’écriture, du journalisme et du mécanisme de la renommée, le tout illustré par les 120 personnages revendiqués dans le livre, hommage survolté à Philip K. Dick d’une générosité sans bornes qui peut sembler être excessive et forcée pour un résultat d’ensemble manquant d’ampleur, mille-feuilles crépitant de détails impromptus, kermesse stupéfiante de névroses exotiques.

Bifrost 15

Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode III : Fille du Métal de Roland C. Wagner, Lit de Roses s’enfuit de la planète Wink en volant un astronef avec la complicité du bébé djugnalâmm, d’un automate et de la sfalle Sheïff qu’il vient de rencontrer. Ce chapitre laisse de la place au djugnalâmm, archétype de la mignonnerie de space opera, illustrant bien la résistance maladroite du héros à tout sentimentalisme. D’un autre côté, un accident de propulsion mène Yoni-Yo, un robot sophistiqué, sur la trajectoire de l’équipage destiné à trouver le Roi Pourpre.
Dans Diagnostikeur de délinko de Raymond Milési, Jacques travaille dans un service informatisé de prédiction de la délinquance juvénile et de recherche psychologique dans une société laissant une place prépondérante aux robots. Jacques utilise un langage phonétique et un vocabulaire très particulier, ce qui fonctionne plutôt bien mais reste un peu fatigant.
Dans La Vie des morts de Michael Swanwick, Donald accepte une offre d’emploi dans un projet d’avenir visant à généraliser en réduisant les coûts l’utilisation de morts vivants. L’humour noir souligne un propos plus sérieux sur le capitalisme et ses conséquences sociétales, un vertige métaphysique individuel.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, un bilan est fait avant l’an 2000 autour de X-Wing Rogue Squadron sur la licence Star Wars en comics, de Marvel à Dark Horse.
Dans A propos d’Etoiles Mourantes de Pierre Stolze, Pascal J. Thomas et Org, les deux avis sur le roman, assez radical pour Pierre Stolze et plus nuancé pour Pascal J. Thomas, montrent bien le déchirement entre ambitions et imperfections.
Dans Adastra de Roland Lehoucq, les limitations qui empêchent de mettre en pratique le voyage interstellaire sont présentées, problèmes de propulsion, de carburant et de distances.
Dans Elizabeth Lynn : la quête douloureuse de André-François Ruaud, la carrière de cette autrice méconnue en France est présentée le long de sa bibliographie et dans le contexte littéraire de la fin des années 70 et du début des années 80, un bel article, passionnant.

Les voleurs d’organes – Dominique Brotot

Jean Oustric, ancien chirurgien, et Alan Schmidt, employé d’une entreprise de biotechnologie, sont condamnés à la prison pour espionnage industriel. Lors de leur transfert, le transport est attaqué, Jean est enlevé par un inconnu et Alan continue sa route inchangée vers sa geôle, leurs chemins se séparent mais s’enfoncent dans le monde extérieur à leur enclave privilégiée.
Cette science fiction dystopique s’applique à décrire une société d’ostracisme et de cynisme, la nature dévastée et un peuple qui s’est adapté. L’aspect spirituel et surréaliste, entre chamanisme et toxicomanie, donne une touche de fantasy d’aventure ethnologique totalement hallucinée. Au centre se retrouve Ken Wolfe le directeur de prison dans le rôle du savant fou vers lequel converge la double narration, et soudain à la moitié du livre une troisième ligne dans l’histoire surgit, se révélant être la suite de Penta par l’apparition de Greg, Marlène et Joe l’Indien qui débarquent dans une situation déjà bien complexe. C’est un roman qui ne manque pas d’ambition, d’une vivacité iconoclaste et d’une densité appréciable, récit d’un soulèvement vers la liberté dans une civilisation décrépite habité par une galerie de personnages déjantés et un esprit gore assez calme qui cède du terrain à l’horreur biologique, une ambiance trash un peu diluée dans le foisonnement narratif.

Plongée sur R’Lyeh – Loïc Richard – Yann Delahaie

Dieter Neuer, lieutenant de la Wehrmacht, est un espion attaché aux Veilleurs des Ruines et infiltré dans un programme de recherches occultes voulu par Hitler. Votre mission est de participer à une expédition dans le Pacifique et d’empêcher les nazis d’acquérir un pouvoir ésotérique pouvant changer le monde.
Ce livre reprend le principe du jeu de rôle et le récit serpente au gré des choix d’action qui sont présentés pour s’informer et avancer, dans la tradition des Livres dont vous êtes le héros, avec une ambiance sombre et violente qui allie le régime nazi et le surnaturel, rappelant tout de suite Indiana Jones et les Aventuriers de l’arche perdue, Indiana Jones et la Dernière Croisade et Hellboy, un mélange thématique et historique qui fonctionne toujours très bien.
La tension est bien présente par le ton implacable du texte et les illustrations d’objets et de situations, les quelques scènes gore sont dosées et évitent l’outrance, l’immersion se fait sans aucun problème à l’aide des nombreux personnages secondaires.
Du point de vue de la conception, la gradation dans le nombre d’embranchements est maitrisée, les branches du récit sont foisonnantes à partir du voyage dans le U-Boot qui devient un vrai huis-clos psychologique. Les pages n’étant pas numérotées, la lecture est dynamique, sans indication sur l’avancée, sur l’imminence d’un cul-de-sac ou du dénouement.
Cette activité est une vraie gymnastique mentale, une expérience plaisante et équilibrée qui peut constituer une belle porte d’entrée dans la mythopoièse lovecraftienne pour un jeune lectorat et une aventure efficace pour les habitués.

Le Temps des rats – Louis Thirion

Sur Terre, Gort Mac Pherson est le quatrième sosie du Président fédéral vivant dans la ville protégée, une enclave encerclée par la ville sauvage qui recouvre le reste de la planète. Gort décide de s’enfoncer dans les territoires dévastés et peuplés de barbares afin de se renseigner sur le passé des hommes d’avant la Grande Destruction et assouvir sa soif de l’inconnu.
Cette science fiction post-apocalyptique revêt d’abord la forme d’une fantasy de voyage et d’aventure, de quête d’identité et de sens au contact d’êtres modifiés ou exotiques, humains mutants aux pouvoirs psychiques, extra-terrestres pleins de sagesse, rats évolués qui parlent et ont des mains après un voyage dans l’espace, développant un humour qui souligne l’absurdité de la position du anti-héros. Louis Thirion s’est adapté au format de cette collection en densifiant son récit par une introduction immersive qui habite directement l’environnement social et technologique, par un développement fait de courtes étapes destinées à présenter les forces en présence et finalement par une conclusion qui noie les enjeux individuels dans une situation d’une importance à l’échelle de l’univers. Le thème du voyage dans le temps vient recentrer le roman dans sa nature de parenthèse haletante, point de jonction d’un processus aux répercutions universelles. La construction du récit est maitrisée dans sa structure, encadrant des idées foisonnantes pour incarner et suggérer un contexte de société ou de civilisation. Le message exprimé est positif dans une ouverture et une tolérance, l’utilité de la coopération et l’intérêt de l’évolution biologique pour l’avenir de l’espèce loin des guerres fratricides et de la pollution.

Les Seigneurs des Sphères – Daniel F. Galouye

Des sphères d’énergie ont envahi la Terre dévastée et sont regroupées dans des Villes de Force. Chaque année à la même date arrive le Jour d’Horreur, les humains subissent une torture mentale et physique intolérable mais le capitaine Geoffrey Maddox, à la tête d’un détachement-suicide de l’Armée, mène la résistance aux Sphères.
Au-delà de l’action surnaturelle et de l’aventure post-apocalyptique, ce roman s’approche de la quintessence de la science fiction par les expérimentations menées sur le plasma venu d’une autre dimension, sa nature, ses propriétés et ses implications métaphysiques à l’aide de théories relativistes. La première moitié du livre est dans la droite lignée de l’apport thématique lovecraftien d’une humanité dérisoire face à l’horreur cosmique, l’intensité de la traque et l’incompréhension, puis dans la seconde se déroule la grande tradition de l’évolution de l’espèce via la psychokinésie et la télépathie, une discipline cathartique vers une clarté de la raison et une libération. Par la communauté de pensée la narration s’enrichit en entremêlant les discussions mentales et les dialogues audibles, compartimentation poreuse jubilatoire. Cette aventure mélange une action tendue, une grande exigence scientifique et un parcours initiatique vers l’unité empathique de l’humanité et sa compréhension structurelle de l’univers dans l’étude de l’inconnu au-delà des perceptions à l’instar de Le monde aveugle.

Scarlett et Novak – Alain Damasio

Novak est connecté en permanence par l’intermédiaire de son Intelligence Amie Scarlett. Il se retrouve expulsé du monde numérique après une agression qui le laisse perdu dans la réalité brute.
Alain Damasio veut alerter sur la paresse cognitive, la sociabilité artificielle et abstraite dans une très courte fable sur les dangers du transhumanisme et l’engrenage dans lequel la société semble s’engager inexorablement. La démonstration dialectique peut paraitre simpliste et moralisatrice mais demeure efficace en insistant sur le rapport au réel sans biais, la recherche d’une authenticité qui devrait être naturelle mais s’il est nécessaire de l’inculquer aux enfants, ce texte est une approche intéressante.

Le monde aveugle – Daniel F. Galouye

Des humains devenus aveugles ont survécu au fond de profondes grottes, scindés en deux clans, harcelés par les Ziveurs à la perception différente et par des monstres terrifiants. Jared doit unifier les clans et dépasser les tabous pour découvrir la vérité sur le monde extérieur.
Cette fantasy de quête initiatique présente une situation initiale d’un peuple aux croyances archaïques englué dans le système d’interdits d’une religion manichéenne stérile passée au crible de la raison et à l’épreuve de ses sens par Jared. Et là réside la grande idée du roman en se focalisant sur l’ouïe remplaçant la vue à l’aide d’un équivalent du sonar qui permet de visualiser l’environnement en entrechoquant deux pierres, ce qui contribue à rendre le récit palpitant et accrocheur par ce glissement des sens dans la narration vers une vision sonore et le vocabulaire qui l’accompagne, exhalant une beauté simple, poétique et candide. D’un autre côté s’exprime la pesanteur de l’intolérance et de la tyrannie religieuse qui pèse sur la disquisition philosophique de Jared contournant une liturgie fantasmagorique pour faire un chemin rationnel d’étude des données sensibles et de la perception, tâtonnant sur les traces de Hobbes et Merleau-Ponty. Finalement ce roman révèle sa nature post-apocalyptique d’une bulle de fantasy inventive et étouffante sur un fond de science fiction d’anticipation démystificatrice.