
Alors qu’il donne un cours à l’université Miskatonic d’Arkham, le professeur Nathaniel Wingate Peaslee tombe subitement dans l’inconscience pour se réveiller cinq ans plus tard. Il découvre que pendant tout ce temps une personnalité étrangère habitait son corps et effectuait des recherches sur des traditions occultes. Lancé sur la piste de son double, il est assailli par des rêves exotiques, des réminiscences nébuleuses et des sentiments aliénants.
Dans ce témoignage le trouble psychologique est omniprésent face aux secrets inhumains et à la distorsion de l’identité du narrateur. L’explication de l’amnésie et des faux souvenirs ne tient plus avec la découverte d’un site mégalithique australien correspondant exactement à ses visions. La réalité d’un échange de corps imposé par une entité extra-terrestre qui s’infiltre à travers les âges, pour étudier les espèces pouvant constituer une échappatoire temporelle pour fuir une menace implacable, introduit les voyageurs temporels et chroniqueurs civilisationnels qui émanent de la même source archétypale chez Lovecraft que les Anciens, similarité malgré les petites variations et une confusion infusant le Mythe balbutiant, dans leur sempiternel combat avec les Grands Anciens châtiés et momentanément enfermés dans leurs noires constructions cyclopéennes. Le parallèle contextuel et conceptuel même imparfait s’impose entre la lutte opposant la Grand’Race de Yith et les Polypes Volants, et celui confrontant les Anciens aux Grands Anciens dans une variation ponctuelle et la surenchère des peuples listés. Dans l’abîme du temps est proche de Les montagnes hallucinées avec une dimension onirique plus affirmée dans une relation exogène d’une intimité incomparable, pourvue par la substitution d’esprit, le déjà-vu et des révélations, soutenue par le thème du miroir, le dégout de soi et l’inquiétante étrangeté. La menace cosmique concerne plus l’humain dans son individualité qu’au niveau de l’espèce destinée à disparaitre. La nature dérisoire de l’humanité est comme atténuée devant l’homme qui épouse une singularité transcendante. En plus de l’idée de futilité de l’espèce humaine, cette histoire se rattache à l’autre grand concept lovecraftien du rêve comme unique réalité dont le manifeste est présenté dans La clé d’argent, cultivant une nostalgie à la poésie exotique en dehors du temps et d’une perspective désincarnée. Commencée fin 1934 et publiée en 1936 la nouvelle fait partie des textes dont il faut relativiser certains aspects qui appartiennent au contexte historique et découlent de l’influence littéraire des siècles précédents.