Les montagnes hallucinées – Howard Phillips Lovecraft

Édition Magellan & Cie (2020). Traduction de Jacques Papy (1954) et Simone Lamblin (1991).
Une mission scientifique est affrétée par l’université Miskatonic d’Arkham pour effectuer une étude géologique de l’Antarctique.
Après la mise en garde du narrateur à propos d’un effroyable secret, l’histoire s’installe dans la tradition du récit d’aventure, et même d’exploration, développant la rêverie dans un paysage presque vierge du regard humain, entrecoupée par des détails techniques. Avec cette introduction scientifique et la découverte des fossiles regroupés en dépit de leurs périodes d’origine, le concept de l’ancienneté primordiale s’immisce dans les esprits. Ce poids suffocant fait sentir aux humains leur existence dérisoire à l’échelle de l’univers, la portée négligeable de leur espèce et la vacuité de leur individualité, exhalant un froid cosmique et la folie. Au gigantisme des lieux s’ajoute l’exotisme primitif et intrinsèquement étranger avec la description méticuleuse des Anciens, s’inscrivant totalement dans la science fiction. Dans sa similitude avec le plateau de Leng, le site communique avec la vie d’une dimension solitaire et montre une architecture onirique, mirage d’une cité mythique. Le témoignage de Lake et la connaissance indirecte des faits prennent fin avec la découverte du camp avancé en charpie et la décision du narrateur de voir ce qui se trouve derrière ces montagnes du délire. La survivance d’un domaine cyclopéen peuplé par des tonneaux ailés pourvus de tentacules et de pieds triangulaires, hésitant entre le règne animal et végétal, perché au sommet des plus hautes montagnes de la planète, ne s’embarrasse pas de la crédibilité. Depuis les pulps, les endroits magiques et secrets sur Terre répondent aux prodiges d’un autre monde. Le sommet de l’écrasement, de l’infériorité de l’humanité, provient de la vérité, dans les frises sculptées narrant la création de la vie sur cette planète par les Anciens. Derrière la répulsion instinctive et la terreur mentale apparaissent une grandeur et un raffinement qui caractérisent cette étrange forme de vie. Mais les Anciens eux-mêmes dans leur matérialité ont une place relative dans le contexte macrocosmique et sont contestés par les Grands Anciens, les Shoggoths et les Mi-Go.
Ce texte est fondateur thématiquement non seulement par les techniques de narration emblématiques chez Lovecraft mais aussi par l’étude détaillée de l’architecture, de l’exobiologie et de la civilisation des Anciens et des Shoggoths. Les longs passages descriptifs sont indispensables pour qui veut se plonger dans toute la production lovecraftienne. Symboliquement Les montagnes hallucinées est une variation matérialiste d’A la recherche de Kadath et des aventures souterraines de Prisonnier des pharaons (terre creuse et créatures difformes, sculpture dans le roc du Ngranek, grandeur et décadence de Kadath gelée).
L’antiquité et la nostalgie, la magnificence et la décrépitude nourrissent un spleen aux accents mythiques qui se transforme en implacable effroi à l’idée que la Terre a toujours été fréquentée par des êtres transcendants d’une échelle infinie, constat terrassant tout anthropocentrisme.
Les dessins d’Olivier Subra sont d’un archaïsme puissant, la couverture est vraiment magnifique.

Dans l’édition Bragelonne illustrée par François Baranger, le support visuel accompagne à merveille l’histoire, exploitant le fourmillement de détails descriptifs architecturaux et exobiologiques, affirmant l’ambiance glacée et le gigantisme monstrueux.

Dans la version en bande dessinée de Ian Culbard chez Akileos, des choix éditoriaux dans l’adaptation sont exprimés, la scène inaugurale dans le métro est judicieuse, l’irruption dès le départ du « Tekeli-Li » escamote son mystère profond au contraire de la nouvelle de Lovecraft le son flûté doit être représenté par ce vocable, des libertés sont prises en général pour dynamiser le récit, en atténuant la position de narrateur unique de la nouvelle tout en insistant bien sur la connaissance préalable du Necronomicon et en transposant des passages descriptifs en dialogues, le déroulement acquiert une dynamique, la plupart des paragraphes techniques étant graphiquement représentés dans les nombreuses cases. La contribution de Ian Culbard est à la fois une porte d’entrée très accessible et un complément qui fait valoir sa différence.

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