Jessop monte à bord du Mortzestus pour rentrer chez lui, malgré sa réputation de navire hanté. Des apparitions et un accident mortel plongent l’équipage dans l’angoisse. Le pur récit de fantastique et d’épouvante devient vite une enquête paranormale, une investigation sur l’existence des fantômes et les modalités de leur apparition. La curiosité pour cette inquiétante étrangeté s’installe au milieu des tâches incontournables de l’ancienne navigation. L’ambiance est tendue avec la promiscuité et la prévalence de la hiérarchie. Au travers de trop d’obscurité et de trop de brouillard, entre illusion et matérialisation, un voile recouvre les perceptions avec ses déchirures dans la trame qui délimite des dimensions concomitantes qui coïncident difficilement. L’horreur est entraperçue puis devient palpable dans une révélation paralysante aux implications d’une poésie horrifique connectée à Lovecraft dans la démarche de rationaliser le surnaturel dans un témoignage et à Jean Ray : un équipage fantomatique sort de leur navire hanté qui navigue sous l’eau. Cette histoire repose sur la vie à bord d’un vieux bateau à voiles avec son vocabulaire immersif et sur l’irruption du fantastique dans le réel.
[06/05/25] Dans Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch, Willie Osborne à douze ans va habiter avec son oncle et sa tante dans l’arrière-pays, isolés parmi les collines boisées et les légendes ataviques. Le pastiche lovecraftien s’attarde sur Shub-Niggurath et les Shoggoths, adopte la forme d’un témoignage écrit et s’appuie pour commencer sur des descriptions indirectes des créatures ressenties par l’ouïe et l’odorat puis précisées par des cauchemars. La gradation de la tension mène à l’horreur indicible et au sentiment implacable du gigantisme des Grands Anciens et de leurs séides face à l’humain dérisoire. Dans Allée du paradis de Harold Lawlor, Vera Witmack défigurée après un accident ouvre une pension de famille pour des personnes dans la même situation et se fait escroquer par un jeune homme. C’est une histoire classique d’horreur biologique, de vengeance et de sorcellerie sur un chemin satanique qui mène droit en Enfer. Dans Brouillard d’Allison V. Harding, la famille Hobell fait régner la terreur depuis la colline surplombant Elbow Creek, régulièrement envahie par une brume visqueuse qui correspond à une disparition dans la famille. Cette nouvelle qui met en scène un brouillard invasif et surnaturel s’apparente aussi au thème de la maison hantée et choisit le renversement moral qui voit les personnages ignobles punis en faisant tomber le masque. Dans L’apprenti sorcier de Robert Bloch, Hugo malgré son déficit intellectuel devient l’assistant du Grand Sadini dans sa tournée de prestidigitateur. Cette nouvelle dénuée de fantastique repose sur la crédulité et la candeur d’Hugo qui révèle le sordide en l’humain autour de lui et accélère sa déliquescence jusqu’au crime naïf et nihiliste. Dans Le Verrat de William Hope Hodgson, Carnacki aide un homme incapable de se protéger des Monstruosités Extérieures au moyen d’un barrage spirituel chromatique. Le mélange de rituel spirite à la source onirique et d’appareillage scientifique forme un passage entre monde physique et monde psychique, sur une dimension de mort et de folie qui a influencé Lovecraft, la description des Grands Anciens correspondant totalement à celle du Verrat. Dans L’autre côté de la porte de Harold Lawlor, Mr Galloway est un riche vieillard marié à Sylvia une jeune femme sortie d’un milieu modeste. Il se rend compte un soir qu’il peut entrer dans la pièce représentée sur la toile en enjambant le cadre. Cette courte nouvelle très classique montre une vengeance d’opportunité par un piège dimensionnel infini. Dans Les apparitions de Monsieur Taupe d’Allison V. Harding, le jeune Jamie découvre un homme enfoncé dans la terre d’un champ derrière sa maison. Le texte s’appuie sur une ambiance de tension et de mystère autour de cette apparition chthonienne, sorte de prototype de Pennywise chez Stephen King. Dans Compagnon de cellule de Theodore Sturgeon, un prisonnier voit arriver dans sa cellule Crawley affublé d’un abdomen très proéminent. Cette comédie macabre met en scène les pouvoirs psychiques d’un frère siamois sardonique. Dans L’homme-éponge d’Allison V. Harding, Lother Remsdorf est devenu homme-éponge à la suite d’expériences menées par son père ensuite disparu dans l’explosion de son laboratoire, protocole qu’il cherche à reconstituer pour faire d’une femme sa semblable et avoir une descendance. Cet hommage diffus à Frankenstein, dans lequel se fondent science fiction et fantastique, se base sur un délire obsessionnel égocentrique et criminel. Dans Le cactus de Mildred Johnson, Edith reçoit par la poste une bouture d’un cactus mexicain de la part de son amie Abby. La plante exerce une volonté et une influence odoriférante au travers de cauchemars provoqués et d’une apparence démoniaque. Dans Le fantôme de la mer d’Allison V. Harding, le Dr Ogilby est appelé au chevet du vieux capitaine Tyler qui se dit harcelé par son officier en second noyé lors du naufrage de leur dernière traversée. Cette nouvelle choisit de garder une distance avec les manifestations fantomatiques qui résident dans les profondeurs maritimes, jouant sur l’aspect psychologique jusqu’à la confirmation matérielle finale du surnaturel. Dans La maison du crime de Richard Matheson, deux frères achètent la vieille maison victorienne qu’ils voient abandonnée depuis leur enfance. Au thème de la maison hantée s’ajoute une sorte de succube qui sexualise l’emprise et une référence au Portrait de Dorian Gray. Dans Enoch de Robert Bloch, Seth habite seul depuis le meurtre de sa mère considérée comme une sorcière dans une cabane au bord d’un marais et une présence dans sa tête le force à tuer des gens. Derrière l’apparent trouble psychotique se tient une sorte d’Azazel qui pourrait ressembler à un chat cruel et furtif. Dans Le professeur et l’ours en peluche de Theodore Sturgeon, Jeremy est un jeune garçon qui a des visions de son avenir provoquées par son ours en peluche pour s’en nourrir. Le jouet monstrueux opère une transsubstantiation vampirique des connaissances à venir du garçon et des péripéties macabres en sang dans une causalité temporelle réciproque. Ce recueil contient quelques nouvelles inédites et la plupart ont pour thème la tromperie, plusieurs d’entre elles s’appuient sur des caricatures d’animaux et certaines baignent dans un sexisme daté comme chez Harold Lawlor, Allison V. Harding et Mildred Johnson.
[12/10/22] Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch est une nouvelle présente dans nombre d’anthologies, pastiche lovecraftien exemplaire sur un Shoggoth. Le Verrat de William Hope Hodgson met en scène les aventures de Carnacki (publiées chez Néo) qui ont au moins autant influencé Lovecraft que Le grand Dieu Pan d’Arthur Machen ; une machinerie scientifique pour matérialiser la magie derrière la réalité, dans une horreur grandiloquente, avec quelques longueurs comme chez Poe, mais avec aussi des passages vraiment intenses, la récupération de son empire par un dieu transcendant, le gigantisme fou. Toutes les autres nouvelles sont très classiques, de plus ou moins bonne facture, parlant surtout de vengeance. Le thème général du recueil est l’horreur parcourue de personnages étranges, d’apparence comique mais dérangeante, avec un sens du ridicule glauque. C’est cette invraisemblance des situations qui fait ressortir de ces histoires la manipulation et la dissimulation. C’est un recueil bien fagoté, dans une unité certaine, un choix judicieux de textes d’Alain Dorémieux.