Un soupçon d’étrange – Theodore Sturgeon

Dans L’ile des cauchemars, un vieux gouverneur raconte l’histoire de Barry, un marin en plein delirium tremens naufragé sur une petite ile habitée par des créatures fouisseuse qui sont terrorisées par un congénère n’ayant pas arrêté de grossir par cannibalisme. Cette fable fantastique imbibée est surréaliste, jouant avec la véracité des évènements, passant de la peur à la déception et transformant l’héroïsme en mirage.
Dans Les ossements, Donzey a inventé une machine de transmission radio et invite le shériff Farrel à participer au premier test. Avec une base de science fiction tendance bricolage des débuts, ce texte remanié initialement écrit par James H. Beard développe un fantastique sombre par l’étude de la mort via un biais biologique et un côté polar pour donner du sens à l’intrigue.
Dans Largo, Vernon Drecksall compose son ultime pièce musicale après sa rencontre avec Gretel une étudiante inaccessible et Pascal Wylie qui se sert de lui pour s’enrichir. Un plan macabre se dessine depuis le mariage de Pascal et Gretel, la musique informe la matière dans une vengeance implacable.
Dans Cicatrices, une discussion au bord du feu entre deux garde-clôture taiseux dérive sur les femmes et l’amour désintéressé.
Dans Un don particulier, Slopes est un civil qui fait partie de la troisième expédition envoyée pour récupérer des cristaux de Vénus malgré la présence sur la planète des Cacophones, espèce monstrueuse et brutale. Ce premier contact adapté grâce à l’attitude compréhensive de Slopes plaide doublement pour la tolérance envers un peuple différent ou un congénère devenu souffre-douleur, contre les a priori issus de la peur de l’inconnu.
Dans M. Costello, héros, l’idée de synergie entre les hommes comme dogme qui s’oppose au solipsisme se répand sur la planète Borinquen, occasionnant un harcèlement des réfractaires et la primauté du tout sur ses parties.
Dans La musique, un patient pris par la musique du sang sent monter en lui une pulsion de prédation animale d’une distanciation glaçante.
Dans Parcelle brillante, un vieil homme analphabète et solitaire récupère une femme charcutée dans la rue et la ramène chez lui afin de la soigner. Ce huis clos est intense et incertain, la vie habite ce corps de femme dans les yeux de cet homme abandonné, illustrant le malentendu qui découle de la différence et la puissance des désirs désespérés, plongée sombre et sans concession dans une psyché blessée.
Dans L’autre Celia, Slim Walsh visite les chambres des autres locataires de son immeuble pour satisfaire son insatiable curiosité. L’arrivée d’une femme évanescente constitue un défi à sa mesure par sa discrétion et sa vie minimaliste comme en transition, cultivant le mystère autour de sa nature et de sa substance.
Dans Un crime pour Llewellyn, Lulu habite avec Ivy et mène une vie toute réglée qui ne lui demande aucun effort mais il fantasme sur les récits de vie dissolue de ses collègues. Ce texte montre les malentendus, les problèmes d’adaptation et de communication d’une personne différente dans son désir d’être exceptionnelle, une histoire sombre qui déroule un sentiment d’enfermement.
Dans La fille qui savait, un homme surveillé dont l’assassinat est programmé rencontre sa nouvelle voisine et lui raconte ses déboires. Elle décide de l’aider. Un amour naissant se sublime dans le don de soi jusqu’à l’irréversible.
Dans Sculpture lente, une femme rencontre un scientifique reclus qui soigne son cancer du sein. Cette diatribe profondément humaniste et écologiste fustige l’archaïsme industriel, le capitalisme aveugle et la résignation des masses.
La dimension autobiographique soulignée par la Préface de Marianne Leconte exprime une évolution par ces nouvelles de différentes époques mais une base est persistante à propos de la conscience, de la communication, d’une incertitude éthique qui mène à une ambiance floue de noirceur et pourtant d’un espoir fou.

Le cœur désintégré – Theodore Sturgeon

Dans Extrapolation, Reger est un génie asocial qui s’embarque dans des aventures mouvementées depuis son mariage avec une femme inconsciente qu’il a sauvée de son suicide, jusqu’à la participation à une invasion extra-terrestre de la Terre, guidé envers et contre tous par l’amour. Cette science fiction pousse très loin le loufoque au travers de personnages qui ne manquent pas de panache dans des situations surréalistes, dans un récit subtile, psychologiquement incertain.
Dans Le prix de la synergie, Killilea est un biochimiste qui a découvert un poison grâce à ses recherches sur les hormones, sa compagne Prue le quitte puis se retrouve au centre d’un complot visant à s’octroyer l’arme biologique. Cette nouvelle entre polar et science fiction met en scène l’amour qui peut tuer et mêle science et conscience, l’instinct de conserve de l’espèce et de l’individu.
Dans Faites-moi de la place, une entité extra-terrestre sur Titan se scinde en trois parties et se projette sur Terre dans trois amis étudiants. Leur triade reçoit une inspiration étrangère qui bouleverse leur vie individuelle dans l’imagination exacerbée et l’amour désintéressé.
Dans Le cœur désintégré, le cœur malade d’un homme désœuvré l’empêche de vivre une histoire d’amour avec une femme à la vie insignifiante. Elle finit par haïr cet organe qui les sépare et incarne la matérialisation de l’absence.
Dans Les incubes de Parallèle X, Garth Gesell tente de reconquérir son château familial après l’invasion des Ffanx, des extra-terrestres qui traitent les femmes humaines comme du bétail. Cette longue nouvelle de science fiction s’aventure dans la fantasy un peu surréaliste et la romance post-apocalyptique dans un monde dystopique. L’action dans un monde parallèle aux proportions décuplées apporte le fantastique de la miniaturisation et du gigantisme, avec une absence d’érotisme entre le corps asexué et les femmes immenses, dans une belle envolée scientifique justifiant la relativité des réalités.
Ces histoires sont des formules scientifiques d’une construction complexe et fascinante, les personnages sont des principes en interaction dans une science fiction distinguée et subtile toute en ambiance, traversée par des concepts scientifiques profondément liés au récit.

Les plus qu’humains – Theodore Sturgeon

Un groupe d’enfants aux dons parapsychiques et à la vie cruelle se constitue par nécessité. Ils forment une entité, l’Un et le Multiple, dans une émulation constituante et rassurante. Chaque enfant s’est développé face au monde violent des humains et malgré le manque d’éducation ils ont une vie intérieure intense et perturbante. Le désir de faire perdurer et croitre cette symbiose se confronte à leur inadaptabilité à la société humaine. Leurs pouvoirs bruts et le rejet qu’ils inspirent par leur différence en fait une sorte de X-Men crasseux et criminels dont la finalité est délirante ; l’avènement d’un être supérieur, sommet de l’évolution de l’espèce.
Cette science fiction a un côté fantastique très prononcé, similaire aux premières nouvelles de Richard Matheson et proche de Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. C’est l’histoire d’une enfance tordue, d’une solitude essentielle car elle habite chacune des parties comme elle est destinée à l’unité, l’alliage qu’elles composent. Mais c’est aussi un apprentissage de la vie en commun, de la communication par les sens communs et de la maitrise de soi. C’est un texte morcelé, paradoxal, sur la fragilité du psychisme et de la mémoire pour donner du sens. C’est une déconstruction psychanalytique des conditions pour passer à l’humanité augmentée.

Histoires d’horreur – Fiction spécial 10

[06/05/25] Dans Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch, Willie Osborne à douze ans va habiter avec son oncle et sa tante dans l’arrière-pays, isolés parmi les collines boisées et les légendes ataviques. Le pastiche lovecraftien s’attarde sur Shub-Niggurath et les Shoggoths, adopte la forme d’un témoignage écrit et s’appuie pour commencer sur des descriptions indirectes des créatures ressenties par l’ouïe et l’odorat puis précisées par des cauchemars. La gradation de la tension mène à l’horreur indicible et au sentiment implacable du gigantisme des Grands Anciens et de leurs séides face à l’humain dérisoire.
Dans Allée du paradis de Harold Lawlor, Vera Witmack défigurée après un accident ouvre une pension de famille pour des personnes dans la même situation et se fait escroquer par un jeune homme. C’est une histoire classique d’horreur biologique, de vengeance et de sorcellerie sur un chemin satanique qui mène droit en Enfer.
Dans Brouillard d’Allison V. Harding, la famille Hobell fait régner la terreur depuis la colline surplombant Elbow Creek, régulièrement envahie par une brume visqueuse qui correspond à une disparition dans la famille. Cette nouvelle qui met en scène un brouillard invasif et surnaturel s’apparente aussi au thème de la maison hantée et choisit le renversement moral qui voit les personnages ignobles punis en faisant tomber le masque.
Dans L’apprenti sorcier de Robert Bloch, Hugo malgré son déficit intellectuel devient l’assistant du Grand Sadini dans sa tournée de prestidigitateur. Cette nouvelle dénuée de fantastique repose sur la crédulité et la candeur d’Hugo qui révèle le sordide en l’humain autour de lui et accélère sa déliquescence jusqu’au crime naïf et nihiliste.
Dans Le Verrat de William Hope Hodgson, Carnacki aide un homme incapable de se protéger des Monstruosités Extérieures au moyen d’un barrage spirituel chromatique. Le mélange de rituel spirite à la source onirique et d’appareillage scientifique forme un passage entre monde physique et monde psychique, sur une dimension de mort et de folie qui a influencé Lovecraft, la description des Grands Anciens correspondant totalement à celle du Verrat.
Dans L’autre côté de la porte de Harold Lawlor, Mr Galloway est un riche vieillard marié à Sylvia une jeune femme sortie d’un milieu modeste. Il se rend compte un soir qu’il peut entrer dans la pièce représentée sur la toile en enjambant le cadre. Cette courte nouvelle très classique montre une vengeance d’opportunité par un piège dimensionnel infini.
Dans Les apparitions de Monsieur Taupe d’Allison V. Harding, le jeune Jamie découvre un homme enfoncé dans la terre d’un champ derrière sa maison. Le texte s’appuie sur une ambiance de tension et de mystère autour de cette apparition chthonienne, sorte de prototype de Pennywise chez Stephen King.
Dans Compagnon de cellule de Theodore Sturgeon, un prisonnier voit arriver dans sa cellule Crawley affublé d’un abdomen très proéminent. Cette comédie macabre met en scène les pouvoirs psychiques d’un frère siamois sardonique.
Dans L’homme-éponge d’Allison V. Harding, Lother Remsdorf est devenu homme-éponge à la suite d’expériences menées par son père ensuite disparu dans l’explosion de son laboratoire, protocole qu’il cherche à reconstituer pour faire d’une femme sa semblable et avoir une descendance. Cet hommage diffus à Frankenstein, dans lequel se fondent science fiction et fantastique, se base sur un délire obsessionnel égocentrique et criminel.
Dans Le cactus de Mildred Johnson, Edith reçoit par la poste une bouture d’un cactus mexicain de la part de son amie Abby. La plante exerce une volonté et une influence odoriférante au travers de cauchemars provoqués et d’une apparence démoniaque.
Dans Le fantôme de la mer d’Allison V. Harding, le Dr Ogilby est appelé au chevet du vieux capitaine Tyler qui se dit harcelé par son officier en second noyé lors du naufrage de leur dernière traversée. Cette nouvelle choisit de garder une distance avec les manifestations fantomatiques qui résident dans les profondeurs maritimes, jouant sur l’aspect psychologique jusqu’à la confirmation matérielle finale du surnaturel.
Dans La maison du crime de Richard Matheson, deux frères achètent la vieille maison victorienne qu’ils voient abandonnée depuis leur enfance. Au thème de la maison hantée s’ajoute une sorte de succube qui sexualise l’emprise et une référence au Portrait de Dorian Gray.
Dans Enoch de Robert Bloch, Seth habite seul depuis le meurtre de sa mère considérée comme une sorcière dans une cabane au bord d’un marais et une présence dans sa tête le force à tuer des gens. Derrière l’apparent trouble psychotique se tient une sorte d’Azazel qui pourrait ressembler à un chat cruel et furtif.
Dans Le professeur et l’ours en peluche de Theodore Sturgeon, Jeremy est un jeune garçon qui a des visions de son avenir provoquées par son ours en peluche pour s’en nourrir. Le jouet monstrueux opère une transsubstantiation vampirique des connaissances à venir du garçon et des péripéties macabres en sang dans une causalité temporelle réciproque.
Ce recueil contient quelques nouvelles inédites et la plupart ont pour thème la tromperie, plusieurs d’entre elles s’appuient sur des caricatures d’animaux et certaines baignent dans un sexisme daté comme chez Harold Lawlor, Allison V. Harding et Mildred Johnson.

[12/10/22] Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch est une nouvelle présente dans nombre d’anthologies, pastiche lovecraftien exemplaire sur un Shoggoth.
Le Verrat de William Hope Hodgson met en scène les aventures de Carnacki (publiées chez Néo) qui ont au moins autant influencé Lovecraft que Le grand Dieu Pan d’Arthur Machen ; une machinerie scientifique pour matérialiser la magie derrière la réalité, dans une horreur grandiloquente, avec quelques longueurs comme chez Poe, mais avec aussi des passages vraiment intenses, la récupération de son empire par un dieu transcendant, le gigantisme fou.
Toutes les autres nouvelles sont très classiques, de plus ou moins bonne facture, parlant surtout de vengeance. Le thème général du recueil est l’horreur parcourue de personnages étranges, d’apparence comique mais dérangeante, avec un sens du ridicule glauque. C’est cette invraisemblance des situations qui fait ressortir de ces histoires la manipulation et la dissimulation.
C’est un recueil bien fagoté, dans une unité certaine, un choix judicieux de textes d’Alain Dorémieux.