Emblèmes 2 – Sortilèges

Dans Il ne neige pas à Frontier de Léa Silhol, Shade est un changeling qui s’échappe de la prise en charge inhumaine de la société et regroupe ses semblables dans la cité de Frontier à la limite du monde tangible. Il rencontre et invite Lauren qui s’occupe d’un groupe d’enfants et devient la première mortelle chez les Fay, dans une nouvelle raffinée qui exalte l’amour et la différence, appelle à la tolérance en dénonçant de façon intemporelle la maltraitance des enfants.
Dans Sacrifice de Michelle West, une fille grandit au fil de ses rencontres avec des émissaires magiques qui lui offrent de sauver le monde qui l’entoure en échange d’une hypothèque existentielle. Cette fantasy féérique moyenâgeuse est sombre, enténébrée par une malédiction et une cruauté intemporelle.
Dans Véra de Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, le comte d’Athol choisit de s’enfermer dans sa demeure après le soudain trépas de sa femme Véra. Ce conte du XIXe siècle s’appuie sur un fantastique vaporeux fait d’altération psychologique et de confusion sensorielle qui aboutissent au surnaturel, à l’amour par-delà la mort.
Dans Henri Potier, Prince des Sorciers de Eric Boissau, la France doit trouver son sorcier emblématique, comme l’ont fait les anglais, et le rôle sera tenu par un garçon au potentiel plus qu’incertain. Derrière le non-sens se cache un ton sarcastique à propos de la trame narrative d’Harry Potter et de son succès autoréférentiel irrationnel.
Dans Miserere de Serena Gentilhomme, Mère Clémence est l’Ange de la Pourriture, au corps ingrat, victime dans sa jeunesse de violences intrafamiliales, devenue nonne et guérisseuse des pires maladies par apposition de sa bouche. Ce conte de fantastique macabre déborde dans le gore, s’amuse du manichéisme et dénonce la cruauté envers les enfants.
Dans Les Mères de Claude Mamier, le Guide voyage en permanence pour régénérer les Mères, ses Fées chargées à leur tour de contrecarrer la déliquescence de l’humanité dans ce processus initié par Nature. L’animisme mystique lie la magie à l’écologie dans une vision sombre d’un équilibre instable et couteux qui tisse un lent désespoir.
Dans Le Domaine des Ronces de Tanith Lee, un prince héritier en exil découvre un village déserté autour d’un gigantesque amas de ronces après avoir rencontré la dame en noir, la Treizième Dame. Le rendez-vous royal avec une malédiction séculaire se joue sur le traditionnel baiser à la belle endormie qui reste vain.
Dans Oiseaux de Charles de Lint, Katja tombe par hasard sur Teresa une jeune fille qui dort dans la rue et elle l’invite à la suivre. Cette histoire d’empathie et de magie libératrice illustre les ravages des traumatismes de l’enfance, le désir de fuite ou d’oubli.
Dans Le Coup du Lapin de Fabrice Colin, un père questionné par sa fille sur le sujet part sur les traces du monde dans lequel vivent les lapins entrevus dans les tours des magiciens. L’exercice de style de fantasy onirique constitue un hommage sucré à Lewis Carroll et à J. M. Barrie pour montrer la perte d’imagination des adultes.
Dans Sur les Traces de la Magie de Xavier Spinat, l’auteur définit l’essence de la magie qui correspond bien à la fantasy, l’initiation, la nécessité d’avancer sans douter de la réalité enchantée, et il décrit le rapprochement inéluctable de la science fiction et de la fantasy qui apporte du mystère à la science.
Dans Pour une Topologie de la Magie de André-François Ruaud, l’auteur offre un panorama subjectif de la fantasy en parallèle de son guide de lecture Cartographie du merveilleux.

La Mort… ses vies

Dans Elle est Trois (La Mort) de Tanith Lee, Armand Valier entraperçoit une femme mystérieuse en traversant un pont. Le texte magnifie l’héritage du fantastique du XIXe siècle, déployant une ambiance irréelle et un vertige perceptif qui rendent fluctuante la réalité nimbée d’un voile n’occultant pas le destin funèbre approché par les Arts.
Dans De la Noirceur de l’Encre de Lélio, Sœur Clélie devient la copiste de son monastère à la place de Sœur Yénitéia devenue démente. Cette illustration de la tradition bénédictine repose sur le principe de résurrection et de non-Mort, de l’Écriture et du sein de Dieu dans un vertige théologique et transcendantal.
Dans Marcheterre de Léo Henry, un exécuteur des œuvres de la Mort s’attache à une jeune artiste lorsqu’elle se met à dessiner la contrée perdue dont il est originaire. La Mort apparait ici comme une immuable industrie et ses agents inféodés sont interchangeables comme dans une administration dévouée à sa mission d’oblitération.
Dans Toutes les Morts ont montré leur Visage de Nico Bally, le seigneur d’un village convoque la Mort pour marchander son immortalité et reçoit plusieurs personnes qui s’en réclament, sous la forme d’un conte ironique garantissant l’anonymat de la Faucheuse.
Dans Le Masque de la Mort Rouge de Edgar Allan Poe, le prince Prospero s’enferme avec ses invités dans une de ses abbayes fortifiées pour échapper à la peste. Cette nouvelle affirme l’inéluctable supériorité de la Mort parmi les vivants.
Dans De Morte et de Mortis Dementia de Armand Cabasson, un scientifique découvre la formule chimique d’un sérum qui annule la mort mais débouche sur la folie, montrant la nécessité de la mortalité dans une ambiance s’approchant de Herbert West réanimateur de Lovecraft.
Dans Toutes mes Excuses de Philippe Depambour, le rôle de l’Ankou se transmet chaque année au réveillon d’une personne à une autre, fonction nécessaire mais désagréable, dans une nouvelle profondément ironique.
Dans Sous l’Aile Maternelle de la Mort de Karim Berrouka, Maman Mort essaie de bien éduquer ses cinq filles dans leur futur rôle alors qu’elles pensent surtout à s’amuser. La normalité de la Mort personnalisée apparait dans ce conte facétieux qui renverse le système de référence de la vie.
Dans No Man’s Land de Cyril Gazengel, la Mort accompagne auprès de Charon le nocher infernal le dernier des hommes, remplacés par des robots. Cette nouvelle anticipe la disparition de la tradition infernale humaine, met en exergue l’interdépendance liant la Mort aux hommes et ouvre donc la voie à une nouvelle mythologie synthétique pour s’ajuster à la forme de vie robotique.
Dans Bourreaux et Passeurs de Léa Silhol, les principales figures en rapport avec la Mort sont présentées, de nombreuses traditions, de la divinité à ses subordonnés, insistant sur les notions de cycle et d’inéluctabilité au-delà du mystère.
Dans Écrire la Mort de Sire Cédric, le court guide de lecture reste subjectif et intéressant pour compléter la bibliographie plus généraliste présentée par Léa Silhol dans l’article précédent.
Dans la plupart des nouvelles revient l’idée de ruse pour initier un contact entre la Mort et les humains qui devient une relation par une prise de conscience et forge le destin des mortels ne réussissant qu’à repousser vainement l’échéance, preuve de l’unité et de la cohérence des textes choisis dans ce recueil.