La septième saison – Pierre Suragne

La Terre est morte et l’espèce humaine part en exil sur Larkioss, planète similaire rebaptisée Terre-II. Les humanoïdes indigènes qui se rebellent sont repoussés par la force dans des grottes profondes et Nolis, né sur Larkioss de parents colons, garde le contact avec une tribu conservant avec peine ses traditions.
Partant d’une base science fictive le récit prend la forme d’une fantasy ethnologique, une anticipation qui projette la nature humaine dans ses travers historiques et illustre la manière colonialiste, parallèle relatif provenant du même radical d’intolérance et d’appropriation mais concernant une peuplade vraiment différente biologiquement. C’est l’histoire d’amour entre Nolis et Méa à la constitution différente et la perspective d’un mariage génétique qui constituent l’ancrage moral pessimiste et rétrospectif faisant le lien avec l’histoire brutale de l’humanité. Pour sa part le jeune Niaok, un vrai Larkissien des cavernes, entame une quête mystique pour la libération de son peuple dans une mythopoièse générique inspirée des religions archaïques et prophétiques d’une poésie exotique et sauvage. L’histoire met en scène une planète vivante qui sait réagir en symbiose avec ses habitants véritables dans un renversement éthique de la condition des envahisseurs en objet de rejet catégorique. Nolis a une sensation de dédoublement et expérimente l’unité qu’il forme avec Méa, Niaok se retrouve à la fois mort et vivant et le cycle des saisons trouve son avènement quantique dans un lessivage planétaire qui dissout les indésirables tueurs d’écosystèmes et les terrasse dans un mouvement principiel antagoniste de renouvellement. Ce livre déploie un exemple d’inextricabilité entre la nature et ses habitants dans un lien élastique, psychokinésique et télépathique, qui permet au biotope de plier sans rompre et de surpasser toute perturbation exogène et nocive, piège qui donne une leçon à l’humanité terrienne et à toute forme de vie arrogante.

Le septième vivant – Pierre Pelot

Dans un petit village dépeuplé des Vosges, parmi les ruines et la nature sauvage vivote Baésot qui n’a jamais vraiment grandi malgré son corps d’adulte. Recueilli par un couple après la mort de ses parents attrapés par les nazis en 1944, il n’a jamais accepté la situation, un vieil homme lui apparait lors de ses moments de solitude, lui parle de malédiction et de vengeance, et des souvenirs remontent dans son esprit simple. Un mystérieux enquêteur débarque à Chateau-Lamey sur les traces de l’idiot du village et d’un passé mouvementé.
Ce roman donne une forme oppressante à l’ambiance bucolique, les visions de Baésot et le folklore sorcier derrière l’horreur de la guerre apportent une touche de fantastique au-delà de la dimension profondément psychologique. L’instabilité de Baésot et le double jeu manifeste d’André Joris provoquent un sentiment d’imminence tragique, d’un passé résurgent aux retentissements occultes. Une haine du 17e siècle mène à Baésot, sa vie immédiate et contemplative, existence de mémoire vive rafraichie par un symbolisme parsemé parmi les atavismes campagnards, dans une histoire pleine de bienveillance, désolée d’un destin immérité.

Bifrost 81

Dans Pour une nuit de Pierre Pelot, le monde en toute objectivité n’existe pas. L’utopiste est atteint de maladie, l’idéaliste est un fou. Le monde est en dehors de nous, n’est pas la somme des perceptions et des conceptions personnelles. Ce récit solipsiste est une constatation sur la nature de la réalité, les limitations ontologiques de l’ipséité, la solitude de l’être centripète jamais en phase avec la réalité et cerné par l’illusion de l’inductivisme.
Dans Les Yeux de l’arc-en-ciel de Greg Egan, un garçon membre d’une famille dans laquelle la cécité est génétiquement inscrite connecte ses rétines artificielles à une application mobile pour modifier sa vision en l’améliorant. C’est le journal d’un cyborg dans la confrontation entre sa conscience et l’avancée technologique qui est censée le rapprocher de la perception de la réalité objective inatteignable, une chronique qui raconte l’assimilation par la société de cette évolution de l’individu.
Dans L’Amidéal de Pierre Pelot, Gabin Toldo est un écrivain en panne d’inspiration, en proie au doute depuis que Janice s’est éloignée de lui. Un soir pluvieux, un inconnu se présente à son domicile pour l’aider. A travers cette crise existentielle, c’est l’évolution de la société humaine qui est visée, vers un avènement de la solitude, du doute et de la méfiance, de l’aliénation, de l’étouffement et du rêve par procuration.
Dans Cinquante ans d’écriture de Claude Ecken, la biographie de Pierre Pelot montre un enfant imaginatif des Vosges passionné par le cinéma, qui dévore les livres au milieu d’un monde ouvrier. Il s’intéresse à la peinture, réalise plusieurs bandes dessinées mais il raconte mieux les histoires qu’il ne les dessine. A la base de ses velléités d’écriture se trouve le western, la nature et la liberté, pour ensuite s’épanouir dans la science fiction avec une société fracturée menée par un pouvoir politique et religieux de mensonges et de conservatisme violent. Les héros de ses histoires cherchent une anarchie éclairée, utopie impossible qui se heurte à un système pourvoyeur de paranoïa et de renoncement devant la fatalité jusqu’à la folie et la mort, mais c’est bien l’homme qui se trouve dans ses récits.
Dans Être ou ne pas être un géant, Claude Ecken s’entretient avec Pierre Pelot qui insiste sur les difficultés de la condition d’écrivain et montre qu’il est toujours resté à la frontière de la science fiction.
Dans Les années Suragne de Philippe Boulier, cette étude bibliographique montre que la production sous pseudonyme chez Fleuve Noir de Pierre Pelot installe ses thèmes de prédilection dans des genres littéraires divers, une exploration aux résultats plus ou moins concluants mais dans lesquels apparait un grand talent.
Dans Histoires dangereuses : le roman noir de Pierre Pelot de Laurent Leleu, bien que toutes ses histoires soient pétries de noirceur il a aussi officié sans l’ajout d’un contexte de science fiction ou de fantastique pur, les personnages ignobles en déshérence lui servent de support dans une nature rude et une folie sinistre.
Dans C’est ainsi que les hommes lisent, des critiques parues dans Bifrost sont réunies pour former une somme aux points de vue divers.
Dans Pourrons-nous reconstruire la tour de Babel de Frédéric Landragin, la transparence d’un dispositif de traduction universelle automatique escamote le charme exotique du particularisme des langages et donne l’illusion de l’existence d’une langue unique. Le traducteur est un objet convoqué comme une commodité déduite du genre science fiction, une sorte de compromission, un raccourci qui n’a pas lieu d’être. Donner un sens au message traduit instantanément ne peut pas se faire en se coupant du contexte d’une culture, et sa faisabilité scientifique semble improbable. Transformer un vocable en données brutes coupe le signal dans son authenticité. L’alliance de la statistique avec la linguistique ne permet pas de rendre la richesse de la communication, de la littérature ou de la poésie, montrant la supériorité du cerveau humain sur la technologie envisageable.
Ce numéro renferme trois nouvelles de grande qualité et surtout un dossier bien fourni sur un immense auteur qui marque de façon indélébile.

Pauvres zhéros – Baru / Pierre Pelot

A la base, le roman est très riche en images suscitées, du ridicule poisseux à la tension surréaliste. L’économie de la prose, supervisée par l’auteur, permet d’aller à l’essentiel, de se focaliser sur les moments charnières et surtout de coller une apparence concrète sur les personnages, la scène de la découverte de Joël par Albert est emblématique, racontée en flashback assez tardivement dans le roman. La jonction n’est pas faite entre le vol dans la quincaillerie et la croyance de ces deux abrutis en l’appropriation éclair d’un terrain, mais c’est un choix. En bande dessinée, la drôlerie pathétique et la noirceur abyssale du récit sont sublimées dans un condensé visuellement très impactant d’une histoire éperdument folle et simplement dégueulasse.

Pauvres z’héros – Pierre Pelot

Nanase vit avec sa mère dans la crasse et la pauvreté, dans un village habité par la misère intellectuelle et un marasme psychologique. un enfant déficient mental échappe à la surveillance de Sylvette pour se perdre en forêt, les recherches débutent.
Cette chronique farfelue est surtout une affaire d’ambiance avec ses personnages simplets et patibulaires aux réactions et aspirations déconnectées, une folie ordinaire qui doit déboucher sur un enchainement de circonstances menant à l’horreur surréaliste. Le ridicule et le sordide s’entremêlent, la réalité est un embrouillamini psychologique qui hésite entre le fantastique fantasmagorique et la dure simplicité de la bêtise, jusqu’à une dimension vraiment comique et tellement ignoble. La vie des gens simples à l’ombre des élites est traversée de drames, brillante de médiocrité et d’insignifiance. Cette parenthèse est dégoutante de fatalisme, une tempête dans un aquarium froid.

Parabellum tango – Pierre Pelot

Woodyn Noman est né en Hors-Vue, un territoire anarchique et sauvage, mais il a réussi à devenir Citoyen du Domaine de l’Œil, enclave à la société structurée par la Loi et un Programme Personnel, une planification mentale personnelle pour assurer la stabilité et la cohésion. Intégré depuis quatre mois et désigné comme colocataire de Doni, il reçoit Grand Voyou son Animal de Compagnie, soutien psychologique, confident et conseiller rationnel, chat communiquant par la pensée et la parole. Malgré cette vie organisée et tournée vers un bonheur aveugle, Woodyn pense toujours à Héléna qu’il a laissée en Hors-Vue, maintenant avec Anton Girek, musicien révolté qui galère. Tipul Benjep, dresseur qui s’est occupé du chat, doit effectuer son Service Obligatoire en Hors-Vue pendant trois ans comme tous ceux qui sont nés dans le domaine.
Dans une ambiance paranoïaque, la dystopie réside dans cette société du contrôle, de la vassalité, de la surveillance et de l’endoctrinement. Girek représente la touche de chaos tolérée par le pouvoir, rébellion homéopathique qui devient ordinaire et folklorique, tandis que Noman est l’exception qui confirme l’impossibilité de la perfection systémique et l’existence d’aléas psychologiques dans un voyage symbolique d’un mode de vie extrême à un autre, de la liberté entropique à l’esclavage choisi et transparent.

Vendredi, par exemple… – Pierre Suragne

Dans ce roman dystopique publié en 1975, d’un point de vue écologique la froidure humide est installée, le ciel est couvert et nimbé d’une teinte tirant sur le rouge, d’un point de vue socio-politique le monde est divisé entre les socialistes et les capitalistes, opposition exacerbée localement par la lutte violente entre les anarchistes et les fascistes. Tout s’écroule autour du Dr Daniel Keyes, psychiatre, de Jorge Das Vila, anarchiste en cavale, de Serge Lovskovitch, commissaire de police qui assiège un immeuble infesté de fascistes, et de Paul-Marie Saint-Jenet, gouverneur sans vraie conviction et prisonnier de son statut.
La situation post-apocalyptique bouche tout horizon, tout havre, tout ailleurs dans un déchainement comme mythologique, une menace colorée dans un discret clin d’œil à Lovecraft. Les personnages désirent autre chose, une autre vie, mais ils sont enfermés dans les conditions d’une malédiction qu’ils ont créées vers la fin du monde, de l’espèce. L’histoire est vraiment pessimiste, proche de Jean-Pierre Andrevon par cet enlisement écologique, ce trou stérile qui oppresse l’humanité baignée dans le feu nucléaire, la solitude et l’ignorance, la disparition de tout idéalisme cristallisée dans le présent égoïste aux conséquences métaphysiques. C’est une allégorie de notre société, de l’irresponsabilité, de l’inadaptabilité insensée face à une fragile réalité.

La ballade de Tony Burden – Pierre Pelot

Mémoires d’un épouvantail blessé au combat
 
Dans un coin paumé, chaud et poussiéreux des États-Unis, à Chadwick dans le Missouri, le shériff Divash doit gérer une situation inédite sous son commandement. Malcolm, l’employé noir de Cutty, propriétaire d’une station service, est retrouvé mort par Tony Burden, un vétéran habitant un centre d’hébergement pour anciens militaires. Divash est noir, concevant sa fonction comme un statut social pénard au-delà des tensions raciales dans ce patelin arriéré mais relativement calme d’habitude. Sous la suspicion des habitants, Cutty sombre dans un délire post-traumatique lié à la guerre, les oriente plutôt vers le cousin de Malcolm et la situation dérape complètement en fusillade. Cutty est devenu un forcené meutrier, piégé dans un délire paranoïaque basé sur les souvenirs cauchemardesques de Collin McTombe, un autre pensionnaire du centre. Tony Burden est un témoin, tout dégénère autour de lui.
Ce livre est globalement lent et très descriptif, d’une littérature générale un peu surréaliste dès que le fantastique apparait avec les mystères suggérés autour de ce centre médicalisé et son docteur Morgansen. Cette ambiance d’Amérique profonde, avec les références culturelles et l’imminence du surnaturel, font penser à Stephen King, la galerie de personnages et le sentiment de l’implacable à David Lynch. Tony Burden débute un voyage avec dans son sillage un virus provoquant des crises hallucinées et une folie meurtrière.

Observation du virus en temps de paix
 
Désormais, il se sait porteur sain et chassé, s’endort dans sa voiture, arrêtée au milieu de la Louisiane, se réveille pour constater qu’une jeune femme enceinte est assise à ses côtés. Il accepte de ramener Cathy à la maison qui l’a vue grandir et elle a peur de ne rien reconnaitre. Arrivés à la maison du père de Cathy, ils la trouvent vide de toute présence humaine. Elle apprend le lendemain que son père est hospitalisé et Tony Burden l’emmène le visiter. Cathy commence à sentir que son bébé veut la tuer et un soir son père commet une tuerie dans son hôpital.
Les questions concernant la raison pour laquelle ce sont les cauchemars de Collin McTombe qui sont transmis et le fait que des personnes sont immunisées restent en suspens. Le récit est toujours aussi lent et constitué de pensées simples, lancinant et fascinant, avec des non-dits inévitables et des idées farfelues dans ce duo improvisé. Le héros est un vieux retraité qui survit dans le déjà trop tard, des évènements intenses et affreux le suivent au cours de ce périple hypnotique.

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Un homme se présentant comme le fils de Tony Burden est sur sa trace en Alabama. Un drame s’est passé à Barlow Bend dans un élevage de lapins où Tony a travaillé. Mat Pealbean, ancien vendeur itinérant de camelote, arrive aussi dans la petite ville en effervescence.
Après la parenthèse intimiste du deuxième tome, l’histoire se focalise sur les poursuivants de Tony Burden dans un imbroglio teinté d’incertitude. Mat Pealbean, escroc recherché par son ancien employeur et des trafiquants de drogue, se retrouve inséré dans la traque visant Tony Burden car il a compris les enjeux de l’infection virale et il a fait enregistrer son témoignage par un journaliste. La chasse à l’homme vecteur ne peut plus être discrète.

Sécession bis
 
L’armée a bouclé le sud infecté du pays dans la peur et la colère provoquées par la révélation médiatique de la trainée de folie laissée par Tony Burden. Dans le Mississippi, il rencontre John T. Divirtt faisant partie d’une milice armée constituée suite à la panique et à l’incompréhension. Le groupe est tombé dans une embuscade de l’armée, Divirtt est le seul survivant finalement exfiltré par Tony Burden. Dans cette quarantaine parcourue par l’anarchie, le vieux héros redevient anonyme et il peut préparer sa vengeance du haut de son expérience dans les services secrets de l’armée. Il se rend à l’épicentre de l’épidémie, retrouve le centre d’hébergement abandonné et constate l’absence de Morgansen.
La guerre civile apporte de l’action au récit, la pression claustrophobique n’a fait que croitre autour de Tony Burden plus actif et tendu vers un but bien personnel et défini.

Offensive du virus sous le champ de bataille
 
Tony Burden poursuit son errance jusqu’à Sunbright au Tennessee et rencontre Gedeon Pikett, dernier habitant perturbé de cette bourgade. La paranoïa réapparait avec l’impossibilité de savoir si Morgansen est dans le nord à concevoir une façon d’éradiquer les porteurs viraux ou s’il a rallié le sud et cherche à sauver la population grâce à un vaccin. En route pour Knoxville, Tony Burden est pris en otage par Butts, un émeutier qui se révèle être un médecin, profession peu appréciée depuis les morts parmi les vaccinés. Seules demeurent l’apocalypse en marche et l’incertitude concernant l’identité et les intentions des personnes impliquées.
 
 
 
 
La forme narrative est simpliste, basée sur un phrasé de bouseux, des pensées et des dialogues frisant la tautologie mais souligne aussi cette atmosphère tendue entre nature sauvage et instinct aiguisé. Le anti-héros rend les personnages secondaires très importants pour décrire cet engrenage d’une manière indirecte, alternant les périodes stressantes de calme relatif et les explosions écrasantes de violence extrême. L’histoire est un mélange d’épidémie, d’enfermement, de paranoïa, de western, de traque, de manipulation, de voyage post-apocalyptique et de dystopie, d’antimilitarisme. Le style de Pierre Pelot alliant la pesanteur psychologique à la brutalité virevoltante va au-delà de l’hommage ou du pastiche à l’américaine, au plus profond de l’existence de la mémoire et de l’insignifiance de l’individu.

La nuit du Sagittaire – Pierre Pelot

La société d’un fonctionnement assez spécial trouve une prétendue stabilité en organisant une chasse nationale aux citoyens indésirables, organisée conjointement par le gouvernement et une entité commerciale affiliée, sous la forme d’un jeu du cirque télévisé. Cet évènement est très structuré et on suit les protagonistes à tous les niveaux de cette organisation, où tous les rôles sont distribués ; la caste des chasseurs, les stratèges et les citoyens délateurs qui les aiguillent associés par équipe, l’armée et la police garantes du bon déroulement et bien sûr le présentateur du programme. Et la machine vas s’enrayer lorsqu’une jeune étudiante discrète décide de se rebeller et tue un chasseur qui ne lui voulait pas de mal.
Cette anticipation socio-politique s’inscrit dans une tradition d’action et le style de Pierre Pelot avec cette urgence et cette fuite pour la survie donne son intensité au texte. Il développe à la fois la réalité mise en doute et la vision dystopique d’une société rappelant le régime de Vichy avec la délation et l’élimination, la participation forcée et l’exemplarité sur des critères aberrants. Le rôle des artistes est discuté dans cette nécessité de résistance, propagation de la révolte en face d’une religion des médias, flirtant toujours avec la folie. Avec cette réflexion gigogne du message de la littérature d’anticipation suggère ce que fait Alain Damasio d’une façon moderne dans cette libération d’un média omniprésent, la télévision en 1990. La société n’a pas changé, la liberté cherchée par l’égoïsme et le conditionnement socio-culturel font que l’homme ne mérite pas le bonheur.

Messager des tempêtes lointaines – Pierre Pelot

[22/01/26] Marine fait partie de l’équipe de terrassement qui est tombée sur des vestiges datant de l’Histoire Interdite dans le sous-sol du site de travaux de Mos River Mount 3, bouclé par les militaires après une explosion inexpliquée.
Cette dystopie sociopolitique anticipe une situation mondiale dominée par une gouvernance d’après-guerre biochimique discriminant les descendants du camp rendu responsable de la catastrophe, population enfermée dans la classe inférieure des Pénitents sujets aux dérapages de la perception de la réalité. L’apparition surnaturelle de l’Étranger devant Marine sur le chantier correspond à un rêve qu’elle fait régulièrement et à la Légende prédisant l’arrivée d’un éclaireur sur la voie des Sauveurs qui apporteront paix et vérité. Un doute hyperbolique s’installe et contribue grandement à l’aspect de thriller autant du côté des manipulations éhontées du pouvoir pour écraser toute velléité d’insurrection que dans la fuite incrédule sur la route de Marine en compagnie d’une figure angélique et amnésique en danger, à la dimension mythique et religieuse. Le fonctionnement du Gouvernement de la Réalité Admise se base sur le mensonge et la lâcheté cynique que représentent les nombreux personnages de sa chaine hiérarchique et, au gré des révélations, l’illusion théologique héritée ne tient pas dans une origine technologique d’essaimage cosmique contrarié et, avec le temps confisqué, la ferveur religieuse apparait comme une simple extension fédératrice et décorative de la lutte pour une libération populaire dans une société injustement cloisonnée. L’histoire illustre le désenchantement tout au long d’un chemin mouvementé aux trajectoires enchevêtrées dans un obscurantisme atavique et les sursauts d’une science oubliée dans un matérialisme quantique, mêlant hypocrisie, prophétisme discrédité, rigidité civilisationnelle et fond science-fictif édulcoré qu’un brin d’espoir concret finalement sauve presque d’un naufrage pessimiste complet.

[02/08/22] Une grande partie de la population est discriminée et exploitée, définie comme les descendants des hommes responsables d’une guerre apocalyptique. Ils sont condamnés à l’aveuglement et à l’ignorance, en dehors des secrets sur l’histoire de l’humanité. Marine rencontre un étranger lors d’une explosion de lumière et tout cela lui rappelle la légende de l’arrivée du Sauveur, vestige incarné du temps des catastrophes, libérateur de l’asservissement. Il est amnésique mais la caste dominante ne laissera pas la vérité éclater et fera tout pour conserver le contrôle de la population.
Cette anticipation socio-politique sombre est basée sur une fuite et une poursuite, une libération violente, une mise en danger face à une réalité manipulable, une illusion menaçante. Le devoir culturel de mémoire permet de tirer des leçons de l’histoire, la révolte populaire est le fruit d’un système de manipulation des masses par des mensonges infantilisants, par des informations univoques, corrompues, et une méfiance galopante. Le style est nuancé avec une poésie contemplative et nostalgique, une action polar un peu graveleuse et acide, un flottement métaphysique et un séisme moral interrogeant la religion.

La peau de l’orage – Pierre Suragne

Une jeune femme passe des vacances itinérantes en pleine campagne pour rejoindre la mer. Elle est accueillie par une famille bourrue ; une vieille acariâtre, son fils veuf depuis trop longtemps et le petit-fils muet sujet à des crises après lesquelles on constate des évènements étranges ou criminels. Un jeune homme est également recueilli pour travailler et se rapproche de la baroudeuse, fascinée par sa folie douce et sa liberté sans passé.
L’atmosphère est inquiétante, tous les personnages sont comme une promesse de débordement, une menace à l’image du village en ruines dans les bois proches de la ferme. On reconnait bien le style de Pierre Pelot, cette libération comme but, un besoin de protection, un environnement hostile et l’histoire qui s’emballe, un sentiment d’étrangeté et une réalité fuyante. Mais c’est avant tout un roman d’angoisse, d’un fantastique classique et subtil, avec sa malédiction, le prêtre sataniste qui veut devenir un sorcier et la perdition. L’action est dynamique avec ses différents points de vue qui se recoupent, pour concrétiser la malédiction par-delà le temps.

Le sourire des crabes – Pierre Pelot

Cath et Luc sont frère et sœur et ils sont schizophrènes paranoïaques, mais l’ainé se maitrise mieux et il n’est pas interné, lui. Ils sont fusionnels, se comprennent mutuellement et veulent vivre seuls tous les deux, ensemble comme une entité à deux faces. Leur besoin de liberté a toujours été nourri par le rejet et l’enfermement. Ce qui est au départ un désir d’autonomie rassurante devient une confrontation avec la société dans un glissement vers le délire, et la liberté doit être absolue. Cette opposition ne peut qu’être radicale.
Le duo oppressé a décidé de s’échapper et commence sa cavale ultra-violente, à l’instar du film Tueurs-Nés d’Oliver Stone. Une poésie hallucinée traverse ce texte à la fois gore et métaphysique, à rapprocher de La zone du dehors (Alain Damasio) et de Jean-Pierre Andrevon, mélange solaire de littérature classique un peu étrange, d’anticipation politique et sociale et d’action sanglante à un rythme infernal. Ils enlèvent une femme quelconque et elle devient témoin de leur libération des carcans de la société, des institutions, de la famille, pour réaliser l’anarchie. Cette échappée belle devient une rupture avec le réel pas si simpliste, profondément humaine et subtilement tragique, pour embrasser une liberté oblitérante dans un road-movie suicidaire et amoral.