La petite mort

Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter.
Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance.
Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps.
Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste.
Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique.
Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente.
Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911.
Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée.
Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes.
Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste.
Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique.
Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat.
Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret.
Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre.
Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle.
Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle.
Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe.
Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique.
Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth.
Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme.
Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres.
Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique.
Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale.
Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux.
Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.

Disco 2000

Dans Pas vu, pas pris de Pat Cadigan, des personnes isolées disparaissent mystérieusement à la veille de l’an 2000. Comme personne n’a été témoin d’une oblitération soudaine, la population cherche désespérément la compagnie de ses semblables pour que chacun soit vu, comme surveillé. Pat Cadigan développe ses thèmes de prédilection, la critique d’une société de surveillance, de divertissement frénétique et de recherche de célébrité, jusqu’aux réflexions ontologiques et métaphysiques sur l’existence virtuelle et son impermanence.
Dans L’astronaute de Sa Majesté de Nicholas Blincoe, un fêtard anglais attendant la fin du monde se trouve à Jérusalem pour le réveillon. Les délires narcotiques côtoient les dogmes religieux dans ce texte lesté de gravité et de tension géopolitique qui perdure.
Dans I’m a policeman de Grant Morrison, la fête bat son plein dans le microcosme privilégié d’une société basée sur la publicité, dans une ambiance folle et décadente.
Dans Sexe, identité, égalité de Jonathan Brook, James est un clone composite qui incarne le passage à un être supérieur, devenu hors de contrôle parmi une société qui s’écroule dans la violence à l’occasion du nouveau millénaire, contraction métaphysique du monde.
Dans Le vin de l’âme de Poppy Z. Brite, Zach et Trevor forment un couple réfugié à Amsterdam et retrouvent leur ami Franzz, un styliste déjanté qui leur propose d’essayer une nouvelle substance hallucinogène pour le réveillon.
Dans Bienvenue dans le XXIe siècle ! de Charlie Hall, deux DJ partent en tournée du Royaume-Uni pour rejoindre l’Australie en combi Wolkswagen au moment de la première aube de l’an 2000, vivant une expérience mystique défiant les lois de l’espace et du temps.
Dans Brève archéologie de l’ère chimique de Doug Hawes, un groupe d’amis anglais accueille le nouveau millénaire avec une fête sous le signe de la drogue.
Dans Maman m’avait dit de ne pas venir de Paul Di Filippo, Loren est un mauvais convive, un rabat-joie qui a projeté de se suicider pendant le réveillon chez une amie. Il rencontre Bacchus dans la fête et commencent alors pour lui des aventures temporelles stupéfiantes et surréalistes.
Dans Gigantesque de Steve Aylett, le Dr Skychum tente de prévenir la société d’une invasion extra-terrestre pour le réveillon et le retour sous forme d’ectoplasmes des morts victimes de la barbarie.
Dans K2, société artistique de sabotages en tout genre de Bill Drummond, un trio d’artistes projette de détruire Stonehenge pour un happening de nouvel an.
Dans Fleur rayonnante des Paradis Divins de Martin Millar, une muse du milieu fétichiste est la cible de mesquineries dérisoires dans une fête pour le nouveau millénaire.
Dans Les jeux sont faits de Helen Mead, un groupe d’amis est invité par un riche italien sur l’ile de Koh Chang pour un réveillon exubérant.
Dans L’esprit est de la chair qui pense de Courttia Newland, la soirée est mouvementée dans la banlieue de Londres pour Stacey et Nemo qui finissent par céder à l’amour.
Dans Tout le monde est là ? de Douglas Rushkoff, le passage à l’an 2000 revient à franchir une porte, à l’image du martyre de Jésus.
Dans Chienne de Pavlov et Vache Yogi fêtent l’an 2000 de Tania Glyde, les deux compères se lancent dans une course frénétique et surréaliste après un quelconque bout de viande pour leur amie internée.
Dans Retoxicité de Steve Beard, un homme est témoin d’une descente de police brutale lors d’une fête du culte d’Isis mêlant technologie et chamanisme. Cette nouvelle s’intéresse à l’après 2000 dans une dystopie nerveuse au contexte bien développé pour cette longueur de texte.
Dans Crunch de Neal Stephenson, un condamné a développé une technique complexe pour manger ses céréales avec du lait d’une façon optimale.
Dans Les montres molles de Dali de Robert Anton Wilson, une querelle éclate entre la pataphysique, les différentes religions et les fourmis sur la temporalité, la métaphysique et la cosmogonie dans une illustration surréaliste du relativisme.
Dans Incendie à l’usine Ativan de Douglas Coupland, un homme dépressif se met dans une situation fatalement risible pour le réveillon dans une vision amère du siècle écoulé.

Alien 3 – William Gibson / Pat Cadigan

Le Sulaco dérive avec à son bord Ripley, Newt, Hicks et Bishop déchiré en deux jusuq’à Rodina, la capitale de l’Union des Peuples progressistes qui profite de l’occasion pour escamoter le cerveau de Bishop et laisser le vaisseau poursuivre sa route jusqu’à Anchorpoint, station du système capitaliste en pleine guerre froide avec les libertaires.
Le récit est centré sur Bishop, être synthétique placide face à un monde inconstant, et sur Hicks, militaire hanté par des réminiscences post-traumatiques du fiasco de LV-426. La menace implicite de contamination et d’une vraie possibilité d’invasion alien est concrétisée au contact direct avec la civilisation humaine. Le style de Pat Cadigan est reconnaissable, énergique avec un humour désabusé, mais un peu atténué par rapport à Les synthérétiques et surtout à Mise en abyme. Sans être vraiment cyberpunk, l’histoire intègre un questionnement sur l’intelligence artificielle, puise dans le génie génétique et se base sur une action militaire de guérilla dans la continuité du second film. Malgré la cohérence générale attendue pour une suite, ce scénario partait perdant en laissant disparaitre Ripley dès le début, en renonçant à l’attraction principale de la saga nonobstant la belle promesse de la présence de Lance Henriksen, en décidant de suivre la logique d’une gradation de la menace alien plutôt que de céder à la tentation d’un épisode comme une parenthèse et un huis-clos tel que la production le situera sur une colonie pénitentiaire éloignée, et en choisissant de développer le contexte géopolitique toujours occulté dans les films. Tout cela en fait une curiosité loin des considérations commerciales massives à l’image de la sortie du jeu vidéo sur toutes les plate-formes existantes à l’époque. Le scénario de Gibson est rejeté mais pas oublié, inspirant les scénaristes dont deux producteurs font partie pour faire apparaitre quand même la Compagnie à la fin du film, et initiant la voie génétique dans le quatrième film.

Vous avez dit virtuel ? – Pat Cadigan

Yuki Harame se lance à la recherche de Tomoyuki Igushi en commençant par prendre contact avec Joy Flower puisqu’il désirait faire partie de son entourage très fermé. L’inspecteur Konstantin est appelée sur les lieux d’un crime et identifie Tomoyuki Igushi, la gorge tranchée alors qu’il était connecté à une simulation.
Continuant dans la veine polar cyberpunk, les deux enquêtes se déroulent dans l’univers virtuel, dans une Noo Yawk Sitty postapocalyptique, sur les traces de Tom et de Shantih Love sa dernière identité en ligne. Les deux récits entremêlés et parallèles forment un roman qui complète bien l’ensemble thématique débuté avec Les synthérétiques et Mise en abyme. Ici l’histoire est moins complexe que dans Mise en abyme, la narration reste linéaire et structurée comme dans Les synthérétiques mais avec une réalité virtuelle moins technique, déployant magie et imaginaire, faisant émerger un aspect fantasy dans ces aventures dignes d’Alice au pays des merveilles, avec un nombre de personnages toujours conséquent et cet humour reconnaissable. Ces particularités rendent le texte accessible et semblent s’adresser à un jeune lectorat avec un fond d’ambiance nippone et des préoccupations sur le genre, sur la condition des femmes et sur la maltraitance enfantine. Au-delà de l’incidence du virtuel sur le réel et de la question de la survivance de l’être dans l’immatériel, cette expérience est la double mise en abyme d’une allégorie mythologique japonaise d’un monde ravagé par un cataclysme et peuplé par une humanité en perdition, chaque monde imbriqué faisant office de vaine échappatoire dans une alliance synergique de la drogue avec la technologie. La disparition historique des vieilles civilisations est un symbole de l’influence d’un esprit occidental dominant dans cette réalité. Ce livre est une autre parenthèse dans l’univers que Pat Cadigan a imaginé, plus simple et plus court que les deux romans précédents, mais fourmillant de bonnes idées et débordant d’énergie.

Les synthérétiques 2 – Pat Cadigan

L’ouverture du second tome est un vrai basculement vers un monde de connexion directe entre l’humain et la machine, une révolution technologique avec l’autorisation d’exploitation des broches, bouleversement radical pour les personnages en première ligne. Visual Mark, Gina et Gabe qui s’est rapproché d’elle sont embrochés pour créer du contenu vidéo immersif, Art Fiche le virus conscient aide Rosa et Sam dans leur cavale, Alternatives S.A. commence à décliner et Manny bien qu’embroché peine à maitriser la situation. Mark qui a négligé son corps pour rester connecté en permanence subit un AVC qui se propage dans le réseau et menace tous les utilisateurs branchés.
Cette partie plonge donc plus profondément dans le cyberpunk avec le contrôle des informations dans l’espace virtuel et des mécanismes pilotés par ordinateur, le réseau devient un terrain de jeu pour le pouvoir, par le désir de maitrise chez Manny ou la nécessité d’une métamorphose chez Mark. La dystopie informatique est en marche dans une réalité polluée par l’humain, infectée par la malignité humaine génératrice de chaos et d’aberrations, les dérives du transhumanisme sauvage. Des questions philosophiques et sociétales sont posées par cette illustration du communautarisme séparant brochés et non brochés, le rejet et l’intolérance, le problème de la surveillance de la pensée. C’est l’histoire d’un homme qui se fond dans l’immatérialité, dans l’inadéquation avec le monde sensible, et c’est aussi l’histoire de l’humanité qui plonge aveuglément dans la virtualité, les chroniques d’un naufrage de la vie désincorporée et de l’inconséquence face à la technologie, les péripéties des personnages nombreux dans une poésie tragique, un spleen psychédélique. Avec ce long roman Pat Cadigan a trouvé son bac à sable urbain, post-apocalyptique et rempli de vermine, un contexte piégeux basé sur la mémoire et la conscience de soi dans lequel se déploient des quêtes d’identité et un questionnement sur l’être dans le monde.

Les synthérétiques 1 – Pat Cadigan

Keely a disparu après avoir piraté Alternatives S.A. et eu le temps de transférer son butin, des données sur des implants cérébraux, à Fez le doyen du groupe d’amis et à Sam une jeune femme déterminée à mener l’enquête. Visual Mark a aussi disparu, créateur vidéo à l’origine d’EyeTraxx avec Gina et le Traqueur, boite de production rachetée par Alternatives S.A., par le très riche Hall Gallen et la déjantée Dr Lindel Josline qui ont déposé un nouveau brevet technologique. Manny Rivera mène les activités de l’entreprise et la participation plus ou moins contrainte de Keely et de Mark. Gabe, le père de Sam vivant surtout dans ses simulations fantasmatiques est malgré lui au contact de cette affaire par son appartenance au département publicité.
Ce thriller cyberpunk, ou plutôt synthérétique ou synthré, développe des enjeux sociétaux, politiques, judiciaires et économiques par les trajectoires de nombreux personnages barbotant dans les drogues et la réalité virtuelle qui convergent doucement au gré de leurs préoccupations. Le monde décrit est foisonnant, inégalitaire et fondé sur des illusions post-cataclysmiques de vies déstructurées du peuple et de luttes de pouvoir dans les hautes sphères. L’ambiance reste très punk entre euphorie et fatalisme, la technologie écrase les individualités et modifie l’être. Dans cette première partie, certaines lignes du récit sont laissées dans l’ombre à dessein, comme le rôle des politiciens et de l’équipe dirigeante d’Alternatives S.A., ou l’existence d’une intelligence artificielle suprême. Heureusement le découpage arbitraire de l’éditeur voit ce tome s’achever sur un stupéfiant trip hallucinogène de Gabe et les retrouvailles entre Gina et Mark. Des petites trouvailles sont disséminées dans l’histoire, comme la fausse pompe à insuline, l’aquarium holographique aussi dans Mise en abyme, le personnage de Jones de Schrödinger qui ressuscite ou la dimension porno de la société outrancière.

Les garçons sous la pluie – Pat Cadigan

Dans Le temps de la poupée, Sharon se rend compte que Rowena son bébé a disparu de son berceau dans sa chambre, remplacée par une poupée en plastique. La névrose post-natale se développe avec le mythe du kidnappeur qui conditionne l’instinct maternel dans une nouvelle à l’ambiance psychotique assez inquiétante pour recouvrir le décalage presque humoristique du délire égocentré.
Dans L’étang, Paula retourne vingt-cinq ans après avec sa fille Richie au bord de l’étang de son enfance dans lequel son cousin Jeffrey s’est noyé après une dispute. Le fantastique psychologique est macabre, découlant de l’obsession pour un passé toxique qui envahit le présent et concrétise les angoisses familiales, les fantômes de la culpabilité.
Dans Dans le noir, Jan et Jonas assistent encore aux violences que leur père fait subir à leur mère, cette fois tombée dans le coma. Cette nouvelle allie le réalisme de la violence faite aux femmes et des traumatismes de l’enfance à un fantastique vaporeux d’une sorte d’invisibilité relative, d’effacement des deux enfants qui devront repousser le déterminisme et la fatalité.
Dans Résurrections, prix raisonnables, Humphrey découvre à l’occasion des obsèques de son beau-père la pratique répandue consistant à remplacer à volonté les défunts par des copies robotisées. Cette nouvelle classique déploie un humour désabusé et paranoïaque face à une immortalité retirant tout sens au deuil et à l’existence.
Dans Le pouvoir du nom, une jeune découvre en parlant à sa mère qu’elle est une hermétique douée d’un talent surnaturel, élevée dans l’ignorance de son père. Cette quête d’identité se construit sur une révélation et une confrontation magique avec le pouvoir sur les autres et sur soi.
Dans Un pacte avec Dieu, la femme de la nouvelle précédente échappe à ses parents pour se réveiller dans un lit d’hôpital après un accident de la route. Cette suite permet de développer un peu plus ce monde surnaturel d’une substance et d’une temporalité manipulées, confrontant le personnage principal à l’éthique et au fait religieux, à l’altruisme et au pouvoir sur les autres.
Dans Une nouvelle vie, Millie est une vieille qui se voit proposer un cadeau par un djinn sorti de la lampe qu’elle astiquait. Cette courte nouvelle poétique à chute est une variation sur le thème du carpe diem, conte inversé sur le temps et l’existence.
Dans Les garçons sous la pluie, Delia est déprimée par le temps froid et humide en observant des silhouettes qui attendent sous la pluie dans la rue. Une nuit elle rêve que l’une d’entre elles disparait et, au matin, son mari lui révèle qu’un adolescent a été retrouvé mort près de chez eux. Le fantastique psychologique est lesté d’une inertie dolente et d’un mesmérisme métaphysique qui traversent les ombres du quotidien.
Dans Vivre et mourir un peu, Jess et Jim sentent le monde mourir de leur hôtel aux Pays-Bas. Cette nouvelle aux accents surréalistes illustre l’entropie ressentie et la fin programmée de l’humanité.
Les nouvelles éparses de ce recueil développent un fantastique paranoïaque avec une obsession pour la parentalité et la maternité, une fascination pour les raisons cachées qui s’agitent derrière le voile de la réalité.

L’épreuve du feu – Pat Cadigan

Dans Motifs, un homme projette son fantasme de tuer le Président sur son écran de télévision. La déformation schizophrène de la réalité passe par l’électricité statique dans la maitrise d’une projection pixelisée, d’un scénario façonné et répété.
Dans Am, Stram, Gram, itsy-bitsy, Milo Sinclair est de retour dans le quartier de son enfance, souffre-douleur de ses camarades de jeu qui ne le laissaient jamais gagner jusqu’à la veille de son déménagement. Il finit par tricher d’une façon tragique et emporte ses traumatismes dans son exil forcé. Cette histoire parle de libération de la cruauté du monde et des fantômes du passé.
Dans Vengeance sur mesure, une femme à la tête d’une agence de vengeance testamentaire tend un piège à un homme multipliant les conquêtes, dans une mise en scène glauque, revanche dérisoire d’outre-tombe.
Dans Le jour où les Martel ont eu le câble, David attend la société d’installation du câble pendant que sa femme Lydia travaille. Une femme étrange se présente pour l’intervention et David se retrouve dans un état second après avoir touché le boitier. La télévision est un biais qui remodèle la réalité et les comportements, qui peut résorber le machisme récalcitrant.
Dans Dépannage sur autoroute, un chauffeur de limousine conduisant son patron extra-terrestre s’arrête à hauteur d’Etan dans sa voiture en panne. Après l’avoir réparée, l’employé invite Etan à rejoindre son employeur pour parler. Illustrant le décalage entre espèces, l’alien se délecte de vibrations et d’émotions, ici dans une situation provoquée, surréaliste et inconfortable.
Dans Guérir, une femme demande à un révérend, guérisseur charlatan, de ressusciter son mari infidèle dans une très courte nouvelle déployant une double illusion.
Dans Dans la course, Pamela assiste à l’arrivée des Coureurs dans sa petite ville, immense procession de joggeurs qui traversent le pays sans s’arrêter et qui ne s’explique pas. Tout le monde cherche une raison, psychologique, sociologique ou religieuse, mais rien ne vient éclaircir ce non-sens, son mode de contamination et sa direction, métaphore de la vie moderne.
Dans Fraternelle dépendance, China est de retour dans sa ville natale pendant ses vacances, à la recherche de Joe son frère toxicomane. Cette nouvelle pleine de sensibilité pudique est une plongée dans le milieu de la drogue qui devient glauque puis vraiment inquiétante avec son complot reptilien.
Dans Joli Môme Vidéotransvers, un jeune homme ayant le potentiel pour devenir une vidéostar se rend dans une boîte ou se produit Bobby, humain converti en simulation autonome pour se donner en spectacle sur écran. Derrière la critique du culte de l’apparence et la recherche éperdue de popularité, cette nouvelle s’attache au cyberpunk avec la dématérialisation du vivant et un questionnement sur la virtualité dans une ambiance d’appartenance à une communauté nouvelle.
Dans Duo, Sarah Jane peut lire les pensées des gens et trouve en la personne de Michael quelqu’un qui peut lui répondre. Cette histoire de relation toxique et violente entre un homme et une jeune fille est pleine de sensibilité entre force et fragilité, dépendance et solitude, comme deux faces d’une même pièce, prochaine étape dans l’évolution psychique de l’espèce.
Dans L’épreuve du feu, Martha se rend à la Nouvelle-Orléans pour un séminaire professionnel et se retrouve happée par la chaleur dans le quartier français, entre réaction physiologique et folklore cajun dans un délire autobiographique.
Dans La Puissance et la Passion, un homme à la frange de l’humanité est employé par une organisation pour exterminer des vampires. Cette nouvelle est l’occasion d’introduire un personnage nuancé ne pouvant appartenir à aucun camp, démon sauvage porteur d’un tatouage béni, échappant au manichéisme craintif.
Ce recueil montre bien l’évolution de Pat Cadigan d’un fantastique très classique à des récits plus modernes et beaucoup plus sensibles qui approfondissent les thèmes déjà présents, comme Fraternelle dépendance, Joli Môme vidéotransvers et Duo méritant tout à fait l’Introduction dithyrambique de Bruce Sterling.

Mise en abyme – Pat Cadigan

[20/06/24] Une femme à la mémoire bousillée reprend conscience dans une boite huppée et se lance sur les traces de ses différentes personnalités.
Cette quête d’identité sous la forme d’un polar cyberpunk est le prolongement de la nouvelle Joli Môme vidéotransvers. La structure du récit permet de plonger directement dans l’action et l’inconfort ontologique de cette paumée alternativement une actrice ou un rôle voulant être franchisée, une mémo-junkie qui se shoote aux souvenirs des autres, une flic de la Police des Cerveaux en mission. Chaque ligne de narration déploie les possibilités d’interaction avec une bande de malfrats, un collègue acteur tiraillé entre ses rôles et sa femme qui le recherche. Sur fond d’enquête à propos d’activités illégales, de vols d’identités et de chasse à la base de données policière introuvable, le maelstrom des consciences dupliquées dans un clignotement épileptique et elliptique procure une ambiance de pure paranoïa schizophrène exigeante et toujours surprenante. Ce roman est un vrai feu d’artifice sans répit, un jeu de miroirs glauques où la vérité est un vain mot dans un champ de girouettes gigognes à la saveur immédiate et à l’arrière-gout indescriptible dans une totalité éparpillée aux contours flous. Le glissement continuel des identités apporte une densité énorme à ce kaléidoscope, le corps est occupé par une conscience biaisée, engendrant le besoin finalement futile d’identifier l’originale, la copie et l’altérée, un cerveau peut créer une infinité de personnages qui peuvent migrer dans la tête des autres. Dans ce futur où la conscience est volatile et réinscriptible, la réalité ne peut se construire sans un relativisme qui désacralise et rend caduque des notions centrales de la psychologie et de la philosophie, cédant la place à des pulsions de déguisements, d’acteur, d’actrice ou de flic, avec en commun une volonté d’exister et de vivre, la capacité de perdurer. Cet exercice de style est extrême, peut rebuter par une incertitude permanente dans la narration alliant complexité et intensité non sans humour. A côté des aventures surtout virtuelles et linéaires dans Les synthérétiques, ici la narration à identité multiple sème un jeu d’indices et un symbolisme puissant, la réalité derrière le rideau restant mise en abyme, mais les deux romans se rejoignent sur la dématérialisation du spectacle et le voyage qu’il présente lorsqu’il s’adresse aux tréfonds de la conscience et de la mémoire.

[26/04/22] Ce polar SF est excessivement schizophrénique, dévoré de paranoïa, de troubles de l’identité dans un tourbillon d’émanations. L’ambiance est totalement cyberpunk, la mémoire des autres est devenue une drogue et les manipulations du cerveau permettent la création de personnalités. A son réveil, c’est le bordel dans la tête de Marva, actrice perdue dans son dernier rôle, ayant pour dernier souvenir un meurtre qu’elle a commis. Des pensées parasites, articulations et balises, reviennent comme un leitmotiv dans sa mémoire morcelée, ubiquité et superposition d’illusions tangibles, la perception de la réalité au travers d’une pile de crêpes trouées. Les allers retours et les boucles sont incessants, l’action est tendue, le concept est si riche qu’il solidifie un univers infini, un terrain de jeu métaphysique et futuriste. C’est une vraie gymnastique mentale sur un symbolisme embué, très euphorisante.