Le marteau de verre – K. W. Jeter

Schuyler est devenu un pilote de contrebande dans des courses de bolides dans le désert, sous la menace de satellites militaires automatisés et retransmises dans le monde entier. Norah Endryx est chargée de produire un documentaire sur la vie passée de Schuyler à partir de ses souvenirs, de sa fuite de l’organisation religieuse Cathedra Novum à sa tentative de meurtre par Cynth une des Filles de Dieu.
Jeter retrouve son bac à sable post-cataclysmique de Phoenix à Los Angeles initié dans Dr. Adder mais se situant avant, avec sa nature hostile et sa technologie en sursis. Le texte est ici plus subtil, abandonnant la linéarité et alternant entre passé et présent pour générer profondeur et intensité en convoquant les souvenirs. Les personnages féminins sont complexes et la dimension mythique de Schuyler acquiert une résonance théologique et métaphysique par une mise à l’épreuve existentielle du pari de Pascal, une tentative d’appréhension des preuves de l’existence de Dieu dans le comportement de machines quantiques et des engrenages collectifs hasardeux menant à l’aura divine pesante de Schuyler, d’un chemin vers une révélation par le marteau de verre, pendant du Malleus Maleficarum. Ce roman sensible, par la trajectoire de son protagoniste et un lourd sentiment d’irréversibilité, est une sombre dénonciation socio-politique de la manipulation de masse, d’une société et d’une réalité manipulées qui emprisonnent et dirigent le monde.

Dr. Adder – K. W. Jeter

E. Allen Limmit est envoyé à Los Angeles pour rencontrer le Dr. Adder, chirurgien qui modèle les prostituées suivant les fantasmes enfouis au plus profond de la population.
La dystopie post-apocalyptique s’exprime par cette ville en ruines, envahie par les déchets, dans laquelle règnent le sexe et la drogue. La première moitié du livre se focalise sur le Dr. Adder et l’idée fondamentale de l’amputation à l’origine de l’excitation sexuelle et un système chamanique d’exploration psychique de l’espèce humaine. La description de l’environnement et la mise en situation sont brutalement stoppées par l’apparition d’une arme de cyborg dans un festival de corps pulvérisés, terreur sonique de la vaporisation biologique qui permet d’introduire Mox, l’ennemi du Dr. Adder, télévangéliste devenu fou, puni via sa pratique de ce qu’il dénonce. Les rebondissements sont permanents, les personnages et l’action prennent une ampleur mythique, de bizarreries carnavalesques et grandioses, donnant une teinte de fantasy au récit car ces aventures en partie souterraines sont une quête d’identité et de sens dans une société violente et aliénante à l’image du défilé improbable de personnages déjantés. Ce roman déploie avec excellence une vraie familiarité avec Philip K. Dick et Roger Zelazny, par son exubérance trash et paranoïaque qui illustre un message politique en dénonçant la manipulation de masse, le désir d’immortalité des mégalomanes, tout en se basant sur une idée du mal absolu et désincarné. Le roman prend la direction du cyberpunk avec la connexion homme machine et une approche de l’informatique un peu simpliste.

Les âmes dévorées – K. W. Jeter

David Braemer s’occupe de sa fille Dee le week-end avec sa nouvelle amie Sarah puis la ramène chez sa mère Renee dont il est divorcé, dans le coma et prise en charge par sa sœur adoptive Carol et son frère Jess, la seconde sœur Kathy étant portée disparue.
Cette histoire d’emprise surnaturelle d’une mère sur sa fille de dix ans repose sur le désarroi du père qui découvre les secrets de son ex belle-famille et surtout le lien vampirique entre Renee et Dee. Jess est le personnage presque classique du psychopathe sadique, Renee est le mal absolu au-delà de la corporéité, Kathy est la victime gratuite alors que Carol et Sarah sont les victimes collatérales impuissantes, David est le personnage nuancé par sa colère et son amour mêlés dans un monde cauchemardesque qui menace d’engloutir Dee. Le récit qui brasse un maelström de sentiments et d’émotions est d’une grande noirceur mâtinée de gore, dans une quête aveugle d’immortalité satanique avec la référence à la Left-hand path. Par la magie noire et la maison familiale hantée cette chronique devient symbolique de la garde alternée qui dégénère, un livre d’ambiance insidieuse et d’un onirisme malsain bien maitrisé.

Machines infernales – K. W. Jeter

George Dower se contente de gérer la boutique dont il a hérité de son père, génie de l’horlogerie et de la mécanique, aidé par Creff, assistant dévoué du défunt. Il n’a pas conscience de tous les trésors entassés dans l’atelier mais constate la convoitise d’étranges visiteurs.
Les aventures ici contées de ce bougre sont mouvementées dans le théâtre gothique de Londres crasseuse, les péripéties sont improbables et tellement drôles que le comique de situation, servi par l’écriture fluide et précise, éclate visuellement en tableaux puissants et incongrus. Les personnages sont monstrueux ou simplement difformes et assurément machiavéliques, trainant l’anti-héros dans un ouragan de méfaits et d’immoralité en plein XIXe siècle. C’est une histoire d’aventure fantastique, d’une fuite permanente devant la malignité et l’hypocrisie d’une Angleterre décadente, d’action débridée dans une ambiance forte faisant penser à Tim Powers ou Jeffrey Ford, avec en prime un clin d’œil à Lovecraft par les villageois à tête de poisson. L’écriture de Jeter est raffinée avec un vocabulaire riche qui sied parfaitement à l’époque décrite et sa soif de paranormal criminelle. Les thèmes de l’identité et de la mortalité sont développés par cet anti-héros passif dans l’ombre d’un père absent, et ce manque de maitrise du personnage permet de mettre en valeur les péripéties dues à son environnement malsain. La dernière partie, processus de révélation, est très explicative, Jeter laissant libre cours à son imagination avec un amusement certain, dans cette structure narrative de témoignage, chère à Edgar Allan Poe.