La petite mort

Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter.
Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance.
Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps.
Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste.
Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique.
Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente.
Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911.
Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée.
Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes.
Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste.
Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique.
Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat.
Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret.
Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre.
Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle.
Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle.
Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe.
Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique.
Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth.
Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme.
Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres.
Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique.
Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale.
Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux.
Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.

Noir – K. W. Jeter

McNihil est un détective convoqué par Harrisch, cadre chez Dyna-Zauber, pour enquêter sur le meurtre d’un employé, prétexte pour l’aiguiller sur une affaire bien plus importante et le manipuler.
Ce polar sombre est totalement dans la lignée de la trilogie Dr. Adder et de Madlands, dans une ambiance proche des suites de Blade runner mais un contexte personnel, poussant le côté cyberpunk avec la mission d’un enquêteur martyrisé et poussé à affronter les périls de l’Angle, réalité virtuelle sauvage accessible via des implants. La société est basée sur le crédit, la culpabilité et l’appartenance aliénante, l’Agence de Recouvrement punit les pirates en incorporant leur conscience dans des objets usuels pour une potentielle immortalité humiliante, et en général des personnes gardent un ersatz de vie après leur mort pour continuer à rembourser leur dette, tout est sujet à la commercialisation, la finance domine le monde et ses dirigeants s’intéressent logiquement à la part de cerveau inutilisée par l’homme, en y implantant des souvenirs, des songes devenus réalité, en concevant une connectivité avec des tatouages fonctionnels, amélioration de ceux présents dans Horizon vertical, en abolissant l’espace et le temps. Jeter poursuit sa démarche, cette histoire est une parenthèse qui exprime un environnement délimité en creusant les idées de mal absolu, de dimension mythique incarnée par Harrisch et Verrity, d’inconscient collectif et de manipulation des masses. Il parvient à réunir la drogue, le sexe, le capitalisme, la dictature et l’emprise technologique qui parcourent son œuvre.

La source furieuse – K. W. Jeter

Mike est un médecin roué de coups par Aitch et Charlie pour une affaire de trafic de drogue synthétique, éjecté de leur voiture à pleine vitesse dans le désert. Il est récupéré et déposé dans une clinique thermale abandonnée par un routier de passage sur cette route.
Jeter déroule un fantastique très classique, d’ambiance et de structure similaires à Drive-in mais en se focalisant sur les thèmes de la maison hantée et du glissement temporel par une longue mise en situation d’incapacité physique de Mike et de rêveries angoissantes, des personnages déjantés même si les femmes sont effacées. Ensuite l’histoire accélère en bifurquant vers une horreur surnaturelle par l’eau de la source du mal immémorial, vecteur de folie et de jouvence, d’hypothétique immortalité. L’ambiance est maitrisée, la petite touche de provocation et de gore est présente, les différentes lignes de narration s’entremêlent allègrement mais il manque de l’ampleur et de l’originalité, la créativité folle qui caractérise certains de ses précédents romans, pour dépasser les codes du genre, le vieux savant fou et la possession par une force primordiale.

Madlands – K. W. Jeter

Trayne est un d-rangé, capable de changer de corps à volonté, animateur à la télévision pour Identrope et le monopole de Canale Ultimo dans les Madlands, reconstitution projetée de Los Angeles d’avant cataclysme dont l’instabilité matérielle provoque le multicancer. Il est contacté par Nouvelle Lune, organisation qui projette de supplanter Canale Ultimo en se débarrassant d’Identrope.
Jeter retrouve le pan de son œuvre consacré au divertissement grâce au côté polar à la première personne, une action et des figures irréelles et inventives comme dans la trilogie Dr. Adder, dans le contexte d’un passé sédimenté et d’une archéologie technologique, de la ville enclavée et viciée, avec une population manipulée et l’idée d’inconscient collectif encore plus poussée, démarche s’apparentant à la science fiction, faisant suite à Instruments de mort. Trayne dépasse son identité jusqu’à une hypothétique immortalité, une furtivité relative qui le relie à Eastern, une ex-flic qui le surveille, mais la dimension mythique vient d’Identrope qui chevauche un archétype du Phoenix et convoite la condition divine. Jeter rend son bac à sable fluctuant et ouvert à un relativisme qui donne à la réalité une détermination volatile potentiellement explicable par la structure de la matière sous l’égide d’un pouvoir psychoactif rendant plus complexe et versatile Los Angeles et ses environs, développant un côté fantasy comme magique dans l’histoire, aboutissement plein d’humour désabusé d’une démarche cosmogonique qui s’impose à la situation post-apocalyptique.

Drive-in – K. W. Jeter

Taylor prend son service de nuit à la surveillance du centre pour délinquants alors que des joueurs de l’équipe de football américain du collège vont faire la fête dans un drive-in en friche qui jouxte l’établissement. Steven a dix ans, il est forcé d’accompagner sa sœur, petite amie du quarterback. Garçon atypique, il a de sérieux troubles autistiques, aggravés par sa condition de souffre-douleur. Sur la route, il est le seul à voir rôder un homme mystérieux au volant d’une voiture sombre.
Dans la première partie, l’ambiance est presque légère et joyeuse, combinant le ridicule consternant des personnages secondaires et des fulgurances de violence froide comme des fantasmes vengeurs d’un jeune garçon traumatisé. Ensuite le glauque apparait, comme dans Terre des morts, avec la torture animale et s’épanouit dans la description d’une société malade et déliquescente, sur fond d’injustice sociale, d’addiction et de prostitution, de faillite parentale et d’exercice d’un pouvoir dérisoire, du naufrage de la jeunesse. L’homme de la nuit du titre original est l’égrégore, l’archétype réceptacle des émotions enfouies, la peur et la colère émises avec un certain talent psychique incontrôlé, dans un mécanisme réactif d’instinct de conserve, variation classique et maitrisée de la maltraitance des enfants aux conséquences sanglantes qui modifient une réalité décevante.

Terre des morts – K. W. Jeter

Par une magouille locale du bureau du shériff, Cooper sort de prison pour être placé sous la responsabilité des Vandervelde, un vieux dégueulasse et son fils psychopathe à la tête d’une plantation d’agrumes croulante. Il y rencontre Fay, jeune femme mystérieuse également à leur service, qui lui déclare pouvoir habiter le corps des morts.
C’est avant tout un roman d’ambiance, sale et visqueuse, variation surnaturelle psychologiquement intense par la constante paranoïa d’un homme épié qui ne veut pas retourner en prison. La narration et les thèmes sont similaires à ses premiers livres dans ce genre, plongée dans les constructions mentales du protagoniste dans un environnement déliquescent et la fascination morbide qu’exerce une femme hors du commun. Mais Jeter va encore plus loin dans le glauque, le sentiment d’emprise et de huis clos par le nombre réduit de personnages et la mise en scène d’un microcosme esclavagiste, d’une société ignoble de misogynes alcooliques détenteurs d’un pouvoir inique. Le rythme est lancinant au gré des pensées de Cooper, ses doutes et ses projections, bavardage intérieur interrompu par l’omniprésence de la sanie ou la torture animale. Le monde des morts n’est pas plus repoussant que celui des vivants immoral et répugnant.

Horizon vertical – K. W. Jeter

Ny Axxter est un graffex qui réalise l’identité iconographique, animée et greffée pour l’arborer, de clans militaires se faisant la guerre continuellement à la surface et dans un immense planétoïde métallique parcouru de câbles auxquels s’arriment les véhicules. La vie du peuple à l’horizontal dans le Cylindre est désespérante, ceux qui survivent verticalement à l’extérieur ont une illusion de liberté et la tentation de s’approcher du sommet, territoire de pouvoir, sous l’œil distant des anges, êtres éthérés flottant au gré des vents.
La configuration de l’environnement est centrale, mélangeant varappe et sports mécaniques, conditionnant les aventures mouvementées de Ny, une action décomplexée et des personnages déjantés dans la lignée de la trilogie Dr. Adder. Contrairement à ses premiers romans habités par une noirceur brute, Jeter réussit à évoquer une innocente beauté au travers des anges, et la perte de naïveté du héros apporte une touche de fantasy transformant le voyage en quête, derrière le mensonge sur lequel repose la société, dans un changement de paradigme et une révolution conceptuelle qui font croitre la conscience du monde. Avec ce fond philosophique bien identifié, aux échos socio-politiques sur la dictature, le texte gagne en accessibilité par une linéarité efficace de l’histoire tout en assumant son côté cyberpunk et rétrofuturiste post-apocalyptique dans une course contre la mort programmée.

Blade runner 3 – K. W. Jeter

Rick Deckard et Sarah Tyrell sont coincés dans un clapier martien pour émigrants, sorte d’Ellis Island dans l’espace, en attente d’un départ pour les étoiles lointaines. Elle est informée par d’étranges émissaires que la division obscure de la Tyrell Corporation est intacte et prête pour sa gouvernance, alors que de son côté, il se retrouve avec l’esprit de Roy Batty incorporé à une mallette qui cause sur les bras.
Le tome précédent se terminait sur une vaine trahison de Sarah et le livre originel semble bien loin, même si Isidore n’en finit pas de prendre de l’importance. L’ouverture de ce tome se fait avec une mise en abyme cinématographique savoureuse du meurtre de Dave Holden par Leon Kowalski. L’histoire se développe avec en parallèle l’existence sur Terre d’une armée dormante d’androïdes qui se pensent humains, sorte de Cheval de Troie rendu indétectable par Isidore, à disposition des insurgés dans les étoiles, et les mystères jusque là effleurés de l’expédition ratée du Salander 3 en direction du système de Proxima. Dans la droite lignée du tome précédent sont surtout développés les personnages de Deckard et de Sarah, avec plus de psychologie et moins d’action, en leur donnant de l’ampleur et de la profondeur, avec cent pages de plus qui finissent par étirer rétrospectivement le personnage de Rachael dans un symbole sous-jacent du temps, de la mémoire et de la réalité, du doute hyperbolique à l’aune ontologique de la vacuité de la conscience d’être humain. Le plan de Jeter découle directement du film et sa fin, gonflant le personnage d’Eldon Tyrell dans une folie des grandeurs aux proportions mythiques.

Blade runner 2 – K. W. Jeter

Rick Deckard s’est retiré dans une cabane isolée et veille sur Rachael conservée dans un caisson de stase et réveillée de temps en temps pour profiter de sa courte espérance de vie. Sarah, véritable nièce d’Eldon Tyrell et son héritière, retrouve Deckard et le charge de réformer un répliquant manquant du groupe qu’il a éliminé.
Validant toute la dernière partie du film, Rachel devient Rachael un modèle différent de Priss basé sur Sarah, la fondation Rosen devient la Tyrell Corporation, Sebastian réapparait en compagnie de ses automates et s’occupe de Priss ressuscitée, mais l’ambiance paranoïaque du roman originel est aussi exploitée sur fond de complot industriel et politique. J. R. Isidore est devenu propriétaire de la clinique vétérinaire, passant du statut d’attardé à celui d’homme machiavélique et retors. Le scénario se développe avec la rencontre entre Dave Holden ressuscité et le Roy Batty humain qui a servi de modèle au répliquant militaire de série, révélant un complot nébuleux et pointant la dualité entre homme et machine, les questionnements qui taraudent la conscience de sa propre condition dans une perspective perceptive incertaine. L’héritage bâtard du roman originel et du film brouille un peu les personnages et génère des contradictions de fond, mais le choix est fait en faveur de l’action spectaculaire qui était plutôt rudimentaire chez P. K. Dick, comme pour la mort de Zhora. Cette démarche de K. W. Jeter est schizophrénique, surtout par la réapparition d’Isidore remplacé par Sebastian dans le film, mais permet de s’appuyer sur la fin ouverte du film tout en exacerbant les doutes sur l’humanité des blade runners.

Le ténébreux – K. W. Jeter

Cinq ans plus tard, Mike Tyler essaie de retrouver une vie normale, d’oublier sa participation à des meurtres rituels au sein du Groupe Wyle, une secte dont les membres formaient une entité collective psychique. Mais son ex-femme Linda réapparait, arrêtée après le rapt de leur fils Bryan qu’il croyait mort par Slide, un ancien membre de la secte.
Le récit est traversé par un passé résurgent, comme dans Le marteau de verre, centré sur la progéniture au potentiel divin du protagoniste impacté par le monde surnaturel. Dans la forme, l’ambiance polar enrichit ce thriller fantastique avec un peu moins de répétitions que dans La mante et des longueurs sauvées par les personnages secondaires, Kinross le flic à la retraite obsédé par l’affaire, Bedell l’écrivain raté et Jimmy le clochard manipulé par Slide. L’obsession pour le mal absolu et la drogue est toujours présente, qui infeste la réalité et façonne cette histoire autour d’une communauté télépathique transcendante, jouant avec le mythe de Manson. Une touche d’humour permet d’éviter une noirceur pesante et de gouter un amusement qui allège la lecture tout en restant sombre. Plus qu’une histoire de possession, elle est aussi une révélation de la réalité derrière le décor, une libération interne due à la drogue qui reconstruit les perceptions et redessine Los Angeles dans un aperçu de son destin chaotique, qui épluche le voile de l’ordinaire dans un trip chamanique alliant fantastique et horreur avec une belle maitrise dans la construction.

La mante – K. W. Jeter

Turner s’éloigne de sa vie de père divorcé par sa connexion mentale avec Michael, dangereux criminel qui erre dans la zone et commet son premier meurtre.
Le texte installe le doute en recouvrant d’un voile fantastique ce témoignage subjectif qui entre dans la catégorie de journal intime d’un tueur en série, au fil des pensées d’un personnage principal repoussant, totalement amoral, sensible aux ondes d’un mal absolu, à l’emprise animale dans une lente imprégnation par un instinct et des phantasmes vénéneux. La noirceur réaliste fait fluctuer le surnaturel pour laisser s’imposer la dimension psychologique du dédoublement de personnalité dans un jeu de rôle de séduction auprès de Rae qu’il a rencontrée et une distanciation avec les agissements de son alter-égo, dans un voyeurisme sado-masochiste fait pour choquer, offrant trois personnages principaux malades, enfermés dans un monde de désirs sauvages et de paranoïa. Cet exercice de style est âpre, puisant dans un mal absolu beaucoup plus provocateur moralement que dans Les âmes dévorées. Mais à la fin Jeter montre sa maitrise malicieuse du scénario et son impertinence, sa capacité à créer une ambiance oppressante qui ne font pas oublier les longueurs et les répétitions induites par les choix de narration. Jeter développe son obsession pour les ondes télépathiques et pour la séparation d’avec femme et enfant, dans un lieu en pleine déliquescence qui pourrait être celui de Dr. Adder, théâtre d’une histoire poisseuse qui manque d’ampleur en comparaison.

Instruments de mort – K. W. Jeter

R. D. Legger découvre Los Angeles, confronté sans délai au meurtre du responsable du projet Psyché initié par Strezliczek le chef du Consortium qui utilisait son père comme tueur à gages.
Jeter retrouve cette ville désertée et abandonnée à la saleté peu de temps après le cataclysme mystérieux, son protagoniste complètement paumé comme dans Dr. Adder et une galerie de personnages exubérants ici affublés de pouvoirs psychiques. La narration redevient linéaire dans une ambiance de polar paranoïaque et les personnages à l’ampleur mythique se retrouvent dans l’ombre du père et Strezliczek liés dans une suspension de la vie et de la mort. Instruments de mort est intimement lié à Dr. Adder dans cette trilogie antéchronologique, il explique la grande catastrophe qui a frappé la Californie, toute la dimension socio-politique de manipulation de masse, le désir de pouvoir d’un despote qui s’oppose à la recherche de liberté d’un peuple grouillant. Le virage dans l’histoire vers le monde psychique révèle le soubassement science-fictif de toutes ces aventures avec l’existence d’un inconscient collectif sous forme d’ondes qui permettent la garantie d’une indétermination dans le comportement des individus, son éradication ouvrirait la voie au contrôle des populations sans résistance. Ce roman est un aboutissement dans son éclairage rétrospectif qui enrichit Dr. Adder et justifie ce qui peut être perçu comme des défauts, une performance narrative qui inscrit l’unité totale des trois livres, le ruissellement parmi les trois niveaux de déliquescence dans cet univers alimenté par le chaos pour ne pas se figer.