Bifrost 34

Dans La Pucelle enfumée de Jean-Pierre Andrevon, Maïssé-27 et Rahu-93 sont des agents temporels chargés de garantir l’efficience historique du destin de Jeanne d’Arc. Le point de départ de cette mission étant basé sur des témoignages indirects et un déroulement souvent invérifiable, le duo constate que la véritable et réticente Jeanne n’est pas à la hauteur de sa légende forcément embellie. La décision est prise de remplacer la Pucelle par Maïssé-27 briefée sur la trajectoire de la trame des évènements et l’enchainement de la causalité à déployer. L’incrédulité provoquée par le décalage des époques pousse à un interventionnisme qui dégénère et flirte avec le paradoxe contre-productif, prouvant que la manipulation du passé peut provoquer une bifurcation en faveur d’intérêts contraires.
Dans Voyage au bout de l’Europe de Gilbert Millet, le général Cavaignac en 1848 charge Vidocq de supprimer Victor Hugo qui soutient la fédération des Révolutions à l’échelle de l’Europe continentale. Louis Destouches en 1932 imagine dans un roman, à la place du conflit entre la France et le Royaume-Uni en 1914, une France indépendante et la constitution d’un impérialisme d’une Allemagne prussienne dont la confrontation accouche d’une haine menée par un peintre raté. Ce texte montre la résistance de la trame aux modifications, peu importe les bifurcations, la voie de l’historicité est impénétrable.
Dans La Nuit du Grand Duc de Johan Heliot, les Ligues ont choisi le jour de la demande d’investiture du gouvernement de Daladier pour leur tentative de putsch mais c’était sans compter sur l’intervention d’un lieutenant-colonel professeur d’Histoire à l’École Militaire. Le récit déploie une ambiance insurrectionnelle pleine d’action dans la grande tradition des héros costumés et réserve à De Gaulle un rôle différent de sauveur de la République.
Dans Sisyphe et l’Étranger de Paul Di Filippo, Albert Camus en tant que fonctionnaire indispensable par sa compétence organise depuis son bureau du Palais impérial d’Alger les festivités d’anniversaire de la découverte des rayons N et l’avènement de l’Empire français. Dans ce contexte de monopole technologique hérité de la victoire éclair dès le début de la Première Guerre mondiale et de l’essor implacable de l’Empire, la monotonie absurde vécue par Camus n’est pas même brisée par un faux dilemme que lui présente un homme venu d’une autre dimension.
Dans Cinépanorama de Xavier Mauméjean, un homme après une enfance mouvementée entre placement en famille d’accueil et scolarité chaotique est envoyé à la guerre en Indochine, son retour à Paris après avoir perdu un œil dans un accident de voiture le mènera au cinéma.
Dans Le Seigneur Cordwainer : une interview de Sébastien Guillot, l’entretien avec Org présente la réédition du cycle chez Folio SF, sa réorganisation éditoriale, son harmonisation signée Pierre-Paul Durastanti et ses illustrations de Manchu.
Dans Johan Heliot : le Hacker de Faërie, l’entretien avec Richard Comballot revient sur le début de carrière de l’écrivain jusqu’en 2004, la diversité des genres littéraires explorés, ses principales influences et sa formation d’historien, s’attardant sur l’inévitable La Lune seule le sait.
Dans Pour un panorama de l’uchronie en France de Pedro Mota, la relative pauvreté de l’uchronie française s’explique par un dogmatisme académique rejetant la pertinence de possibles non réalisés, la frilosité concernant certaines périodes et épisodes, l’exigence de connaissances préalables en Histoire du lectorat et la récupération idéologique d’une minorité qui escamote tout le travail rationnel de mise en perspective. Cet article fait un état des lieux du particularisme national des périodes de divergence prisées et propose un guide de lecture qui ne se limite pas à la science fiction.
Dans Scientifiction : En route pour Mars ! de Roland Lehoucq, le déroulement d’un voyage jusqu’à Mars est décortiqué par le prisme de la physique, le calcul de la bonne période pour le décollage et la trajectoire sur une ellipse de Hohmann prenant en compte le mouvement relatif des planètes, le freinage à l’arrivée pour se mettre en orbite, sans oublier les contraintes de charge utile d’un véhicule habité. Les conditions à la surface sont dictées par la faible gravité et l’absence de champ magnétique occasionnant le profil géologique de gigantesques volcans sur une planète dépourvue d’atmosphère.
Dans Toutes pinces dedans de Frederik Pohl, l’auteur se replonge dans les années 20 et 30, les difficultés économiques des États-Unis, sa découverte du Cycle de Mars d’Edgar Rice Burroughs et ensuite d’Edward Elmer Smith évoquée dans une vibrante indulgence avec le recul et retenant surtout les idées transmises d’échappatoire à la morne réalité, ses débuts comme éditeur de magazines à 19 ans, l’histoire derrière l’écriture de Planètes à gogos et sa conception du métier d’écrivain recomposant des influences diverses et se nourrissant d’expériences personnelles.

Les Héros de la Rome antique – Jean-Pierre Andrevon

Pour présenter sa vision de l’histoire de la Rome antique, Jean-Pierre Andrevon décrit quatorze séquences comme autant de tournants décisifs sur le chemin de la grandeur et de la décadence d’un Empire immense, dans un récit vivant et incarné se concentrant sur les individus en-deça des mythes avec un sens aigu de la tragédie.
A cet égard, la fondation de Rome, découlant d’une traitrise si courante dans l’Antiquité d’un trône usurpé et de meurtres intrafamiliaux, est introduite avec originalité du point de vue de la louve Tara qui découvre Remus et Romulus. La ville nouvelle, érigée après que Romulus ait tué son frère, comme dans un ancrage symbolique rustre, n’abrite que des hommes et la décision est prise d’attirer par une fête les nobles de la voisine Albe la Longue, capitale du royaume des Sabins, et de capturer leurs femmes. Ce moment donne lieu à une des bizarreries éthiques de l’époque avec les Sabines qui acceptent rapidement leur condition de captives. Ensuite, Jean-Pierre Andrevon met en scène avec subtilité le dialogue entre Horacius Cocles et Mucius Scaevola, un borgne et un manchot, pour évoquer leurs exploits face aux Étrusques et les horreurs de la guerre, faisant infuser son antimilitarisme avec discrétion. Par l’arrogance fatale du consul Quintus Falius, Rome est mise à sac par les Gaulois menés par Brennus, sauvée finalement par Camille, général exilé. Les guerres puniques sont racontées par le soldat Appius Publicola sur son lit de mort, du point de vue d’un légionnaire dans la confrontation avec Hannibal et les Carthaginois au pied des Alpes et à Cannes, déroutes rachetées par la prise Syracuse et de Carthagène, campagne qui prend fin en Lybie. L’effritement sociétal de Rome trouve en Spartacus une figure puissante qui représente le soulèvement des esclaves face à la dictature. L’arrogance politique qui assure à la fois gloire et discontinuité à Rome trouve son expression dans l’existence contrastée de Jules César et sa fin théâtrale. Justement, Cléopâtre fait le constat amer de sa relation avec Rome, sa passion avec Jules César puis avec Marc-Antoine installé à Alexandrie comme consul d’Orient, idylle finissant de funeste façon sous la pression d’Octave alors consul d’Occident. Le pouvoir peut aussi rendre fou à l’image de Néron qui doit son ascension aux assassinats intrafamiliaux devenant une habitude et menant à une vie psychique de mégalomanie et de cruauté. Comme un signe avant-coureur parmi d’autres, Pline le Jeune est témoin de l’éruption du Vésuve et de l’ensevelissement de Pompéi, augure d’un Empire destiné aux ruines. Un nouveau sursaut sociétal apparait avec le monothéisme chrétien porté par le martyre de Sébastien de Narbonne, officier exécuté par le préfet Manlius suivant l’ordre de l’empereur Dioclétien. L’ouverture vers une tolérance religieuse et à terme la prédominance du christianisme viendront de la révélation du consul d’Orient Constantin lors de sa victoire sur Maxence. La plus grande confrontation opposera finalement les Romains aux Huns menés par Attila et vaincus par Aetius aux champs catalauniques près de Troyes en Gaule.
Jean-Pierre Andrevon déploie une approche personnelle et passionnée qu’il explique dans sa postface, une étude faite de fascination, similaire à celle pour les dinosaures, à l’endroit des traces et des vestiges laissés après une disparition monumentale.

Chasse à mort – Jean-Pierre Andrevon

De retour d’un photo-reportage mouvementé avec une équipe de Greenpeace au contact d’un baleinier norvégien et conforté par sa lointaine formation militaire et son expérience de journaliste sur de nombreux théâtres d’opérations de guerre, Marc Lucciani est chargé d’infiltrer un safari confidentiel pour personnes fortunées en Roumanie.
L’ouverture du roman est une plongée instantanée à la fois dans l’aventure trépidante et surtout le socle thématique à la dimension autobiographique nourri par le questionnement éthique de Jean-Pierre Andrevon sur le règne animal et l’espèce humaine. Avec l’opinion de l’auteur sur la chasse, l’antimilitarisme rejoint une empathie pour l’innocence animale et sa souffrance, pourtant consciente du piège de l’anthropomorphisme et de la tentation d’instituer une échelle des victimes. Le récit prend la forme d’un thriller sur le trafic d’espèces animales menacées imprégné par la description omniprésente de l’environnement froid et humide des Carpates, par un rythme alternant la vie feinte en communauté parmi une dizaine de personnages dans un huis clos tendu et des scènes d’action sauvage dans une gradation parfaitement maitrisée, ponctué comme dans beaucoup de romans de Jean-Pierre Andrevon d’innombrables références culturelles surtout cinématographiques et d’un érotisme très présent. L’histoire bascule dans le dernier tiers du livre, l’humain est un animal qui se divise en deux catégories et la bienveillance naturelle de Marc le pousse vers une amitié improbable pour un couple de riches naïfs éveillée par l’émotion ressentie face à la destinée cruelle d’une innocente employée roumaine, vers une confrontation bestiale avec les responsables cyniques d’une entreprise inique qui justifie moralement le meurtre comme à la fois condition de survie et moyen de vengeance, promise, préventive et proportionnée au-delà de la justice des hommes.

Kofi et les buveurs de vie – Jean-Pierre Andrevon

Julien est passé en cinquième au collège, contrairement à Rachid, et se retrouve en classe à côté de Kofi qui est plus vieux que lui et toujours aussi mutique. Julien a moins de problèmes d’asthme et s’intègre mieux en sympathisant avec Ludo et Merzouk, des potes de Kofi, et en participant aux répétitions d’un spectacle à la maison de quartier dont le rôle principal féminin est tenu par Chafia. Mais l’ambiance est pesante, des jeunes disparaissent sans explication et des rumeurs se propagent à propos d’une voiture imposante qui circule la nuit en émettant une vive lumière bleue.
Étant la suite directe de Le parking mystérieux, la comparaison s’impose, le nombre de personnages est beaucoup plus important, le récit à l’image de Julien est beaucoup moins introspectif et présente une enquête collective basée sur des faits et une camaraderie qui se construit, l’action est autrement intense car concrète. Le verlan est encore plus présent par la multiplication des dialogues entre jeunes du quartier mais Jean-Pierre Andrevon a la bonne idée de faire grandir son héros et de rendre son histoire plus mature avec un apprentissage sentimental, la confrontation avec des cadavres et même deux fusillades. Dans la dernière partie et la résolution d’angoisse divertissante, un hommage est rendu au vieux fantastique science-fictif basé sur l’invasion ponctuelle de prédateurs terrifiants, les vampires qui dessèchent les corps humains étant des extra-terrestres. Alors que Le parking mystérieux misait exclusivement sur la puissance cosmogonique de l’imaginaire et une poésie oniriques soutenues par une éthique, Kofi et les buveurs de vie s’ancre dans une réalité commune et cruelle qui aboutit à une situation surmontée sans vraiment apporter de sens sinon celui de la nécessité de lutter ensemble contre l’adversité irrationnelle, dans une narration plus équilibrée et plus classique mais moins portée sur le merveilleux et l’évasion.

Le parking mystérieux – Jean-Pierre Andrevon

Fabien est un garçon plutôt petit pour son âge et asthmatique qui trouve, en rentrant du collège, une griffe impressionnante à ses pieds sur le sol du parking devant son immeuble. Rabroué par des plus grands que lui, délaissé par sa mère Cristelle qui ne fait que travailler ou sortir avec son nouveau petit ami, son seul pote Rachid et Chafia la seule fille qui l’intéresse qui sont assez distants, l’imagination de Fabien le soir dans sa chambre devient exubérante et se manifeste par des ombres et des bruits mystérieux. Mais des indices matériels semblent montrer qu’il ne rêve pas, une voiture écrabouillée, une grande écaille découverte par terre et une énorme libellule qui se cogne à sa fenêtre.
Une grande partie du livre se focalise sur le doute de Fabien face aux incursions de fantastique dans la réalité, à défaut d’action, puis le récit s’emballe avec l’apparition conjointe de Frank Durrieux, ancien contrebandier raciste, et d’Andrzej Krakovicz, vieux zoologue cloué dans son fauteuil roulant avec une vraie jungle dans son appartement. L’équilibre de l’histoire est spécial, développant le portrait d’un enfant rêveur et réservé dans une cité représentative des années 90 où les gamins parlent en verlan, puis basculant dans une frénésie de rebondissements et un déferlement d’émotion en quelques pages pour une résolution basée sur une magie africaine vengeresse qui réussit tout de même à préserver une certaine douceur poétique et une promesse imaginative. Jean-Pierre Andrevon projette un peu de son univers, un héros peu adapté à la société, un débordement perceptif d’une autre réalité, la lutte contre l’intolérance, la présence d’un vieux monsieur plein de sagesse, l’amour de l’Afrique et des dinosaures, le mystère féminin, dans un mélange accessible à un jeune lectorat.

Dans les décors truqués – Jean-Pierre Andrevon

Dans Dans un verre d’eau, Louis Allézières est un garçon qui ne veut pas quitter son lit pour affronter le froid et la pluie d’une ville grise et sale aux rues interminables et se rendre à l’école auprès de camarades qui le harcèlent. Cette nouvelle sombre déroule en accéléré la vie d’un inadapté, sa trajectoire dénuée de liberté, une existence absurde et frustrante dans un labyrinthe prédestiné, de l’arrachement à la matrice jusqu’au recouvrement du linceul, dans un cycle de solitude et d’impuissance.
Dans Les retombées, un échantillon de la population se regroupe au hasard après une explosion nucléaire ; François le personnage principal, Marie-Françoise et Jacques un couple uni, Catherine une jeune fille simple et Ernest un vieux paysan sont retrouvés par un convoi militaire et acheminés jusqu’à un camp de réfugiés. Après le choc initial et au gré du changement climatique immédiat, la vie s’organise sous la contrainte, autour d’un présent pesant, d’un avenir incertain et d’un passé lourd de références à la Seconde Guerre mondiale. La situation s’éternise dans l’ignorance, la promiscuité et l’anonymat, l’univers personnel se rétracte, sans nouvelles des proches, la perspective devient inhumaine dans une condition de bétail aveugle et privé de liberté, forcé d’accepter une autorité au dessein nébuleux. Au-delà du doute constant, la dystopie désespérée prend réellement forme avec la séparation des sexes et la découverte du cadavre.
Dans Le jeu de la guerre, des combattants sont galvanisés avant de prendre part à des différentes batailles et mourir, jusqu’à un soldat qui décide de faire demi-tour et déserter. Ce texte montre la sauvagerie animale, le conditionnement haineux, l’ignorance et l’aveuglement du manichéisme, l’extrême absurdité de la guerre, au travers de l’émanation désincarnée d’une expérimentation microcosmique amorale.
Dans Régression, Christophe est recueilli après la mort de ses parents, mitraillés sous ses yeux par un avion allemand attaquant une colonne de civils en fuite, chez sa tante Estelle et son oncle Antoine absorbé par ses mystérieuses expériences scientifiques. Pour fuir la Seconde Guerre mondiale Antoine a mis au point une machine à voyager dans le temps qui les transporte pendant la Première Guerre puis se détraque et les dépose au jurassique. L’ironie du sort transforme le fantastique science-fictif teinté de romantisme gothique en un retournement de la causalité d’une amoralité archaïque.
Dans Le temps du météore, une lueur traverse le ciel au-dessus d’un village et des chasseurs retrouvent dans un pré ce qui semble être un satellite qui se désagrège rapidement, ressemblant vite à une météorite pour d’autres témoins. Le contraste entre la description d’une poésie végétale et animale du vaisseau puis la vie ordinaire d’une famille de paysans, du maire, d’une institutrice et d’un jeune garçon avec ses parents, autour des débris déliquescents montre un merveilleux qui se dilue dans des trajectoires existentielles terrestres faites de banalité et de vœux contrariés.

Incendie d’août – Jean-Pierre Andrevon

François Valmont en vacances chez sa mère reçoit une lettre d’invitation pour quelques jours chez Xavier Franceschini un vieil ami et sa femme Marianne.
Cette histoire à la première personne coule doucement dans une veine fantastique très psychologique, dans l’étuve du cerveau d’un protagoniste coureur de jupons, harcelé par ses souvenirs incertains et des impressions fugaces de déjà-vu dans une confusion oppressante. Dans un vrai maelström, l’action est presque inexistante, les quelques personnages sont intermittents, le trouble perceptif de François est synesthésique entre les rires de femmes à l’odeur intime entêtante, les miaulements d’un chat roux comme les flammes qui courent et les crissements de pneus de bolides affolés. Les fantasmes de Jean-Pierre Andrevon sont bien présents, le mélange autobiographique et romanesque est similaire à Blanche est la couleur des rêves, il joue avec le symbolisme freudien et avec la culpabilité de coucher avec la femme d’un vieil ami, les cauchemars sont un point d’entrée vers l’horreur passée qui infeste et voile la réalité d’une nappe de fumée, la maison du 37 allée des Peupliers se projette dans celle du 17 allée des Templiers, Marianne Franceschini dans Muriel Frank par un jeu de miroir révélateur qui, à défaut d’une circularité parfaite, implique une forme d’ubiquité traumatique et une causalité inversée, rappelant David Lynch, par une solide construction du récit, la prédominance de la dissociation et de l’amnésie momentanément salvatrice, les répétitions archétypales et les variations chromatiques, l’irréversibilité du destin et les apparitions-éclairs terrifiantes. Fire walk with me.

La nécessité écologique – Jean-Pierre Andrevon

Ce court essai répond d’abord aux attaques de « l’appel d’Heidelberg » dans le cadre de la conférence de Rio en 1992. L’opposition à la considération écologiste en marche révèle l’inertie et l’obscurantisme d’un système sociopolitique basé sur l’expansionnisme capitaliste et sa logique de développement exponentiel quantitatif menant immanquablement à une saturation des possibilités naturelles.
Jean-Pierre Andrevon montre la nécessité d’un changement de paradigme, une rupture et une alternative globale portée depuis le début des années 70 pour sortir d’un engrenage, chiffres à l’appui, qui se nourrit de l’aveuglement individuel conforté par la conservation du pouvoir et des profits par les dirigeants politiques et industriels. L’urgence de la situation provient de cette soif productiviste inextinguible reposant sur les énergies polluantes, de la notion écrasante de progrès à tout prix et de la conjugaison de l’anthropocentrisme et de la surpopulation sous l’égide des religions. Tous ces facteurs creusent les inégalités terribles entre les peuples et entretiennent l’impossibilité d’une justice à l’échelle de l’Humanité, d’un fondement éthique pour que s’impose le respect de la nature comme condition de survie.
Apparait alors la dimension utopique de la compréhension et de la responsabilisation découlant de l’éducation, harmonie et cohérence planétaires inatteignables laissant place au chemin balisé de la dystopie malgré les faibles lueurs d’espoir. Changer ou disparaitre.

Sherman – Jean-Pierre Andrevon

Le 23 octobre 1944 dans le massif vosgien, un groupe de miliciens de Darnand pendant son errance entre l’avancée des Forces Françaises libres et la fuite précipitée de la Wehrmacht débusquent un équipage de la 2ème D.B. et son char Sherman en bivouac, les massacrent par surprise, ne leur laissant aucune chance. Quarante-quatre ans plus tard, un des membres de la cohorte meurt dans un accident de la route.
Ce roman s’articule autour de cette exaction infernale, de cette nuit d’ignominie repoussée dans le secret du passé, d’un oubli fragile par les protagonistes qui ont su avancer dans la vie, dans le flou de l’après-guerre, cachant leur collaboration ou se persuadant d’une appartenance à la Résistance parmi d’autres. Les six personnages sont des criminels de la pire espèce devant l’Histoire et ils plaident en leur for intérieur l’erreur de jeunesse, Joseph Neumayer est devenu un riche industriel, Arthur Crimp un avocat proche du milieu politique d’extrême-droite, Léon Christolphe un marchand de vins et spiritueux, Marcel Brischbach un éleveur d’oies, Arthur Koester un garagiste et Bernard Mittois un simple clochard. Leur conscience ne les a jamais rongés mais l’entité fantomatique du char d’assaut et de son équipage fondus réclame vengeance, leur insufflant la peur qui devient terreur dans une brume aveuglante, une pluie glacée, un souffle pestilentiel et un cliquetis métallique de chenilles. La base de la narration synesthésique découle d’une grande tradition de la littérature fantastique, proche d’Edgar Allan Poe, jouant avec l’alternance entre présence et absence, instillant le doute perpétuel sur la matérialité de la menace et nourrissant la subjectivité de l’expérience de prédation létale qui laisse ouverte la possibilité accidentelle ou hasardeuse. Cet équilibre entre l’influence impalpable et l’intervention concrète du tank atteint son apogée dans des mises à mort grandiloquentes dignes de la collection Gore de Fleuve Noir, dans une implacable cristallisation amorale d’une causalité d’outre-tombe. Et finalement Jean-Pierre Andrevon introduit Patrick Neumayer, fils de Joseph, personnage témoin de la responsabilité intime et preuve de l’absence de transmission génétique de la malédiction, comme une projection cathartique pour exorciser une période malsaine d’un pan de la société française du nord-est.

L’homme aux dinosaures – Jean-pierre Andrevon / Silvio Cadelo / Stephen J. Gould

Le Pr Jeremiah Prokosch dans le cadre du projet Lost Worlds est projeté 65 millions d’années en arrière sur le courant d’un flux de tachyons à bord d’un module permettant une exploration terrestre ou aérienne et géré par une Intelligence Artificielle.
La démarche annoncée de cette collection consiste à parer un discours scientifique d’une vulgarisation romancée ouvrant sur une dimension poétique et spéculative, stimulant l’imagination d’un jeune lectorat. Le récit prend la forme d’un témoignage à sens unique, d’un compte-rendu du Pr Prokosch à destination du jeune Barry et de sa mère Annah, sa découverte de l’environnement du Crétacé, son observation passionnée des différents dinosaures qui culmine avec l’étude rapprochée d’un groupe de troödons auxquels il finit par s’attacher plus que de raison. La narration univoque d’un vieux monsieur naufragé s’adressant surtout à un enfant de onze ans donne l’occasion à Jean-Pierre Andrevon de déployer ses efforts pour humaniser l’histoire et enrober les données scientifiques de l’expression d’une solitude transcendée, prolonger une vision de la théorie de l’évolution et de l’extinction des espèces jusqu’à effleurer des réflexions science-fictives sur la Cause Première aristotélicienne et la prédétermination dans l’hypothèse d’une guerre cosmique entre mammifères et reptiles. Dans son ensemble le texte a le mérite de ne pas sous-estimer la capacité de compréhension des enfants de l’âge de Barry et de lutter contre les idées reçues sur les dinosaures comme sur leur apparence, même si Stephen J. Gould est obligé de tempérer dans sa postface sur ce point et sur d’autres l’optimisme coloré et enjoué de Jean-Pierre Andrevon qui de toute façon n’apparait pas au travers des illustrations en noir et blanc de Silvio Cadelo, formant un livre qui mélange une base scientifique à un développement de science fiction saupoudrée de fantastique dans des thèmes qui correspondent bien à l’écrivain.

Toutes ces belles passantes – Jean-Pierre Andrevon

En 69 chapitres comme autant de séquences mémorielles qui débutent presque invariablement par « Je me souviens… », Jean-Pierre Andrevon clôt son cycle d’exploration de ses souvenirs de conquêtes sexuelles après la nouvelle Tout à la main en 1983 augmentée en roman en 1988 réécrit en 2008 puis Blanche est la couleur des rêves en 1997.
Le texte trouve une forme de catalogue à la fois d’une errance évanescente et d’une cohérence ponctuelle déjà présentes dans Tout à la main, avec une petite dizaine de séquences en commun, d’une autre nature dans Blanche est la couleur des rêves comme support dilué à un polar très imaginatif, alors que dans Toutes ces belles passantes cette dimension fictionnelle est supprimée, la mise en abyme distanciée de l’écrivain jouant au naufragé ou à la cible de la mafia pour instiller le doute sur la nature autobiographique du propos n’est plus de mise. Le contenu autocentré suit la construction d’une libido à travers les époques, au gré des rencontres hasardeuses, extraconjugales proches, professionnelles ou tarifées, basées sur une curiosité sauvage et une hypersensibilité hormonale qui transforment la liberté radicale en obsession dévorante à la limite du satyriasis, rechignant quand même à la bestialité et à la cruauté cynique. Les cinq productions littéraires constituant le cycle esquissent le personnage de Jean-Pierre Andrevon dans sa vie psychique et son intimité mouvementée, tiraillé entre ses fantasmes surpuissants de découverte exotique et les limites de l’existence concrète d’un clown un peu triste dans l’incompréhension de l’autre et dans la submersion physique subie faite de pollutions nocturnes et de sauvages éjaculations précoces auxquelles il doit bien se résigner, amoureux du mystère féminin et embarrassé de son propre attirail biologique pas forcément à la hauteur de ses visées transcendantes, dans un désarroi poignant qui échappe sagement à la stérilité.

Blanche est la couleur des rêves – Jean-Pierre Andrevon

Un écrivain scientifique s’isole dans sa maison du plateau des Bergers, attendant la visite annoncée de mafieux qui veulent récupérer la valise que lui a confiée Mariangela sa maîtresse italienne.
Ce polar d’ambiance à la première personne insiste sur l’isolement et l’intimité des pensées du narrateur pour une construction par flashbacks du récit. Son ex-femme Sophie et leur fille Tina parties depuis longtemps à Aix-en-Provence, sa seconde femme Marité larguée, sa maîtresse assassinée en Italie, ses voisins âgés liquidés par précaution comme l’épicier ambulant Gomez et surtout l’unique passerelle menant à sa maison dynamitée, la situation de reclus est propice à l’introspection, l’image du dernier homme s’impose subrepticement et une cohorte de souvenirs sexuels l’assaillent en attendant le carnage promis, et la découverte de sa séropositivité provenant certainement de Mariangela coupe l’horizon, installe la pratique masturbatoire en vue du baroud d’honneur mortifère qui clôturera le désespoir.
Derrière cette forme de polar et son action violente de fusillades et d’explosions se trouve le terreau autobiographique concernant la gent féminine qui infuse sur des décennies et a donné naissance à un cycle d’exploration de ses souvenirs de conquêtes sexuelles par Jean-Pierre Andrevon, débuté dans la nouvelle Tout à la main en 1983 étoffée en roman en 1988 et réécrit pour conclure en 2008, poursuivi par Blanche est la couleur des rêves en 1997 et Toutes ces belles passantes en 2002. Les liens entre Tout à la main et Blanche est la couleur des rêves sont nombreux, l’ouverture éjaculatoire de la nouvelle Tout à la main qui sera ensuite repoussée dans le roman, la situation du naufragé dans un cataclysme de magma boueux qui se retrouve ici dans le pressentiment vague d’une montée des eaux, la menace mafieuse et sa séropositivité remplaçant la catastrophe naturelle, la description initiale des Plavin héritée à l’identique de Tout à la main comme le personnage de Gomez et sa camionnette, la situation géographique en surplomb, son ex-femme et sa fille, sa nouvelle aventure débutée dans sa bibliothèque, sa maitresse italienne, l’inventaire du garde-manger ou la liste des synonymes du sexe féminin, les exemples de réutilisation abondent. Rétrospectivement, Blanche est la couleur des rêves revêt alors un statut prépondérant dans une démarche auto-fictionnelle qui prendra une importance capitale dans la carrière de Jean-Pierre Andrevon.