Kosmokrim – Jacques Barbéri

Dans Mondocane, Jacques Barbéri présente le contexte, son bac à sable, qu’il utilisera dans Guerre de rien et Mondocane, une description générale des conséquences de la guerre, les changements d’échelle et l’interpénétration des corps, les perturbations quantiques qui poussent le vivant à s’adapter.
Dans Le joueur, la greffe d’un plasti-corps animal permet de changer d’identité dans une ambiance de polar traversé par des angoisses d’identité perceptive.
Dans La mort en ce jardin tel un pilote en son navire, la vie en commun dans une colonie fermée est faite d’hallucinations réalistes et de doutes perceptifs, de transformations physiques et de confusion substantielle.
Dans Drosophiles, l’Apocalypse advient, inévitable, et le temps cafouille autour de cet instant qui détricote les identités, altère la conscience des rares survivants en sursis et les modalités de la réalité physique au cœur de l’entropie.
Dans La promenade du garçon boucher, un livreur est coincé dans une boucle temporelle, tente d’en sortir mais ne fait que la complexifier.
Dans Kosmokrim, un homme tente de tuer son père tyran en voyageant dans le temps après sa propre mort, dans un cauchemar métaphysique ardu à lire et violemment symbolique, d’une portée mythologique.
Dans Le Gardien, un zoo abrite un échantillon de la société humaine maintenu en captivité sous la surveillance d’un Gardien aidé par des animaux.
Dans La lente liquéfaction des ruines mémorielles, un ingénieur survit à une chute dans un lac d’un barrage sur le point d’être détruit. Il est assailli par l’image de sa femme et l’espace-temps s’emballe dans une expérience métaphysique torturée.
Dans Jeux de piste, en proie à la soif dans le désert la population locale est retenue en otage par l’armée coloniale.
Dans Traces, une femme veut retrouver son mari qui voyage en stase dans un réseau liquide sous la surface d’une planète aride.
Dans ce recueil sombre et complexe règnent le solipsisme et la morbidité, une certaine unité lie ces nouvelles sous le signe de l’apocalypse, du relativisme, des altérations spatio-temporelles, de la solitude, du despotisme et de l’entropie.

Faut pas charnier – Jacques Barberi / Yves Ramonet

Un ami chasseur de trésors du Poulpe est mort dans un accident de la route en ligne droite dans Sarajevo.
C’est une belle occasion pour délocaliser l’imbroglio habituel qui s’exprime ici parmi les ruines encore fumantes de la guerre, les ombres délabrées du titisme, des militaires serbes incontrôlables qui continuent à semer la mort et tout le ramassis néonazi classique incluant des fascistes français. La similarité est frappante avec les romans de Kââ par les séquences gore et le phrasé imagé, surtout par la présence entêtante de la femme mystérieuse qui génère la paranoïa, mais se limitant pour la gastronomie à l’amour de la bière. La parenthèse presque irréelle avec l’infirmière et les orphelins en pleine errance sauvage contrebalance l’horreur concrète. La ligne éditoriale tacite du Poulpe reprend le dessus par un dénouement plutôt heureux et un carpe diem dénué de noirceur pour passer la main à de nouvelles aventures, faisant de cette chasse au trésor mâtinée de jeu d’échec une parenthèse nerveuse dans le destin d’un héros philosophe.

Clameurs – Portaits voltés

Alain Damasio. La démarche initiale d’Alain Damasio est fondée sur la sociologie, la psychologie et surtout la philosophie. Influencé par Nietzsche et Deleuze il épingle les cours donnés dans les grandes écoles de commerce. Son premier roman, La zone du dehors, est avant tout de la philosophie politique et de la poésie, servies par une histoire qui illustre la lutte contre la dévitalisation des individus et l’endormissement des esprits bercés par la technologie. La horde du contrevent montre l’énergie positive déployée par une communauté horizontale. La zone du dehors dénonce l’asservissement intégrée dans une illusion de liberté. Le premier est socio-politique, très conceptuel avec des convictions fortes, le second est plus poétique, influencé par Mallarmé, ancré dans un réel vivant. Cet entretien datant de 2014 permet de mieux comprendre le processus créatif d’Alain Damasio et la genèse de ses œuvres.
Stéphane Beauverger. Littéraire à la base et passionné de science fiction et de BD, Stéphane Beauverger devient journaliste avant d’être scénariste pour le jeu vidéo et la BD. Ce lien à la technologie se retrouve dans son mémoire sur le cyberpunk. Chromozone, son premier livre édité, est basé sur la pulsion d’autodestruction et l’instinct de survie. Avec Les Noctivores et La Cité Nymphale, la trilogie est constituée et sonorisée par Hint. Ensuite Le Déchronologue est un roman de flibuste et de voyage dans le temps, d’aventure et d’histoires d’enfance.
Jacques Barbéri. De son enfance il tient une arachnophobie mais aussi une passion pour les insectes et l’astronomie, rêveur et intrépide. Il a une grande expérience dans le milieu de l’édition et de la télévision, témoigne de l’évolution de la science fiction française et décrit son arrivée dans La Volte, entre réédition et continuité, composition musicale et intérêt pour la science.
Emmanuel Jouanne. Il était un garçon plutôt introverti à l’imaginaire fertile. Comme Jacques Barbéri il développe une passion pour la musique et multiplie les collaborations littéraires. Il a eu une vie personnelle mouvementée et une trajectoire contrariée pourtant vite lancée avec Damiers Imaginaires et Nuage.
Philippe Curval. Toute sa vie il a cherché à pratiquer la liberté, réticent au carcan social avec des envies d’aventure, un besoin d’évasion par rapport au réel, une sorte de surréalisme qui multiplie et relativise les points de vue. L’onirisme permet l’extrapolation socio-politique et la spéculation en décalage d’un monde en construction, tributaire des responsabilités individuelles.
David Calvo. Il a grandi en jouant aux jeux de rôle et aux jeux vidéo, d’abord dessinateur la scénarisation s’est imposée avec un sens du merveilleux foutraque. Sa création est versatile, due à un imaginaire foisonnant et très personnel, un univers mouvementé et à fleur de peau. Son genre de prédilection est une fantasy sans limite où le merveilleux intègre la réalité.
Léo Henry. A l’adolescence il pratique beaucoup les jeux de rôle, devient scénariste et, en parallèle, commence à écrire des nouvelles qui sont publiées et enchaine sur des recueils et des BD en collaboration, mû par une forte volonté d’expérimentation.
L’entretien avec Emmanuel Jouanne est présent dans Bifrost 43, ceux avec Jacques Barbéri, Philippe Curval et Léo Henry sont les versions complètes des versions dans Bifrost 37,31 et 74, les autres sont inédits.

Une soirée à la plage – Jacques Barbéri

Anjel se réveille sur une planète inconnue, naufragé à la mémoire défaillante d’une expédition interstellaire, et rencontre un homme au corps d’araignée. Il fait ensuite la connaissance d’un quatuor exotique constitué de Titan, un enfant à tête de chien, Axolotl le grand squelette, Chrandonya la femme aérienne et Graëlzya une fille-fleur. Anjel trouve la femme qui habite ses rêves, Lyse, et il la libère des entrailles d’une pieuvre.
L’histoire se présente comme un mélange de science fiction angoissée et de fantasy poétique, théâtre onirique de l’étrangeté et allégorie métaphysique. La communication passe par le symbolisme et façonne le contexte perceptif par des illusions pleines de sens, des expériences abstraites mais capitales. Cette distorsion de la réalité vécue, sémillante et farfelue, évoque un conte halluciné, un voyage astral perturbé à la temporalité distordue. Anjel est amnésique, Lyse est morte, elle devait mourir, d’une histoire d’amour éternelle et impossible.

Guerre de rien – Jacques Barbéri

[Mondocane]

Bor Durin est la nounou de Guerre et paix, il est le lien entre le commandement militaire et l’intelligence artificielle tactique les guidant alors que la guerre est déclarée. Guerre et paix est neutralisée par Petit Poucet, son ennemie, ce qui provoque une cascade d’accidents fatals. La seule chance de survie pour Bor est d’entrer en stase dans un caisson. Il est réveillé sept ans plus tard par un duo surréaliste formé de Maxton, un lutin à l’air chafouin, et Pitchin, un colosse à la tête à moitié dévorée et auquel il manque un bras. Au sommet de leur abri, Bor peut embrasser les alentours, une nature dévastée, une mer vraiment pas accueillante et au milieu d’un désert à perte de vue, une montagne de corps. En plus des deux frères, il rencontre Grootz leur père, cadavre habité par un gros ver blanc, Reïla la femme obèse de Pitchin et leur fille Laetitia, une grande crevette rose en pleine crise d’adolescence. Maxton conduit Bor à la pyramide de corps et lui présente sa sœur Esil encastrée dans cet amalgame palpitant, et un contact se crée. Le monde s’est toujours écroulé autour de Bor par la mort de ses parents et de sa sœur, et il a toujours vécu dans la culpabilité du survivant, coupé des autres mais il peut enfin se fondre dans la multitude lénifiante avec la présence d’Esil comme porte d’entrée. Une voix dans sa tête pousse Bor à partir vers le nord et il cède, accompagné de Laetitia, aidés par la montée des eaux et par Crâne-aux-Vents qui les prend à bord de son aile volante à pédales.
Le récit adopte les codes d’une fantasy onirique au contact de paysages et de personnages étranges dans l’optique du voyage sur une Terre changeante, la géophysique martyrisant les conventions biologiques. En arrivant à Cheebar, ville où tout a commencé pour lui, Bor réalise l’étendue des modifications de la matière, imbrications, reprogrammations génétiques et changements de taille. Ces bouleversements scientifiques donnent à l’histoire un aspect de conte exubérant et angoissant tel un rêve de drogué, ou seulement une anticipation probable portée par un souffle de créativité monstrueuse, une quête initiatique. L’atmosphère générale n’est pas si sombre, mais juste désenchantée par la perte inexorable du passé, et surtout excitée par la capacité d’adaptation et l’extrême variété des situations.
 
Le début de l’histoire est d’une belle simplicité mêlant une action brutale de chair et de sang avec une science fiction cyberpunk porteuse de destruction et de déshumanisation physique. Ce qui mène à la situation du naufragé temporel, l’écrasement égocentré de la découverte du monde d’après, d’horreur biologique et de mutations surprenantes, à l’image d’une famille de freaks forcément dérangés. Ce virage de l’évolution dans l’étrangeté fait jaillir l’improbable et le cauchemardesque dans une sorte de soap opera dystopique d’un comique glauque. Cette différence radicale dans les relations humaines, dans l’environnement existentiel de folie pour Bor, un solipsisme subi, est un vertige. La guerre a provoqué des distorsions quantiques, des reconfigurations d’échelle d’êtres vivants ou d’objets inanimés, agrandis ou miniaturisés, des fusions et interpénétrations, ubiquités physiques localisées. Au centre du livre se trouve cette montagne de corps soudés et tressés par une force centripète, comme cette boussole dans la tête du héros qui lui indique le chemin de son pèlerinage, ce magnétisme entropique qui devient la trame tordue de la réalité palpable.

L’enfer des masques – Jacques Barbéri

Nora, étudiante en cinéma, n’a jamais connu son père, et sa mère, psychologue, lui assure ne pas savoir qui est son géniteur. Régis, étudiant en informatique, emmène Nora à une soirée dans un pôle technologique spécialisé en intelligence artificielle développée à l’aide de la théorie quantique. Elle voit une photo d’une équipe de chercheurs et reconnait sa mère, proche d’un homme. Au même moment, Priscilla se réveille dans une clinique pour milliardaires spécialisée dans le traitement des pertes de mémoire.
C’est un roman de science fiction fantastique sous la forme d’une enquête pleine d’action, sur la quête d’identité, l’importance des souvenirs entre censure et étrangeté. C’est surtout un excellent hommage à Philip K. Dick et à David Lynch, avec son tyran excentrique, des personnages passionnés et décalés, des manipulations et des illusions, des références culturelles disséminées, des situations surréalistes et des réalités compartimentées, le symbolisme et la recherche de sens. Les destins s’entremêlent autour du centre médical dans une histoire bien construite, réfléchie, dans une ambiance polar sombre et mystérieuse, fascinante, pleine d’images frappantes.

Mondocane – Jacques Barbéri

[2022]La guerre a éclaté sur Terre, des intelligences artificielles dirigent les forces belligérantes et Jack se trouve sur le terrain, étant un relais entre l’ordinateur et l’armée. Son unité est décimée mais il parvient à se mettre en stase dans un caisson, en attendant les secours. Il se réveille sept ans plus tard, dans les décombres, et découvre un monde post-apocalyptique avec sa nature dévastée et les mutations vivantes, cauchemardesques, comme son passé cerné par la mort, dénué d’amour durable.
Le mélange entre guerre cyberpunk et ses conséquences biologiques horribles est fascinant. Un côté fantasy aventure se développe au gré des rencontres hallucinantes et d’une créativité assez énorme. On retrouve une poésie sombre, dans le choix attentif des mots et des préoccupations intelligentes sur l’identité, la tolérance, sa place dans l’histoire, l’évolution de l’espèce et une vision puissante de l’entropie. Ce texte d’aventure, néofuturiste, est rempli d’idées évocatrices et grisantes, dans un rythme étudié ; tout le contraire du remplissage. C’est un récit dense, efficace et impactant avec un grain de folie pour sublimer cette fantasy épique, proche ce qu’ont fait Jean-Pierre Andrevon et Roland C. Wagner.

[2023] Jacques Barbéri a confirmé dans son entretien avec Richard Comballot dans Clameurs – Portraits voltés qu’il préparait une version augmentée de Guerre de rien pour un bond dans le temps d’édition de 1990 à 2016, passant à peu près de 180 à 280 pages, d’où l’intérêt de la comparaison.
Le début de l’histoire est beaucoup plus long, ce qui permet d’en faire une vraie action militaire, plus classique et moins expéditive, autour de Bor Durin devenu Jack Ebner, d’introduire beaucoup plus longuement le personnage. Cet épaississement de la situation initiale atténue le choc de la débâcle suivie par le réveil de Jack et repousse la plongée dans l’étrangeté. L’histoire devient totalement différente à partir du moment où Jack rencontre Rony à Cheebar, pour emprunter un pont basé sur la physique quantique, la télékinésie et l’ésotérisme vers Karen, rencontrée dans le prélude ajouté. Par rapport avec la première version, une dimension conceptuelle plus profonde sur l’espace-temps est introduite par le mouvement de l’eau, le point de vue relatif, le mysticisme, la géométrie et l’astrophysique ; comme une logique formelle à double sens, qui est plus qu’une vulgarisation, où la théorie encadre les évènements et l’histoire illustre le système conceptuel, dans un existentialisme scientifique, une littérature quantique comme chez Jean-Pierre Andrevon ou Philippe Curval. L’ossature du récit est un squelette épistémologique avec ses articulations et son mode de locomotion. Les ajouts sont cohérents et amènent l’histoire d’amour avec Karen, par leur rencontre pendant les classes militaires dans le premier ajout, par la présentation en science théorique de Kurtz du moyen d’atteindre une réalité parallèle dans le second, et finalement par les retrouvailles entre Jack et Karen, ce qui permet d’insister sur la perte due à la guerre, malédiction existentielle surmontée dans une fin plus positive.

Les enfants du mirage

La démarche de Richard Comballot est de mettre en valeur la science fiction française, en l’occurrence des années 70, d’exposer ses spécificités et ses préoccupations, son évolution par rapport aux précurseurs français et à l’omniprésence programmée anglophone. L’existence de la science fiction est indissociable de la société, de la contestation de la fin des années 60, de l’implacable réalité des guerres, de la libération sexuelle et du chevauchement des générations. A cet égard la préface de Jean-Pierre Andrevon est passionnante, montrant bien les difficultés pour s’adapter au monde en mutation de l’édition, aux exigences des individualités du milieu de l’écriture, pour créer une identité littéraire riche et diverse.
Il y a logiquement une sorte de langueur concernée, une poésie résistante face au contrôle, à l’asservissement et au découragement. Il y a aussi l’évolution urbaine et technologique comme défi humain grâce à la rébellion, l’insoumission ; pas de mysticisme, pas de voyages spatiaux mais le pouvoir de l’esprit et la réalité relative dans un paradoxe qui allie l’élan de liberté et l’attachement au sensible. Cette nécessité débouche sur un pessimisme positif plein de conscience et de lucidité écologique. Le péril ; l’influence humaine est globale et l’adaptation nécessaire. C’est une science fiction d’une profonde gravité, d’une appréhension sensible et cruelle.