La fête du changement – Michel Jeury

Sol Vali est un chercheur de choses qui, à quarante ans, n’a jamais changé et a demandé une audience auprès de la Reine Altaïrae pour enfin franchir le pas, assisté de Belxan Azaouad une aidante du palais. Le commandant Boeroe Urugalo quitte l’armée Alasimoun et son rôle de créateur de mirages militaires dans la guerre imaginaire contre Torogoun le démon sur la terre pour vivre son deuxième changement et rencontre Laïna, fougueuse et dubitative à l’orée de son troisième changement. Le sage du désert Habdan Hurue recueille les réticences de Silla Taras avant son entrée dans la quatrième saison et lui présente Gam Simla, ambassadeur extraordinaire de la République Milliabad menacée par les visées impérialistes de la capitaliste Gulf Union.
Cette novella se situe plus de deux siècles après la Trilogie Chronolytique et la conclusion de Soleil chaud, poisson des profondeurs, l’effondrement des hypersystèmes et la venue d’Oslobo Maslorovo chez Carla à Izar. La trajectoire de ses personnages permet à Michel Jeury de présenter la concrétisation de l’utopie efficiente promise et sans cesse repoussée dans la trilogie, le dépassement de l’aporie initiale de sa réalisation projetée. La civilisation libertaire en Variana doit son succès à un isolement relatif et son fonctionnement interne garantit un équilibre dynamique entre communauté et individus alliant capacité à accueillir et respect des choix personnels, les droits et les devoirs par l’humilité, la liberté et l’égalité étant sauvegardées par la fraternité. La simplicité du système suffisant s’exprime par le pourvoi aux désirs naturels et nécessaires dans une frugalité écologique et une absence d’administration rigide remplacée par une dimension symbolique des fonctions à la portée maïeutique dans un abandon de la propriété et de la monnaie, dans une philosophie qui pousse à proposer plutôt qu’à réclamer. Le mécanisme central de la cohésion sociale est psychologique, dans une révélation intime de ce qui est déjà manifeste en soi, au travers de la fête du changement se déroulant à Cileboa, dans une évolution cathartique permettant d’endosser l’évidence de son propre rôle en accord avec son aspiration inconsciente et ses compétences, éclosion encouragée par la société. Mais cette poche idéalisée est cernée par des voisins aux valeurs incompatibles justifiant la pratique prophétique d’une guerre défensive et de conviction prévoyant le sursis d’une enclave fragile qui a besoin de se craqueler pour essaimer et se sublimer en déployant l’universalité de sa nature au-delà des barrières matérielles, preuve que l’utopie ne peut être figée. L’apport graphique de Greg Vezon, dans un choix d’une originalité réjouissante en noir et saumon, apporte à la fois une intensité géométrique et la poésie silhouettée d’un théâtre ontologique subtil.