Cruautés – Emmanuel Jouanne

Une histoire s’ennuie, enfermée dans un cahier, et décide de se scinder pour s’ennuyer à deux et briser la solitude.
Des humains qui viennent de nulle part et portent leur prison personnelle jusque dans la ville, déambulant à la recherche de l’amour chez leurs semblables à travers les barreaux, protègent leur liberté de l’entropie du monde dans une danse de cellules à pattes.
A la campagne les maisons sont des êtres qui vivent avec la nature, qui accueillent l’activité bienveillante des gens de passage ou de retour.
La puce, fils de la Tour de Guet et du Guetteur, est envoyé sur la planète-école où il développe une technique de sculpture sur pierre, lui donnant forme grâce à son sifflement.
Un voleur écume les bas quartiers à la nuit tombée, conscient de son rôle de principe, dérobant uniquement des détritus avec lesquels il érige une statue, un golem miroir de vacuité.
Le Camp est la structure abstraite qui se concrétise topologiquement par le biais de l’organisme alliant humains et machines qui occupent le centre de cette zone en constante expansion, cernés par les parias génétiquement altérés errant sans fin.
Casanova immortel constitue un puzzle de femme avec les parties des victimes qu’il assassine.
Nietzsche est interné en 1889, les idoles sonnent creux, Dieu est mort, Dionysos est un ardent syphilitique, le temps est emmêlé, la musique saute et le principe de causalité cafouille dans un univers de mort et de destruction.
L’entropie est en marche pour la chute, trajectoire vers la mort dans un Plan qui dilue l’individu en promettant la disparition.
Une femme surnommée la guêpe provoque des catastrophes aéronautiques dans ses rêves qui deviennent réalité dans sa tête et elle reste otage de cette nécessité destructrice.
Un clown est devenu le cobaye d’une expérience scientifique, il transporte sa tête coupée dans une valise et arbore à la place une fausse tête sculptée puis décapite des victimes qui croisent son chemin pour s’approprier leur chef.
Un homme renseigne les évènements marquants du monde et de son monde sur sa peau à l’aide d’un pyrograveur, surmonte son asociabilité en rencontrant une femme mais elle le quitte et il sombre.
Nuit après nuit, vues de la Terre, les étoiles s’estompent, glanées par un immense habitant du cosmos pour confectionner des jouets qu’il offre à son fils.
Un homme ne cesse de se suicider mais vit toujours, séquestré dans un hôpital pour examens et déclaré mort par l’administration. Il découvre qu’il est le vecteur originel d’une épidémie d’immortalité privant les individus de leur plus grande liberté.
Ce livre est plus proche du roman que du recueil de nouvelles, développant une ambiance de poésie surréaliste sombre, des variations sur l’imbrication du microcosme et du macrocosme, des mondes en médaillons, univers gigogne dans une dynamique entre intérieur et extérieur, identité et altérité, passé et futur. Ce contexte cohérent découle de visions relativistes aux accents fractals et quantiques, où la question de point de vue est fondamentale, où le vertige métaphysique est constant dans une réalité changeante. Science fiction et fantastique se mélangent pour donner une vaste dystopie psychotique et ce sont parfois des textes très ardus mais toujours surprenants qui interrogent la matérialité et l’incarnation, la vacuité possible de l’existence et l’éparpillement du sens vers la disparition.

Clameurs – Portaits voltés

Alain Damasio. La démarche initiale d’Alain Damasio est fondée sur la sociologie, la psychologie et surtout la philosophie. Influencé par Nietzsche et Deleuze il épingle les cours donnés dans les grandes écoles de commerce. Son premier roman, La zone du dehors, est avant tout de la philosophie politique et de la poésie, servies par une histoire qui illustre la lutte contre la dévitalisation des individus et l’endormissement des esprits bercés par la technologie. La horde du contrevent montre l’énergie positive déployée par une communauté horizontale. La zone du dehors dénonce l’asservissement intégrée dans une illusion de liberté. Le premier est socio-politique, très conceptuel avec des convictions fortes, le second est plus poétique, influencé par Mallarmé, ancré dans un réel vivant. Cet entretien datant de 2014 permet de mieux comprendre le processus créatif d’Alain Damasio et la genèse de ses œuvres.
Stéphane Beauverger. Littéraire à la base et passionné de science fiction et de BD, Stéphane Beauverger devient journaliste avant d’être scénariste pour le jeu vidéo et la BD. Ce lien à la technologie se retrouve dans son mémoire sur le cyberpunk. Chromozone, son premier livre édité, est basé sur la pulsion d’autodestruction et l’instinct de survie. Avec Les Noctivores et La Cité Nymphale, la trilogie est constituée et sonorisée par Hint. Ensuite Le Déchronologue est un roman de flibuste et de voyage dans le temps, d’aventure et d’histoires d’enfance.
Jacques Barbéri. De son enfance il tient une arachnophobie mais aussi une passion pour les insectes et l’astronomie, rêveur et intrépide. Il a une grande expérience dans le milieu de l’édition et de la télévision, témoigne de l’évolution de la science fiction française et décrit son arrivée dans La Volte, entre réédition et continuité, composition musicale et intérêt pour la science.
Emmanuel Jouanne. Il était un garçon plutôt introverti à l’imaginaire fertile. Comme Jacques Barbéri il développe une passion pour la musique et multiplie les collaborations littéraires. Il a eu une vie personnelle mouvementée et une trajectoire contrariée pourtant vite lancée avec Damiers Imaginaires et Nuage.
Philippe Curval. Toute sa vie il a cherché à pratiquer la liberté, réticent au carcan social avec des envies d’aventure, un besoin d’évasion par rapport au réel, une sorte de surréalisme qui multiplie et relativise les points de vue. L’onirisme permet l’extrapolation socio-politique et la spéculation en décalage d’un monde en construction, tributaire des responsabilités individuelles.
David Calvo. Il a grandi en jouant aux jeux de rôle et aux jeux vidéo, d’abord dessinateur la scénarisation s’est imposée avec un sens du merveilleux foutraque. Sa création est versatile, due à un imaginaire foisonnant et très personnel, un univers mouvementé et à fleur de peau. Son genre de prédilection est une fantasy sans limite où le merveilleux intègre la réalité.
Léo Henry. A l’adolescence il pratique beaucoup les jeux de rôle, devient scénariste et, en parallèle, commence à écrire des nouvelles qui sont publiées et enchaine sur des recueils et des BD en collaboration, mû par une forte volonté d’expérimentation.
L’entretien avec Emmanuel Jouanne est présent dans Bifrost 43, ceux avec Jacques Barbéri, Philippe Curval et Léo Henry sont les versions complètes des versions dans Bifrost 37,31 et 74, les autres sont inédits.