Galaxie (2ème série) n° 53

Dans L’odyssée de Lucifer de Roger Zelazny, Lucifer Tanner est un criminel mais aussi un as du volant, désigné pour mener un convoi à travers les États-Unis et acheminer un antidote à une épidémie, en échange d’une amnistie. Le début du récit se focalise sur le personnage de Lucifer, qui deviendra Hell dans Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer), plus que nuancé éthiquement, meurtrier et violeur quand même capable d’aimer sincèrement son jeune frère, et dépeint un environnement post-apocalyptique, cataclysmes bibliques et faune chimérique, avec une poésie infernale aux accents cosmiques. Le périple est double avec d’un côté une action intense clouée au sol et de l’autre un parcours initiatique proche de la fantasy suivant un chemin vers la lumière. Cette nouvelle est le substrat du roman qu’elle a ensuite engendré, le texte brille par sa radicalité presque christique dans un sursaut métaphysique d’Amour à travers la tempête.
Dans La prison de cristal de Fritz Leiber, les jeunes Candy et Jack déroulent un stratagème pour échapper au pays des Anciens et son carcan social afin de rejoindre les Rivages Libres. Cette dystopie décrit une civilisation hygiéniste et liberticide menée par des personnes démesurément vieilles.
Dans Un soir comme un autre de R. A. Lafferty, la frénésie s’est emparée de la société, l’ordinaire étant de se marier, de faire fortune puis banqueroute et divorcer plusieurs fois par jour. Cette critique du capitalisme est acerbe, déroulant une circularité existentielle insensée.
Dans De l’huile de ricin dans le carburateur de Jim Harmon, Hilliard Turner a des crises de réminiscence fantomatiques d’un passé lointain quand il parcourt des vieux comics. Peu à peu, le vertige perceptif et onirique se transforme en dystopie expérimentale d’immortalité et de virtualité.
Dans Le monde intérieur de Richard Wilson, Regan a fait une chute après un accident depuis l’espace jusque dans l’Atlantique pour être aspiré dans un tunnel sous-marin. Cette situation loufoque revisite le thème de la terre creuse avec un peuple troglodyte et un premier contact avorté à cause d’un scaphandre, dans un voyage trépidant au long d’une autoroute intérieure mystérieuse.
Dans L’image dans le miroir de Daniel F. Galouye, le professeur Yardley est interné à la demande de sa nièce Lydia pour le spolier de sa fortune. Il expose à un comité d’évaluation sa théorie sur l’existence d’un monde parallèle vu dans les miroirs et affirme pouvoir briser la synchronicité de cet aperçu pour prouver que l’univers réciproque est indépendant malgré les apparences reflétées. Cette nouvelle montre l’inventivité de l’auteur pour relativiser la réalité et généraliser le glissement pour atteindre une racine métaphysique.
Dans Question d’urgence de George O. Smith, Holly Carter a décidé seule d’utiliser le Tunnel de Transfert pour rejoindre une forme de vie sur Vénus mais l’atmosphère est toxique pour les humains. Toute l’équipe tente de la sauver via la télépathie de Teresa avec l’objectif d’expliquer à l’alien la différence entre la gauche et la droite pour enclencher le processus de retour. C’est une vraie science fiction à l’ancienne, celle des inventeurs et des théoriciens exaltés, fascinés par l’exotisme galactique et sa dimension réflexive qui parle de l’espèce humaine.
D’abord ce recueil est indispensable par la présence de l’unique traduction française de la nouvelle de Roger Zelazny, suivie par celles inédites de Harmon, Wilson, Galouye et Smith dans un ensemble de grande qualité.

Les Seigneurs des Sphères – Daniel F. Galouye

Des sphères d’énergie ont envahi la Terre dévastée et sont regroupées dans des Villes de Force. Chaque année à la même date arrive le Jour d’Horreur, les humains subissent une torture mentale et physique intolérable mais le capitaine Geoffrey Maddox, à la tête d’un détachement-suicide de l’Armée, mène la résistance aux Sphères.
Au-delà de l’action surnaturelle et de l’aventure post-apocalyptique, ce roman s’approche de la quintessence de la science fiction par les expérimentations menées sur le plasma venu d’une autre dimension, sa nature, ses propriétés et ses implications métaphysiques à l’aide de théories relativistes. La première moitié du livre est dans la droite lignée de l’apport thématique lovecraftien d’une humanité dérisoire face à l’horreur cosmique, l’intensité de la traque et l’incompréhension, puis dans la seconde se déroule la grande tradition de l’évolution de l’espèce via la psychokinésie et la télépathie, une discipline cathartique vers une clarté de la raison et une libération. Par la communauté de pensée la narration s’enrichit en entremêlant les discussions mentales et les dialogues audibles, compartimentation poreuse jubilatoire. Cette aventure mélange une action tendue, une grande exigence scientifique et un parcours initiatique vers l’unité empathique de l’humanité et sa compréhension structurelle de l’univers dans l’étude de l’inconnu au-delà des perceptions à l’instar de Le monde aveugle.

Le monde aveugle – Daniel F. Galouye

Des humains devenus aveugles ont survécu au fond de profondes grottes, scindés en deux clans, harcelés par les Ziveurs à la perception différente et par des monstres terrifiants. Jared doit unifier les clans et dépasser les tabous pour découvrir la vérité sur le monde extérieur.
Cette fantasy de quête initiatique présente une situation initiale d’un peuple aux croyances archaïques englué dans le système d’interdits d’une religion manichéenne stérile passée au crible de la raison et à l’épreuve de ses sens par Jared. Et là réside la grande idée du roman en se focalisant sur l’ouïe remplaçant la vue à l’aide d’un équivalent du sonar qui permet de visualiser l’environnement en entrechoquant deux pierres, ce qui contribue à rendre le récit palpitant et accrocheur par ce glissement des sens dans la narration vers une vision sonore et le vocabulaire qui l’accompagne, exhalant une beauté simple, poétique et candide. D’un autre côté s’exprime la pesanteur de l’intolérance et de la tyrannie religieuse qui pèse sur la disquisition philosophique de Jared contournant une liturgie fantasmagorique pour faire un chemin rationnel d’étude des données sensibles et de la perception, tâtonnant sur les traces de Hobbes et Merleau-Ponty. Finalement ce roman révèle sa nature post-apocalyptique d’une bulle de fantasy inventive et étouffante sur un fond de science fiction d’anticipation démystificatrice.

Simulacron 3 – Daniel F. Galouye

[09/12/24] Après la mort accidentelle mais suspecte de Hannon Fuller, inventeur d’une simulation sociologique permettant d’effectuer facilement des enquêtes d’opinion, son assistant Douglas Hall lui succède. A une soirée chez Horace Siskin, l’investisseur du projet qui souhaite s’en servir à des fins politiques, le chef de la sécurité Morton Lynch disparait subitement sous les yeux de Douglas Hall.
Dans cette science fiction teintée de polar et aux thématiques cyberpunk, Daniel F. Galouye insiste sur le côté psychologique au travers du vertige paranoïaque de son protagoniste piégé dans un doute hyperbolique à propos de la réalité, de la probabilité d’une chaine gigogne à la causalité cosmogonique. Cette enquête est aussi une quête personnelle au milieu d’illusions, un exercice mental qui passe au crible de la raison la véracité du monde derrière les perceptions, la relation brouillée entre microcosme et macrocosme, Créateur et créature, luttant contre la vacuité d’un cogito ergo sum simulé et l’insignifiance de l’humain conditionné. Le récit est intense, sans temps mort, Daniel F. Galouye atteint un haut niveau de divertissement rythmé grâce à la forme policière, gommant les petits défauts des deux précédents romans pour atteindre cet équilibre entre vivacité de l’aventure et densité psychologique sur un fond de science fiction d’expérimentation, un puits de réflexion sur la nature de la réalité. La dimension socio-politique de l’histoire s’intègre aux enjeux métaphysiques pour former une vision à la fois signifiante et incertaine, aboutissant de toute façon à la société de contrôle et ses conséquences mentales.

[27/09/22] L’inventeur d’un système de simulation du comportement humain est mort, Hal son assistant prend sa suite pour finaliser le projet, poussé par l’associé financeur pressé. Il doit découvrir jusqu’où ses recherches ont mené son mentor, mais la réalité semble manipulée, des personnes et des objets disparaissent, la paranoïa s’insinue surement. Simulacron 3 est conçu pour simuler des enquêtes d’opinion mais entre les mains d’un puissant magnat il pourrait être très utile pour étendre son influence.
L’ambiance polar cyberpunk, à rapprocher de Philip K. Dick, est très psychologique avec doutes perceptifs et menace constante de manipulation de la réalité. Le microcosme et le macrocosme communiquent et les possibilités d’univers parallèles sont fractalement infinies, comme dans Passé virtuel de Josef Rusnak. L’histoire est très bien structurée et il n’y a pas de difficulté pour suivre cette trame a priori complexe. C’est un vrai manuel de survie dans un simulateur de vie sociale, comme dans Le chant des I.A au fond des réseaux de Jean-Marc Ligny, dont la teneur paranoïaque atteint des records. Hal comprend bien la fragilité de la réalité et lutte contre le découragement face à l’illusion, au milieu des questions sur l’identité et la possible futilité de l’existence du monde, sans oublier la folie du pouvoir et la fragilité de la vie dans sa simplicité.