Clive Barker’s Dark Worlds – Phil & Sarah Stokes

Cette plongée dans la carrière de l’écrivain, scénariste, poète, peintre et photographe débute logiquement avec ses plus grands succès de fantastique horrifique, Hellraiser, Les livres de sang, Le jeu de la damnation, avant de se pencher sur son enfance et sa scolarité qui lui donne l’occasion de faire partie d’une troupe d’amis et d’exercer son talent naissant de scénariste pour le théâtre, hanté par les figures mythiques et la cosmogonie mythologique. En parallèle de ses expériences pour le cinéma et la télévision pas vraiment satisfaisantes dans les résultats, il écrit Le royaume des devins, un autre grand succès cette fois de fantasy, enchainant avec Cabale une histoire empathique sur une communauté de monstres qui attendra vingt-cinq ans pour qu’une adaptation en film ressorte selon sa vision initiale. Puis Secret show ouvre une trilogie planifiée se nourrissant de l’inconscient collectif et d’onirisme. Avant de s’installer aux États-Unis, il rédige Imajica une fresque qui transcende la condition humaine et révèle une pluralité des mondes dans une révélation mystique. Ensuite Le voleur d’éternité prend la forme d’un conte pour enfants qui parvient aussi à toucher un public adulte. Everville vient s’insérer à la suite de Secret show orientant la trilogie vers des considérations métaphysiques et un point de vue déplacé. Avec Sacrements il livre un roman profondément autobiographique sur le deuil et un éloge de la différence comme richesse. Galilée opère un mélange entre la magie de la fantasy et le réalisme d’une romance dans un conte qui constitue une réflexion sur la transmission des histoires. Alors que son père vient de mourir, Coldheart Canyon présente une histoire de fantômes et une vision acerbe d’Hollywood. Longtemps développé à partir de nombreuses illustrations peintes, Abarat renoue avec la forme de conte enfantin dans une thématique temporelle. Jakkabok est une parenthèse démoniaque et une mise en abyme du pouvoir des mots. Après une longue gestation, Les évangiles écarlates donne suite et fin à Hellraiser en introduisant pour la première fois à l’écrit le personnage de Pinhead.
Au-delà de ces jalons littéraires sont abordés les autres projets inédits en français ou d’une implication moins directe, dans les interstices apparaissent des œuvres qui se superposent et s’interpénètrent dans une multitude d’itérations. Les pages de ce companion montrent l’évolution de l’artiste, l’émergence de sa peinture en tant qu’art complet dépassant sa fonction d’illustration a posteriori de ses livres, sa frustration continuelle dans le milieu concret de l’industrie cinématographique, son ouverture vers les comics, les jeux vidéoludiques et les jouets. Tout un ensemble thématique est exposé, mêlant un fond de religiosité, la résurrection, la peccabilité et la quête de sens, la métamorphose, les portails sur d’autres mondes et l’unité des dimensions, la romance et la fragilité de la vie, la fertilité de l’imagination et du subconscient. Ce livre magnifique se base sur des témoignages et des interviews, mais aussi et surtout déploie des reproductions de manuscrits, de dessins, de peintures, de photographies et de matériel promotionnel pour accompagner l’inspiration flamboyante d’un génie.

La petite mort

Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter.
Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance.
Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps.
Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste.
Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique.
Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente.
Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911.
Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée.
Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes.
Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste.
Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique.
Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat.
Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret.
Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre.
Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle.
Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle.
Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe.
Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique.
Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth.
Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme.
Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres.
Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique.
Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale.
Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux.
Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.

Hellraiser – Clive Barker

Un trio se forme entre Julia, femme qui s’ennuie dans sa vie, son mari Rory un peu coincé et rébarbatif contrairement à son frère Frank, le baroudeur en quête du plaisir absolu. Frank, en ouvrant la boite de Lemarchand, déverrouille le contact avec un monde derrière l’apparente réalité où les sensations sont ultimes. Il est maintenant enfermé dans cette dimension où les valeurs sont étrangères, confondant plaisir et douleur.
Ce texte est dans la tradition des contes macabres mêlant passion, meurtres et magie, avec une réflexion sur l’intériorité et l’extériorité, la réalité perçue comme un voile qui se déchire donnant sur un endroit où le temps et la matière sont autres, la vie comme une œuvre d’art et l’amour désespéré si malsain qu’il devient cynique. Des gens frustrés et indolents sont attirés par cette transgression et basculent dans une explosion de sentiments. Clive Barker sait mettre de l’intensité dans son récit d’amants maudits liés dans la corruption et la décadence aussi physique que spirituelle. C’est une histoire de fantastique gore classique dans certains aspects mais s’enrichit d’une percée mystique dans la réalité, point commun avec Stephen King.

Les évangiles écarlates – Clive Barker

Harry D’Amour est un détective particulièrement sensible depuis l’enfance aux manifestations surnaturelles. Au cours d’une enquête paranormale, une brèche sur l’enfer et ses créatures sataniques s’ouvre.
Sous la forme d’un polar psychologique très noir se développe une ambiance de déliquescence urbaine, de menace magique dans une réalité qui chavire. Une puissance psychologique énorme habite ce texte cauchemardesque, impitoyable, incarnée par Pinhead le Cénobite et, avec ironie et sens du grotesque, les Sorciers. L’enfer est un lieu tangible, contrée d’une dimension parallèle, matérialisation des horreurs médiévales teintée d’une sorte d’onirisme, et ensuite le récit bascule du côté de la fantasy pour se concrétiser dans une apothéose luciférienne. L’écriture est simple, précise et directe, très prenante, dans un livre qui évolue, délivrant la plus simple beauté comme la pure destruction féconde. Les évangiles écarlates ressemble plus à un testament littéraire qu’à la suite de Hellraiser.