Le fond de la forme – Enki Bilal – Clémentine Hustin

D’abord, ce catalogue est un bel objet, accompagné par son marque-page et ses cartes postales, constituant une célébration passionnée de l’œuvre d’Enki Bilal et aussi un merveilleux point d’entrée dans son univers heurté.
La présentation biographique est loin d’être anecdotique, sa naissance et son enfance jusqu’à ses dix ans à Belgrade prédispose rétrospectivement l’homme à une sensibilité tumultueuse en connexion avec un contexte historique mouvementé.
Après une fructueuse collaboration avec Pierre Christin qui l’immerge dans des considérations politiques et écologiques, il va constituer une œuvre personnelle de jalons, questionnant la mémoire et nourrie par l’actualité pour anticiper les bouleversements mondiaux, autour d’obsessions qui s’entremêlent pour la guerre, la pollution et l’aliénation.
Avec la trilogie Nikopol, il explore le totalitarisme politique couplé à l’intégrisme religieux, décrivant soif de pouvoir et d’immortalité dans un conflit visité par l’exotisme métaphysique du Panthéon égyptien.
Avec La Tétralogie du monstre, il illustre l’obscurantisme et le terrorisme religieux, leurs conséquences individuelles et collectives.
Avec sa trilogie Coup de sang, il se concentre sur un sursaut environnemental de la Terre empoisonnée par l’espèce humaine envahie par le synthétique, révolte d’une planète rendue malade par la guerre et la pollution.
Avec sa série Bug, il pousse à son paroxysme le transhumanisme, la modification technologique menant à une schizophrénie numérique et une évaporation ontologique.
Voilà pour le fond qui se donne à voir dans une forme à la fois pesante et éthérée, dans une structure narrative de plus en plus subversive et une gradation au fil de sa carrière dans la représentation thématique de la violence globale, de l’hybridation des corps couturés, marqués et reliés, dupliqués et vidés, catatoniques et agités, partagés entre animaux et machines, sexualisés et objectivés, contrastés comme le bleu par le rouge.
Les illustrations sont magnifiques et les analyses de Clémentine Hustin sont passionnantes, faisant de cette somme un ravissement esthétique et intellectuel, visions prophétiques de l’enfant d’un yougoslave musulman et d’une tchèque catholique.