Le cri du tyrannosaure – Stephen Leigh

Cette histoire est comme une énigme pour moi, un patchwork des thèmes de la science-fiction classique et un roman d’aventure à la fois calibré pour un lectorat jeune et ponctué de passages relativement violents. En fait c’est un kaléidoscope schizophrénique qui vise à la fois l’enfant novice dans ce genre de littérature et l’amateur de livres de science-fiction d’aventure. Le vrai point de départ de l’histoire, c’est-à-dire le chapitre 4, est excellent. C’est un voyage dans le temps qui tourne mal, et apparaissent au fil des péripéties, tolérance et compréhension des autres, choc psychosocial des civilisations. Entre ces thèmes classiques, la construction narrative intéressante, l’alternance entre récit enfantin et passages bruts, et quelques délires vraiment perchés, ce livre est parfait, malgré quelques défauts, pour initier un enfant de 12 ans à la science fiction.

Les cadavres ne meurent jamais – Robert Bloch

Robert Bloch n’est pas le premier venu, son style se rapprochant de Edgar Allan Poe, Howard Phillips Lovecraft et Arthur Machen. C’est le cas des courtes nouvelles de ce recueil, ciselées avec beaucoup de talent dans la gradation de l’angoisse et la construction précise du récit. Ensuite, avec la nouvelle éponyme beaucoup plus longue que les autres, il réussit à aérer l’histoire jusqu’à ressembler à un polar désabusé en mélangeant le sérieux avec le facétieux. C’est de l’horreur fantastique de très grande qualité.

H.P.L. – Roland C. Wagner

Le premier texte, H.P.L, est une biographie farfelue sous forme d’uchronie : « Et si Lovecraft était mort à l’âge de 101 ans ». Cet exercice de style, qui s’exprime essentiellement par sa structure, est propice à la légèreté mais aussi à une grande profondeur. C’est le propre de l’uchronie de questionner notre réalité. Roland C. Wagner projette sa vision de Lovecraft dans l’évolution de la littérature. Assez court mais suffisant (dans le sens où sous la forme d’entrées biographiques l’auteur nous invite à réfléchir), ce texte est bourré de références et de clins d’œil.
Ensuite, avec Celui qui bave et qui glougloute, il construit une variation steampunk sur le thème du panthéon lovecraftien, dans le contexte de la Conquête de l’Ouest américain. L’ambiance rappelle beaucoup Le tertre, texte composé dans le cadre de ses révisions. Les personnages sont confrontés à l’émergence d’entités extra-terrestres pendant un conflit opposant les indiens aux colons occidentaux. La nouvelle se lit facilement et on retrouve sa malice et sa fantaisie jubilatoire, son humour décalé.
L’ouvrage peut paraitre anecdotique mais il est solidement ancré dans la tradition des hommages au Maitre et cette édition est de très bonne qualité.

L’horreur dans le cimetière

Ce sont des nouvelles de bonne qualité et on reconnait tout de suite le style de Lovecraft. Il n’a pas signé ces textes mais il les a bien écrits, il n’y a aucun doute possible. Il poursuit son utilisation suggestive des Dieux de son Panthéon et applique ses techniques de narration habituelles. En gros, un écrivain amateur lui donne une idée vague, et contre rémunération, il se charge d’en faire une histoire fantastique. En passant il prend le contrôle du processus de création et sème ce qui nourrit le mystère de sa propre œuvre.
A rattacher à son œuvre officielle, c’est amusant de le voir distiller des éléments de son mythe et jouer avec ses structures de récit.

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Le miroir de Satan – Graham Masterton

Vu le nombre de livres qu’il a écrits, j’ai seulement effleuré le talent de Graham Masterton. Pourtant je connais sa réputation d’excellence et une frustration d’être trop confidentiel. J’ai choisi celui-ci au hasard, et aussi parce qu’il ne fait pas partie d’une de ses séries de livres. L’histoire regorge de bonnes idées et se déroule sans temps mort. Il y a une ressemblance avec les récits de Stephen King, des personnages truculents, des références culturelles très présentes, une liberté de ton et une espièglerie dans l’horreur. Mais il y a aussi des thèmes chers à Lovecraft, comme la terreur géométrique, le secret irréel qui se manifeste. Tout cela donne dans l’horrifique qui ne se prend pas au sérieux, du Lewis Carroll sanguinaire, car il ne faut pas sous-estimer le côté gore du bouquin. C’est désarmant de simplicité et d’efficacité, un modèle du genre horreur.

Survivant – James Herbert

Cet auteur est assez réputé dans le genre, je choisis donc par hasard, dans sa littérature fantastique, Survivant. Habitué aux collections Epouvante chez J’ai lu et Terreur chez Pocket, il déroule une histoire de crash aérien entre surnaturel et scènes sanglantes. La narration fonctionne à merveille, par sa solidité stylistique et les descriptions immersives des actions et des décors. Certaines scènes sont décrites selon plusieurs points de vue avec talent. Seuls quelques passages sont dispensables sans être désagréables. Une fois la lecture terminée il reste un sentiment de confusion diffuse. L’histoire se termine par un twist pas si fou que ça, mais c’est un livre de bonne qualité, plutôt prenant et droit dans la tradition de ce genre horrifique.

Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales – Kââ

[12/23]Un hors-la-loi instinctif tombe par hasard sur un ancien camarade de la faculté de médecine, devenu flic et empêtré dans une situation compliquée avec son beau-père haut gradé. Lorsqu’il est retrouvé refroidi quelques jours plus tard, une enquête s’impose.
Ce polar à l’action frénétique est très sombre, le héros tombe dans un engrenage contre son gré, toutes les personnes qu’il approche cessent vite de vivre, il est forcé de se protéger, entre deux clopes, un verre de whisky, une bouteille de grand cru et un repas pantagruélique, des malfrats et petites frappes de Paris et province. La solitude est soulignée par l’utilisation de la première personne dans le récit, les plaisirs de la table deviennent biture et mélanges instables, prouvant que l’homme est fondamentalement seul, bien avisé d’exercer le doute continuel et la paranoïa ancrée. Le protecteur de la jeune femme innocente doit philosopher, ou plutôt jouer avec les concepts pour encaisser le contexte, une enquête pas très simple et d’une noirceur absolue avec des méchants gratinés. Le personnage principal gagne en profondeur en trainant un léger spleen, hanté par des souvenirs de son ancienne vie, mais sont surtout mis en avant les fusillades et l’instinct de conserve.
[09/21]Dans Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales les chapitres s’enchainent vite, remplis d’action explosive, de flegme nerveux, de poésie désabusée et d’apartés amusants. Beaucoup plus qu’une enquête, avec les personnages dignes d’un policier noir français et la surenchère banale de la violence, le récit décrit un voyage profond et mouvementé, d’ombre et de lumière. Ce polar est efficace, intelligent, sanglant et contemplatif, une expérience grisante et poisseuse.

Necronomicon – Patrice Woolley

J’ai déniché un objet bizarre : Necronomicon de Patrice Woolley ; à la croisée des recueils de BD et des délires numériques des années 90, une œuvre franchement dispensable mais d’une inquiétante étrangeté. Au niveau de la forme, il frise la ringardise, c’est daté, ça sent la police de caractères utilisée dans le CDI d’un collège de 1995 dans une couleur limite fluo, ça pique un peu les yeux. Il y a un peu de nudité, ce qui n’apporte rien, sauf un amusement et une perplexité qui contribuent à installer une sorte d’inconfort. L’histoire est courte, la narration succincte mais dans le fond, l’ambiance est sombre et torturée comme une syncope de terreur, un conte fantastique qui cultive le malaise. Surprenant, plutôt entêtant, c’est un hommage hors norme à Lovecraft.

Le Necronomicon

Je garde dans un coin de ma tête la collection « L’aventure mystérieuse » chez J’ai lu, des souvenirs de franche rigolade mais aussi d’appel au voyage à la fois historique, archéologique et mystique. Les sujets traités sont très variés. Le contenu n’est jamais avare d’informations, toujours avec un équilibre instable entre fondations solides et élucubrations sensationnalistes, entre traité et roman. C’est une très bonne formation pour atteindre un niveau correct en occultisme, magie, ésotérisme… Pourtant il faut être capable de séparer les connaissances de base des exagérations délirantes. J’ai peur d’être le seul à m’amuser en lisant cette collection. J’ai envie de me rapprocher de Howard Phillips Lovecraft.
 
Ce livre est comme une enquête. Il faut d’abord poser les bases : tout ce qui concerne son panthéon cosmique et le Necronomicon reste flou, tributaire de témoignages plus ou moins véridiques. Lovecraft plaisantait dans ses lettres envoyées à Clark Ashton Smith, jouant avec la propagation de l’imposture du Mythe, ce qu’August Derleth poussera à son paroxysme. Colin Wilson y va de son hommage, digne du Maître. Entre biographie mystérieuse, histoires de magie, et cryptographie assistée par ordinateur, cette histoire ressemble à s’y méprendre, dans sa structure, à un écrit de Lovecraft. Des personnages sont confrontés au surnaturel, ils doivent décoder un manuscrit à l’aide de la science pour révéler ce qui est caché. Voilà pourquoi tout ça n’est qu’une mise en abyme qui cultive le mystère. La présence de Sprague de Camp comme co-auteur est révélatrice. C’est une expérience à la fois récréative en ayant un peu de recul, et finalement perturbante par sa profondeur.

Le navire des glaces – Michael Moorcock

La Terre est recouverte par la glace et des bateaux glissent au gré du vent, c’est un récit d’anticipation, post-apocalyptique, une fable mystique et environnementale entre science et religion, enjeux géopolitiques et inégalités sociales. Le poids des traditions est très présent et le narrateur est confronté à ses croyances aveugles dans une quête de sens, de savoir et d’amour.
Le livre est bien documenté sur la navigation, ce qui est appréciable pour l’immersion et le dynamisme de l’histoire. Le personnage n’est pas parfait, il est en proie aux doutes. L’écriture est précise et efficace, maitrisée, agréable à lire car focalisée sur une dizaine de protagonistes, et laissant beaucoup de place à l’action/aventure. C’est définitivement la quête d’un homme aux émotions changeantes.

Mange-monde – Serge Brussolo

Ce récit de survie post-apocalyptique se déroule sur une Terre grignotée, dévorée, remplacée par une eau poisseuse. La terre s’écroule dans les flots, ne laissant que des ilots. L’ambiance est crispante, le narrateur a eu une enfance compliquée à cause de la guerre. Son travail consiste à tailler ces ilots pour qu’ils aient tous la forme de la France, dans un maillage fractal symbolisant la nostalgie et le patriotisme. Il n’est plus en phase avec les autres, sa femme n’est pas mieux, et leur fils a un côté inquiétant, démoniaque.
L’écriture est très visuelle, souvent inventive et incongrue, toujours dérangeante, poétique et angoissée. C’est un modèle du genre avec son ambiance désabusée, traumatisée, avec une structure du récit bien trouvée entre enfance piégée et age adulte dépressif.
Avec les nouvelles en fin de livre, Serge Brussolo entérine son obsession de l’enfermement, la survie ridicule et sans issue, une mathématique qui détruit l’esprit humain, microcosme et macrocosme dans une réalité broyée. Il y a indubitablement du Lovecraft dans ces textes.