Huit histoires de Cthulhu

On peut d’abord constater que Robert Bloch est obnubilé par Lovecraft, il fait partie de sa vie, il hante ses histoires sous les traits de ses personnages, dans une construction du récit tellement similaire à ce que produisait Lovecraft.
Le mystère et la mort planent sur ces récits d’un style d’épouvante classique mais inventif. On sent que Bloch (notamment en choisissant un enfant comme narrateur), J. Ramsey Campbell (plus moderne) et Brian Lumley (pasticheur émérite) sont au-dessus du lot.
Dans l’ensemble le recueil a une ambiance qui correspond parfaitement aux travaux de Lovecraft.

HPL 2007

Ce recueil est un hommage à Lovecraft pour les 70 ans de sa mort, en 22 nouvelles très bien sélectionnées par Christophe Thill. La variété des auteurs est agréable et explique, suivant leur attachement singulier à l’œuvre de HPL, la diversité de style. Il y a une prédominance de récits d’horreur classique ou poétique qui adoptent les codes thématiques du personnage lovecraftien. Aucune nouvelle ne tombe dans le travers consistant à abuser frénétiquement des références au Mythe. L’exercice de style est très réussi.

Les prêtres du Psi – Frank Herbert

Se pencher sur les nouvelles d’un auteur permet de se faire une idée de ce qui traverse et traversera ses écrits, un peu comme pour Isaac Asimov.
On parcourt de vastes thématiques philosophiques, mais aussi mystiques, pour suggérer un univers riche. Sont présents des thèmes fondateurs de la science-fiction, comme l’évolution de l’espèce, l’espace-temps, la politique et la religion et des préoccupations prophétiques. Il se concentre beaucoup sur l’influence combinée de l’individu et de la masse pour faire avancer l’espèce. Tout tend vers un idéal de communication avec d’autres formes d’esprit et atteindre une compréhension absolue.
Le gros point fort du livre est la plume de son auteur, maitrisée et malicieuse.

Les secrets d’Hypnoz… – Dan Dastier

Voilà un livre représentatif de la collection Anticipation chez Fleuve Noir, dans ce qu’on peut en attendre : un roman court et agréable à lire. Dan Dastier écrit de la science-fiction d’anticipation mâtinée d’action/aventure. Des bannis luttent contre une dictature mentale matriarcale, il y a de l’action bien rythmée, des enjeux qui lorgnent du côté de l’espionnage et des personnages attachants.
Vite lue, cette histoire est linéaire, sans fioritures, un texte plaisant qui coule tout seul, une petite pause salvatrice entre deux bouquins plus complexes.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu – Karim Berrouka

Moderniser l’approche de l’univers de Lovecraft est en soi une bonne idée. Du point de vue de l’héroïne, assez jeune pour être déjantée et assez mure pour tenter de raisonner, ces Dieux et surtout ces sectes bouleversent sa réalité. L’histoire décrit la situation d’une personne qui découvre Lovecraft, se laissant englober par les mystères, se débattant au centre d’un monde insensé.
C’est très bien écrit, vif et divertissant, que ce soit avec le ridicule outrancier des cultes ou par une poésie subtile et déviante. Karim Berrouka rend hommage au virus qui frappe ceux qui découvrent le Panthéon. Les descriptions sont totalement cohérentes avec le Mythe, ce qui créé un décalage jubilatoire par rapport à la modernité du contexte.

La jungle nue – Philip José Farmer

Farmer met son talent d’écrivain au service d’une parodie de Tarzan réunissant les critères de la littérature gore. L’action est permanente, étouffante et dégoutante. C’est une histoire de surhommes perturbés qui révèle la réalité crasseuse cachée derrière l’imposture littéraire de Edgar Rice Burroughs. On peut dire qu’il détruit le mythe, écorche la société occidentale au passage en révélant l’hypocrisie du XXe siècle. C’est animal, choquant, d’une liberté de ton totale et d’une créativité sauvage.
Il vaut mieux se préparer à entrer dans un roman rude, complexe et profond, pas du tout dans la forme, principalement urgente et chirurgicale. On peut le considérer comme une uchronie, sous forme d’un récit d’heroic-fantasy faisant penser à Conan, la technologie en plus. Le rôle des surhumains, la génétique et l’influence de la culture s’articulent autour de l’action frénétique.

Demain les chiens – Clifford D. Simak

Clifford D. Simak nous présente une utopie à venir qui baigne dans la philosophie grecque antique. La technologie fait de la planète une cité, il se questionne sur la modernité et l’évolution de l’espèce. Le sens du sacrifice d’êtres exceptionnels qui font avancer la civilisation s’oppose au confort décadent, apathique et inactif. Ce livre est un monument fantasque contre l’anthropocentrisme, une anticipation romancée, une fresque philosophique sur l’humanité, une histoire puissante et profonde.
Dans un enchainement sans faille, c’est un conte, une fable sur l’intelligence des espèces, la religion, la technologie et la dramaturgie de l’existence. C’est une œuvre majeure et ambitieuse, intelligente et pleine d’un enseignement relativiste.
Être témoin d’un bout d’éternité…

Requiem pour Philip K. Dick – Michael Bishop

Cette histoire est un très bon hommage, développant un propos touffu, et une action partant un peu dans tous les sens, pourtant bien construite et agréable à suivre, pleine de fantaisie. On surnage dans l’inquiétante étrangeté, dans les mondes alternatifs, la paranoïa aiguë et l’engagement politique viscéral.
En toile de fond demeure la relative reconnaissance de Philip K. Dick dans l’histoire de la littérature. L’humour est décapant, décalé, dans une uchronie acerbe et mouvementée, irrévérencieuse.

Les adorateurs de Cthulhu

[24/03/24] Dans Là où marche Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs qui doit rendre visite à son cousin de Brownsville est surpris par une tempête. Il réussit à franchir une rivière déchainée par un pont qui s’écroule à moitié après son passage. La petite route le mène à Milando, village à la réputation étrange. C’est un texte d’ambiance, oppressante, qui insiste sur l’étrangeté, un étranger pénètre une communauté totalement fermée, à la limite de l’hostilité, dans laquelle a survécu un culte secret apporté par les comanches. Les ingrédients lovecraftiens sont présents, l’hybridation de la population au faciès reptilien, une divinité vieille comme l’apparition de la vie, une atmosphère moite et pesante, une ville presque déserte avec des mouvements furtifs et une impression d’être observé, une apparence de délabrement du bâtis, le personnage témoin pas vraiment intégré sur lequel la curiosité du narrateur peut s’appuyer, le témoignage écrit d’une personne disparue ayant déjà enquêté. DeBill Jr. s’éloigne du pastiche pur en nimbant son histoire de sensualité et de sous-entendus sexuels, formant une recette plus suave, au charme exotique et à la tension sexuelle en filigrane, que l’œuvre de Lovecraft.
Dans Zoth-Ommog de Lin Carter, Arthur Wilcox Hodgkins est interrogé par la police pour son implication dans une affaire de meurtres et d’incendie. Tout commence avec l’organisation d’une exposition sur l’art polynésien par le Dr Blaine qui s’effondre nerveusement et mentalement au contact de la Figurine Ponapé. Le récit est construit sur des témoignages, la déposition d’Hodgkins après l’affaire, les recherches du Dr Blaine sur les documents réunis par le Pr Copeland qui a légué sa collection, et une quatrième couche documentaire tirée d’ouvrages maudits pour remonter à travers les éons, à l’origine de la Figurine et de celui qu’elle représente. Ce texte s’intègre totalement dans le Mythe de Cthulhu, avec au-delà de la structure du récit les références basiques aux Grands Anciens, au Necronomicon et autres livres impies, la géographie fictive de la Nouvelle-Angleterre, permettant de présenter le contexte lovecraftien tout en l’enrichissant d’une pléiade de Dieux, de lieux et d’écrits pour remplir les espaces vacants dans le Cycle infiniment extensible, poussant jusqu’à une généalogie touffue des divinités. Accumuler autant d’informations éloigne de la simplicité angoissante si bien maitrisée par Lovecraft, ce qui a le mérite de rappeler la nature fantasque du Panthéon, loin des tentatives auto-suggestives de prise au sérieux de cette imagination littéraire. Cette nouvelle est exemplaire de la continuation de Lovecraft jusqu’au débordement bibliographique, mythologique et science fictif.
Dans Le silence d’Erika Zann de James Wade, un homme témoigne de sa rencontre avec Erika Zann qui a rejoint pour chanter un groupe de rock à résidence dans une boite psychédélique. Les performances scéniques sont de plus en plus bizarres et attirent un public nombreux alors que la santé d’Erika décline d’une façon alarmante. Cette suite spirituelle de La Musique d’Erich Zann de Lovecraft profite d’une modernisation du contexte consistant à situer le pouvoir protecteur de la musique au milieu d’une foule droguée, dans la lutte entre une star montante et un personnage de l’ombre qui manipule le groupe, confrontation indirecte qui prend une dimension lovecraftienne dans son apothéose destinée à l’oubli, expérience humaine vaine face aux forces occultes, incident étouffé et incompris sauf par le narrateur.
Dans Obscur est mon nom d’Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend à Freihausgarten, un village allemand autarcique peu accueillant, dans le cadre de ses recherches ésotériques sur une divinité cachée. L’histoire s’inscrit dans la tradition lovecraftienne, basée sur un témoignage et le narrateur aiguillé par une littérature maudite se fie à des habitants pas vraiment intégrés dans une petite ville déliquescente, trouve une statuette étrange dans sa quête d’une ouverture sur un autre monde. Le début de la nouvelle qui décrit le sommeil d’un Grand Ancien appelle le rêve lucide d’Herbert conjuguant le voile devant la réalité cher à Arthur Machen, assimilé au gigantisme du Dieu qui observe, à la sombre tradition onirique lovecraftienne faite d’influences psychiques malsaines et d’apparition de créatures grotesques. L’inévitable apothéose destructrice destinée à l’oubli est modernisée par des séquences gore et la description de l’assimilation d’Herbert par Cyäegha, noirceur cosmique et haine pure.
Dans la postface Les Mythes de Cthulhu de Jacques Finné, il rappelle de façon très académique que Lovecraft était lui-même influencé par des auteurs et déplore la stérilité des continuateurs, minimisant l’intention créatrice des ajouts au Mythe de plagiats de la structure simpliste usée par Lovecraft, point de vue radical, sévère et rigide, à relativiser, qui installe une négativité critique dénuée d’indulgence et de sensibilité à la simplicité telle que pouvait l’exercer Maurice Lévy.

[21/10/21] Ce recueil contient des nouvelles en hommage à Lovecraft, d’auteurs parmi les premiers à avoir étendu le Mythe. Des nouvelles de grande qualité :
allant du pastiche fait avec sérieux sur fond de légendes amérindiennes et rencontre avec un être compromis avec les engeances cosmiques par Walter C. DeBill Jr.,
à la structure classique du compte-rendu de l’histoire après-coup avec prolongement du Panthéon des Dieux et développement de leur généalogie par Lin Carter,
à la touche de modernité rafraichissante insufflée par James Wade,
pour finir avec un trip métaphysique dans une bourgade maudite par Eddy C. Bertin.
La postface de Jacques Finné est très intéressante, documentée et précise, poussant la réflexion sur l’héritage littéraire de Lovecraft.

Repères sur la route – Roger Zelazny

Roger Zelazny est un écrivain brillant et il le prouve bien ici. Les voyages dans le temps sont au centre de cette histoire assez complexe et des routes permettent d’accéder au passé, au futur et aux possibles réalisables. Cette métaphore routière donne un rythme particulier à l’action omniprésente. On pense à une chasse à l’homme façon Philip K. Dick, avec un côté David Lynch, bourrée de questions métaphysiques sur le temps, la causalité, le sens de la réalité et la poésie d’un destin.
Il y a la bagarre, les coups de feu, les bagnoles et les camions dans un environnement foutraque et halluciné. C’est un livre exigent, dans sa structure et dans les réflexions qu’elle suscite, et fascinant par son imagination stupéfiante.

La zone du dehors – Alain Damasio

Le peu que j’ai entendu à propos de cet auteur m’a incité à découvrir son premier livre. Un prix Utopiales en 2007 gagné, une réputation d’exigence qui peut décourager les lecteurs et des thématiques sulfureuses ; je vais pouvoir m’en faire une idée. En tout cas les pistes sont brouillées entre littérature, science-fiction d’anticipation, dystopie poétique et étude sur les sciences humaines.
Ce qui surprend le plus c’est la qualité supérieure de l’écriture. Le début de l’histoire est teinté d’onirisme, traversé par des émotions puissantes. On suit un groupe de contestataires luttant contre un système liberticide, leurs vies engagées et en marge, le fonctionnement et le développement de leur réseau, les modalités d’action de résistance.
Des questions philosophiques puissantes sont posées concernant la liberté, la morale… L’équilibre est très bon, digeste, entre la trame narrative et les digressions philosophiques, on s’attache autant aux personnages qu’on parcourt des cheminements de réflexion développés très intelligemment.
Un coup de cœur avec un malaise que seule l’anticipation peut susciter, celui affreusement présent d’une description plausible d’un avenir angoissant. Cérébral et animal, il faut adopter une lecture organique, ça prend aux tripes, ça secoue. Un désir fou de liberté est confronté au cruel principe de réalité dans un livre long et intense qui marque profondément. Tirer des leçons du futur en se basant sur ce qu’on est en tant qu’espèce.