Salauds – Anta Grey

L’introduction à propos de la censure d’après-guerre est pertinente, très intéressante. L’histoire de ce roman se focalise sur un banal employé de bureau secrètement amoureux d’une collègue. Son délire narcissique se construit autour de la frustration sexuelle et sociale, une haine de la classe dirigeante et le désir d’affirmation d’une volonté de puissance. On suit donc l’épanouissement et la consolidation égocentrique de sa mission christique, qui fera de lui un violeur tueur en série dans un aveuglement total. On a vraiment l’impression de suivre un psychisme malade, les constructions mentales d’un psychopathe.
C’est la remise en cause d’un système, d’une société sclérosée par l’argent et le pouvoir, et combattre le feu par le feu…

Aventuriers des étoiles – Roland C. Wagner

Les Psychopompes de Klash

Cette histoire d’action/espionnage intergalactique correspond bien à la collection Anticipation chez Fleuve Noir. C’est entrainant, avec un bestiaire varié, coloré, une science fiction joyeuse, avec une richesse lexicale et une créativité vivifiante.
On suit les aventures d’un quatuor constitué d’un chronopathe qui fait vieillir la matière inorganique à l’occasion de crises violentes, d’un scorpiiste voleur ayant accès au monde psychique, d’une fille éprise de liberté qui a le mal du pays, et d’un pilote un peu dépassé par les évènements. Ils sont accompagnés par des créatures exubérantes et mignonnes.
C’est un combat loufoque contre la guerre, la noirceur pour sauver l’univers, dans un livre délectable.

Par la noirceur des étoiles brisées

Cette aventure, après Les Psychopompes de Klash, complète Les aventuriers des étoiles et conte les péripéties d’un trio atypique ; le capitaine Lit de Roses avec son animal domestique glouton et une indigène ostracisée. Coincés sur sa planète à la flore poétique et à la ménagerie d’une variété démentielle, ils parviennent à s’en échapper pour croiser un robot agressif fuyant le blocus de sa planète d’origine et une mi-humaine mi-chatte.
C’est une science fiction délurée, débridée, qui fait penser à ce que pouvait écrire Edmond Hamilton, avec des personnages théâtraux et des situations souvent loufoques, un petit côté cyberpunk et télékinésie, un ensemble lumineux, un délice à lire.

La flamme chantante – Clark Ashton Smith

Cette nouvelle s’inscrit dans la tradition des quêtes oniriques, proche de la période correspondante chez Lovecraft à Kadath, quoique ici la transition s’opère de façon matérielle. Cohabitent logiquement l’altérité dérangeante, la beauté ravissante, le mesmérisme et une forme de nostalgie, un sens caché. C’est la poésie diaphane omniprésente qui apporte un certain onirisme à ce passage d’une dimension à l’autre. Puis ce pressentiment, cette menace se concrétise.
Tout est nuancé, la liberté devient perdition, la beauté est dangereuse, le péril est hypnotique, et la route est semée de doutes. Tout ça ressemble à un délire aigu de drogué, avec une distanciation par rapport à l’environnement et les évènements, une sorte de trip déstructurant.
Clark Ashton Smith a une prose superbe et il réussit à insuffler une modernité avec une portée cosmique, s’approchant de la science fiction, dans sa fantasy d’une puissance d’évocation incomparable, d’un lyrisme flamboyant.

La fille du bourreau – Ambrose Bierce

Il faut avouer que le texte éponyme a un charme particulier, écrit avec l’élégance et l’exigence de la seconde moitié du XIXe siècle, à la fois sombre, narquois et poétique. Tout le recueil est parcouru par un humour caustique flirtant avec le non-sens gênant et le dédain acide. L’ambiance est étrange, bizarre, avec des trajectoires humaines cruelles dans une nature puissamment décrite.
On comprend bien comment cet auteur a pu influencer Lovecraft, avec des personnages forts et une étrangeté omniprésente, faisant penser à Jean Ray. Ce sont des contes fantastiques, noirs, aux mystères et à la beauté surnaturels.

La boîte de Pandore – Bernard Werber

Pour ce roman, Bernard Werber a choisi la réincarnation et le voyage dans le temps comme thème central pour les développer au travers de l’histoire d’un duo poursuivi par leurs passés respectifs, de leurs vies actuelles et antérieures. C’est une initiation spirituelle pour les personnages, ce qui permet d’introduire des clins d’œil historiques, des principes mythologiques et des notions de base en philosophie. Toutes ces références sont vite développées et restent cohérentes avec l’ensemble
Bernard Werber s’adresse vraiment bien aux adolescents qui veulent lire une histoire assez longue et utile pour se constituer une culture générale, mais aussi pour découvrir la spiritualité et la philosophie. Il s’adresse également aux adultes qui cherchent un livre inoffensif et toujours positif, intelligent et exubérant, avec plein de choses dedans ; la recette du succès.

Le ventre de la sirène – Denis Leroux

Dans la collection Frayeur chez Fleuve Noir, cette histoire fantastique met en scène une créature surnaturelle, mélange cryptozoologique d’une humaine et d’un oiseau. Elle est liée à un banal bigame et l’a choisi comme cible de son désir. La présence de cette mutante est hypnotique, sauvage et implacable pour ses proies. L’ambiance est moite, sexuée et très perturbée par une menace sourde et un désordre insidieux, provoquant surtout un effroi diffus, grâce à des passages baroques et grotesques ensanglantés. C’est comme un jeu entre Éros et Thanatos, tension sexuelle et volonté de vivre.
Très bien écrit, avec ce qu’il faut de fantaisie, ce livre décrit une emprise animale, fascinante et forcément vénéneuse, d’une fatalité assez mythologique.

Moissons du futur – Maurice Limat

Ce livre fait partie d’un cycle assez vaste avec ses personnages récurrents et on sent très vite la connexion entre eux. Sous la forme d’une science fiction d’aventure, rocambolesque et nerveuse, d’une mission galactique aux rebondissements loufoques et situations improbables, Maurice Limat réussit à poser des questions d’anticipation sur la robotique, les mutations biologiques, la culture humaine, l’espace-temps. Les idées foisonnent et le rythme ne faiblit pas. Le style d’écriture, très début du XXe siècle, est spécial, plutôt raffiné et il donne une impression de complexité alors que ce n’est pas le cas. Le découpage du récit est bien vu, les protagonistes se séparent puis se retrouvent.
Le but est de donner envie de parcourir le cycle et ça marche : les personnages sont un peu caricaturaux et déjantés dans une science fiction à l’ancienne vraiment foisonnante et surprenante.

Projet Vatican XVII – Clifford D.Simak

Sous la forme d’une enquête drôlatique et métaphysique ce roman questionne la religion, la transcendance et le divin. Un homme et une femme débarquent presque par hasard sur une planète isolée et mystérieuse, colonisée par des robots terriens sous la bannière dérisoire du christianisme. Les robots veulent trouver la religion originelle, universelle, le secret de Dieu, même en dehors de l’espace et du temps. Simak excelle dans les histoires linéaires plaisantes à suivre, avec des personnages creusés et une atmosphère un peu décalée. En même temps il pose des questions ontologiques, anthropologiques et biologiques, robotiques et cosmogoniques
Ce récit gentiment irrévérencieux au fil de ses rebondissements renferme des réflexions profondes sur l’évolution des espèces et la nature de la réalité, le sens de la vie. Tout cela en fait un grand livre de science fiction.

Les yeux de la momie – Robert Bloch

Les nouvelles qui composent ce recueil sont hétéroclites ; malédiction de l’Égypte Antique, science fiction classique, petite histoire de vampire, une de fantômes, une de robot tueur, une de poupée vaudou, au milieu de trois nouvelles lovecraftiennes. Il y en a pour tous les gouts et le point commun entre toutes ces histoires est la qualité de l’écriture, à l’ancienne.
C’est donc une bonne présentation des écrits sombres et fantastiques de Robert Bloch, avec des personnages bien développés, avec malice, et un talent indubitable pour construire une nouvelle. On ressent bien son attirance pour les histoires de meurtres commis par des psychopathes, ce qui fera sa renommée avec Psychose.

La peau froide – Albert Sánchez Piñol

Même si on s’attend vainement à tout moment à voir surgir une référence appuyée à Cthulhu ou Dagon, même si la sexualité est beaucoup abordée, j’ai tendance à apprécier ce roman comme lovecraftien. Piñol a son style, concentré et poétique, très psychologique, torturé et fluide. Certains passages sont d’une très grande qualité littéraire dans cette confrontation entre deux hommes comme naufragés et un peuple d’humanoïdes venus des profondeurs de l’océan. En vrai huis clos d’extérieur, d’autant plus étouffant et vertigineux, le duo lutte pour sa survie, contre la peur immédiate et l’angoisse profonde. L’abject et le merveilleux s’entremêlent pour la confusion des sens et des esprits.
Avec le nombre très réduit de personnages, cette histoire qui se passe sur un petit îlot est très complète, dense et intense ; de la vraie bonne littérature sur le rejet de la différence et la guerre absurde.

Un vaisseau fabuleux – Philip K. Dick

Des nouvelles de jeunesse sont présentes dans ce recueil d’une grande richesse, dans une science fiction classique tant dans les thèmes que dans la rédaction. On voit poindre ses obsessions concernant l’âme, la séparation du corps et de l’esprit, les conflits militaires, la politique opportuniste, un large fond paranoïaque, l’angoisse de la différence et de l’incompréhension.
Toutes ces nouvelles sont très bien écrites dans un style académique, avec une pointe d’ironie dans leurs chutes, et se lisent facilement comme dans un pulp. Avec sa technicité impeccable et l’émergence d’éléments de sa personnalité, Philip K. Dick nous livre des histoires enlevées.

La quête onirique de Kadath l’inconnue – Ian Culbard

Ce texte est une sorte de fantasy onirique, ou plutôt le récit de voyage d’un rêveur. Rêver est littéralement passer dans un autre monde aussi réel que le précédent. Une succession de quêtes le mène à des endroits merveilleux ou cauchemardesques, avec ce bestiaire devenu culte (qu’on ne retrouve que dans les Contrées du Rêve). Les parties éveillées sont sobres et étouffantes alors que les passages d’aventure sont énergiques. Le héros veut échapper à sa vie déprimante, admirer des merveilles, et combattre les démons.
Cet album est tout à fait cohérent et respectueux du texte original de Lovecraft, graphiquement très intéressant dans sa variété.