Le dernier livre d’Alice a été saisi sans raison invoquée par le gouvernement britannique. Sa voisine d’un certain âge, seule personne avec laquelle elle a tissé des liens, est trouvée assassinée. Elle rencontre alors son fils, un peu étrange, et découvre qu’elle ne connaissait pas le passé de son amie, son militantisme politique et un sujet qui s’impose pour faire suite à son livre censuré. Alice est très seule, depuis son divorce et après l’accident nucléaire civil qui a poussé à l’exil la plupart des habitants de la région où elle a acheté sa maison. L’ambiance est presque décousue, oppressante ou mystérieuse, découlant des personnages atypiques, psychologiquement marqués, au centre d’un contexte secret et déstabilisant par de nombreuses ellipses et mises en abyme. Cette dystopie écologique se focalise sur l’incapacité pour les deux principaux protagonistes à vivre en société, trimballant des personnalités post-traumatiques, leur besoin de grandeur ou de puissance qui mène à la solitude et à l’illusion. Le récit est perturbant, et sa structure y contribue, instillant le doute en permanence et faisant surgir des bouleversements avec nonchalance. Cette histoire est subtile, totalement paranoïaque, jouant avec les manipulations et les fantasmes, avec un message politique fort, comme un mélange de Philip K. Dick et Stephen King.
Un groupe de cinq jeunes adultes vont passer un week-end dans une maisonnette isolée, à l’orée d’un bois et au bord d’un lac. L’écriture de ce slasher est cinématographique, directe et sans aucune fioriture, cherchant avant tout une simplicité efficace et s’amusant avec des personnages clichés. Thomas Gunzig se joue des codes du genre et l’histoire bifurque dans le fantastique presque lovecraftien, mélangeant le trash et le gore, et même des passages sur la chimie organique, avec une fantaisie pleine de joie et d’humour. L’ensemble est d’une grande maitrise au goût de spontanéité, la construction du récit le rend très dynamique et les illustrations sont très réussies.
[2022]La guerre a éclaté sur Terre, des intelligences artificielles dirigent les forces belligérantes et Jack se trouve sur le terrain, étant un relais entre l’ordinateur et l’armée. Son unité est décimée mais il parvient à se mettre en stase dans un caisson, en attendant les secours. Il se réveille sept ans plus tard, dans les décombres, et découvre un monde post-apocalyptique avec sa nature dévastée et les mutations vivantes, cauchemardesques, comme son passé cerné par la mort, dénué d’amour durable. Le mélange entre guerre cyberpunk et ses conséquences biologiques horribles est fascinant. Un côté fantasy aventure se développe au gré des rencontres hallucinantes et d’une créativité assez énorme. On retrouve une poésie sombre, dans le choix attentif des mots et des préoccupations intelligentes sur l’identité, la tolérance, sa place dans l’histoire, l’évolution de l’espèce et une vision puissante de l’entropie. Ce texte d’aventure, néofuturiste, est rempli d’idées évocatrices et grisantes, dans un rythme étudié ; tout le contraire du remplissage. C’est un récit dense, efficace et impactant avec un grain de folie pour sublimer cette fantasy épique, proche ce qu’ont fait Jean-Pierre Andrevon et Roland C. Wagner.
[2023] Jacques Barbéri a confirmé dans son entretien avec Richard Comballot dans Clameurs – Portraits voltés qu’il préparait une version augmentée de Guerre de rien pour un bond dans le temps d’édition de 1990 à 2016, passant à peu près de 180 à 280 pages, d’où l’intérêt de la comparaison. Le début de l’histoire est beaucoup plus long, ce qui permet d’en faire une vraie action militaire, plus classique et moins expéditive, autour de Bor Durin devenu Jack Ebner, d’introduire beaucoup plus longuement le personnage. Cet épaississement de la situation initiale atténue le choc de la débâcle suivie par le réveil de Jack et repousse la plongée dans l’étrangeté. L’histoire devient totalement différente à partir du moment où Jack rencontre Rony à Cheebar, pour emprunter un pont basé sur la physique quantique, la télékinésie et l’ésotérisme vers Karen, rencontrée dans le prélude ajouté. Par rapport avec la première version, une dimension conceptuelle plus profonde sur l’espace-temps est introduite par le mouvement de l’eau, le point de vue relatif, le mysticisme, la géométrie et l’astrophysique ; comme une logique formelle à double sens, qui est plus qu’une vulgarisation, où la théorie encadre les évènements et l’histoire illustre le système conceptuel, dans un existentialisme scientifique, une littérature quantique comme chez Jean-Pierre Andrevon ou Philippe Curval. L’ossature du récit est un squelette épistémologique avec ses articulations et son mode de locomotion. Les ajouts sont cohérents et amènent l’histoire d’amour avec Karen, par leur rencontre pendant les classes militaires dans le premier ajout, par la présentation en science théorique de Kurtz du moyen d’atteindre une réalité parallèle dans le second, et finalement par les retrouvailles entre Jack et Karen, ce qui permet d’insister sur la perte due à la guerre, malédiction existentielle surmontée dans une fin plus positive.
Ce recueil réunit des nouvelles écrites dans les années 80, période de questionnement pour l’auteur. On devine les préoccupations à propos du sens de la vie et de la nature de la mort, du voyage dans le temps et de ce qui reste de notre histoire personnelle. Tout en doute et en vulnérabilité, la frontière entre être différent et demeurer inadapté est floue, les personnages succombent à des vices et la nature humaine a quelque chose de vile, voilà la culpabilité. Le biais révélateur choisi est la transmission de pensée ou le voyage dans le temps, avec une constante présence d’extra-terrestres, ce qui amène aussi de l’humour et du divertissement dans le déroulement de cet inconfort métaphysique, confusion de l’esprit. Dans les crocs de l’entropie est emblématique de cet effort pour se représenter sa vie et de la vivre en supprimant la flèche du temps. Multiples, avec sa conception du corps comme véhicule de personnalités est proche du cyberpunk.
Le poulpe est un témoin de l’état de la société qui se retrouve toujours au milieu d’affaires pas claires, du côté des marginaux, et suivant une certaine idée de la justice en situation, par l’adaptation et la réactivité. De passage dans une association d’aide aux sans-papiers, il tombe sur des pros de la bagarre qui le laissent sur le carreau dans la confusion. Puis, passant visiter un vieil ami, il trouve son cadavre, celui de sa fille et le petit-fils bien vivant dans un coin sombre. Sur la trace des criminels, il doit composer avec sa bienveillance paternaliste et le décalage générationnel avec ce gamin renfermé. L’action est nerveuse dans un rythme particulier, alternant ralentis et accélérés dans une farandole de bidoche sanglante. Le poulpe est au fait de l’actualité sociale et politique de son pays, il est assez cynique mais au fond de bonne volonté avec une légère candeur. Ce polar mouvementé est solidement ancré en 1996, dans une société cruelle en constante mutation dans la désillusion et l’amoralité relative.
Cath et Luc sont frère et sœur et ils sont schizophrènes paranoïaques, mais l’ainé se maitrise mieux et il n’est pas interné, lui. Ils sont fusionnels, se comprennent mutuellement et veulent vivre seuls tous les deux, ensemble comme une entité à deux faces. Leur besoin de liberté a toujours été nourri par le rejet et l’enfermement. Ce qui est au départ un désir d’autonomie rassurante devient une confrontation avec la société dans un glissement vers le délire, et la liberté doit être absolue. Cette opposition ne peut qu’être radicale. Le duo oppressé a décidé de s’échapper et commence sa cavale ultra-violente, à l’instar du film Tueurs-Nés d’Oliver Stone. Une poésie hallucinée traverse ce texte à la fois gore et métaphysique, à rapprocher de La zone du dehors (Alain Damasio) et de Jean-Pierre Andrevon, mélange solaire de littérature classique un peu étrange, d’anticipation politique et sociale et d’action sanglante à un rythme infernal. Ils enlèvent une femme quelconque et elle devient témoin de leur libération des carcans de la société, des institutions, de la famille, pour réaliser l’anarchie. Cette échappée belle devient une rupture avec le réel pas si simpliste, profondément humaine et subtilement tragique, pour embrasser une liberté oblitérante dans un road-movie suicidaire et amoral.
Au travers de ces nouvelles satyriques Dmitry Glukhovsky ridiculise et dénonce les difficultés de la vie en Russie. L’avidité étatique pour le sous-sol occasionne le contrôle de la recherche géologique en faveur de cette énergie venue de l’enfer, gaz ou pétrole, et au détriment des sciences. Il y a aussi le sempiternel problème du travail forcé des étrangers pour amasser des fortunes, et à l’opposé les nouveaux riches qui se vautrent dans la futilité. L’art est contrôlé avec censure et pression sur la création, toute opposition est supprimée, la télévision est vitale pour l’endoctrinement. Le propos est d’abord très réaliste, montrant les dérives de tout régime totalitaire par des trajectoires personnelles tiraillées. La science fiction et le fantastique ne sont là que pour révéler l’absurdité de la situation politique, économique et sociale, dans une projection sarcastique d’un système incapable de gérer la corruption, l’alcoolisme et la nostalgie d’une machine malade qui malaxe le mental. Ce mélange journalistique et décalé peut faire penser à la science fiction française des années 70, engagée et caustique.
Des colons sur Mars apprennent qu’une guerre nucléaire a éclaté sur Terre. Ils sont informés par un message vidéo enregistré et toute communication directe est impossible. La base est divisée en quatre modules séparés : américain, chinois, russe et eurasiatique. La situation est tendue entre reflet terrien et utopie de l’unité, communautarisme et solidarité de pionniers, sentiments et méfiance, vie précaire et morts lointaines. On suit cette micropaléobiologiste dans cet imbroglio géopolitique, anticipation proche pleine d’angoisse. Certains passages montrent un sérieux à propos de la science en utilisant des notions abordables dans diverses disciplines. L’histoire de huis-clos international sous la forme d’un thriller psychologique, une dystopie technologique qui mélange action et réflexions écologiques, est bien trouvée en développant l’idée de l’homme en tant qu’espèce et sa capacité à s’installer sur des planètes lointaines, thèmes importants de la science fiction.
L’obtention du prix Masterton est un bon argument pour susciter la curiosité à propos de ce livre, et l’éditeur ne s’en prive pas. Une journaliste boucle son enquête sur les croyances ésotériques et ses sectes farfelues. Le dernier illuminé qu’elle rencontre lui révèle une prophétie l’incluant pour combattre le démon originel, le destructeur de mondes. Une série de massacres et de suicides collectifs ritualisés annoncent l’arrivée de l’apocalypse. Manifestement écrite pour l’an 2000, l’histoire débute dans un style horreur fantastique assez classique de cette période, avec sa prophétie millénariste et son livre maudit engageant un principe du mal abstrait et grandiloquent en une sorte de mélange entre Lovecraft et Clive Barker. Ensuite le récit se base sur une extension de la destruction par la technologie et l’univers d’une réalité virtuelle satanique faisant penser au film Le cobaye par Brett Leonard. Ce livre a vraiment le goût du début des années 2000 avec les balbutiements d’internet et de la réalité virtuelle, dans un contexte techniquement réaliste, prédisant logiquement son évolution à l’échelle de la planète. Derrière les références bibliques permanentes apparait une entité qui voyage entre les dimensions dans une aventure aux échos cyberpunk et fantasy.
L’auteur présente les univers de ces deux écrivains à la lumière du monde de l’édition, des débuts au succès pour montrer comment s’est propagée leur œuvre, comment elle perdure, conservée, partagée et continuée. Les univers du Mythe de Cthulhu, de la Terre du Milieu, de Tarzan et de Sherlock Holmes sont très différents, au développement tributaire à la fois de l’accès au public des publications et de l’adhésion du sérail. Ce très court compte-rendu suscite des réflexions concernant la dimension contagieuse de l’objet culturel populaire, expansion exponentielle et succès posthume s’apparentent à un culte. La collection et la constitution de fonds culturels sont indispensables pour mener une étude universitaire et avoir une analyse éclairée. Le texte est plutôt introductif à l’étude de ce que Francis Valéry appelle un univers étendu.
Dès le début, la référence à Lovecraft est faite, un adepte du culte de Yog-Sothoth sacrifie des jeunes femmes en son nom. Deux policiers enquêtent sur ces meurtres, sans résultat, mais le tueur associe ses talents en informatique à des braqueurs de banque et les trahit. Leur vengeance est impitoyable et avant de mourir, le séide devient Monitor Man grâce au Grand Ancien. Devenu impalpable, il se réfugie dans son système informatique et peut se déplacer dans les réseaux, contrôler tout terminal connecté. Le délire monomaniaque de l’assassin exprime beaucoup d’humour kitsch à prendre au second degré dans une référence très appuyée à Shocker de Wes Craven. Ce polar sombre et gore a un côté technologique bien identifié en 1997, le tueur monstrueux hante minitels et internet dans une sorte de cyberpunk lovecraftien. Le récit est bien construit, avec une fantaisie communicative et du rythme pour dérouler un polar qui a tout du mélange entre les films Evil Dead et La Momie, l’informatique en plus, d’une inspiration lovecraftienne édulcorée.
Un homme se réveille sur un champs de bataille, la douleur et le froid, la claustrophobie et l’amnésie. Il est plus qu’un homme, il change d’époque, étreint par sa confusion et son instinct de survie, et après chaque épisode cruel il ne peut pas s’acquitter du prix de la traversée du fleuve des morts auprès du nocher infernal, malgré la pièce d’or incrustée dans son orbite gauche. Et il se réveille au milieu de la bataille, s’enfuit et rumine dans une situation inextricable entre les dieux et les hommes, une malédiction qui dissout sa mémoire et le jette au sein des guerres. Le contact avec les hommes ne lui cause que des ennuis, ce qui engendre des aventures de fantasy sombre et violente, d’une poésie torturée et d’une force brute. Le questionnement est surtout théologique, les dieux sont inaccessibles ou semblent se jouer de lui, et la religion engendre les guerres. Sa vie présente est surtout remplie de douleur, dans son exil permanent sans raison apparente, aux multiples épreuves comme inévitables pour cet épouvantail malmené, marionnette aveuglée dans un théâtre mythologique. C’est un livre palpitant et poétique, profond, comme une tombe renfermant une étincelle de vie, varié comme un cauchemar sans cesse réinventé pour un héros qui en devient attachant, dans la vacuité d’un égocentrisme délirant, d’une guerre intrinsèque et cyclique.