Russel, guide de safari sauvage amoral, et Tracy, ancienne infirmière militaire, accompagnés de Diolo, un sorcier congolais en exil, sont engagés pour participer à une mission de sauvetage dans la forêt antédiluvienne bordant le fleuve. Un milliardaire obnubilé par les anciennes civilisations et les cités perdues a eu un accident lors d’un survol de repérage, et sa fille souhaite lancer des recherches. C’est incontestablement un roman d’aventure dans une nature mystérieuse et mortelle, impénétrable, vierge de civilisation, territoire inconnu refermant un passé intact. Le récit se construit autour des habituelles bonnes idées de Serge Brussolo, avec de l’action et des rebondissements, des personnages sur le fil, dans un déroulement très classique, excepté le traitement du personnage de Russel, mettant en exergue la prédominance de la nature impitoyable et de la menace des indigènes. On sent une certaine retenue pour ne pas s’aventurer dans le fantastique exubérant et surréaliste, tout en développant une ambiance d’enfermement et de lutte pour la survie, avec en filigrane un message contre le racisme.
Raymond Keller est un Ange enregistreur qui a été soldat boîte noire pendant la guerre, combattant journaliste objectif car tout ce qu’il perçoit est conservé dans une puce. Il rejoint Byron, ancien Ange amoureux de Térésa, une sorte de voyante tirant ses visions d’une pierre extra-terrestre. Ils se rendent à la source, au Brésil, à l’endroit où une comète s’est écrasée, pour comprendre le mystère de ces pierres fabriquées et gorgées d’informations à découvrir. Keller, médium de l’objectivité à force de discipline plus qu’individu, est confronté à ses souvenirs de guerre, Byron s’accroche à son amour en sens unique pour Térésa, obnubilée par la quête d’une révélation transcendantale et par son amnésie concernant son enfance. Cette science fiction d’action cyberpunk est simple et efficace, développant des thèmes très variés et profonds comme l’identité et la mémoire, l’inégalité parmi les humains, l’injustice et le sentiment de culpabilité, la tolérance et l’empathie, les horreurs de la guerre. Le récit est dense, les personnages sont nuancés, le propos est très scientifique et psychologique, ce qui lui donne toute sa richesse, sa poésie sombre et angoissée.
[22/01/26] Marine fait partie de l’équipe de terrassement qui est tombée sur des vestiges datant de l’Histoire Interdite dans le sous-sol du site de travaux de Mos River Mount 3, bouclé par les militaires après une explosion inexpliquée. Cette dystopie sociopolitique anticipe une situation mondiale dominée par une gouvernance d’après-guerre biochimique discriminant les descendants du camp rendu responsable de la catastrophe, population enfermée dans la classe inférieure des Pénitents sujets aux dérapages de la perception de la réalité. L’apparition surnaturelle de l’Étranger devant Marine sur le chantier correspond à un rêve qu’elle fait régulièrement et à la Légende prédisant l’arrivée d’un éclaireur sur la voie des Sauveurs qui apporteront paix et vérité. Un doute hyperbolique s’installe et contribue grandement à l’aspect de thriller autant du côté des manipulations éhontées du pouvoir pour écraser toute velléité d’insurrection que dans la fuite incrédule sur la route de Marine en compagnie d’une figure angélique et amnésique en danger, à la dimension mythique et religieuse. Le fonctionnement du Gouvernement de la Réalité Admise se base sur le mensonge et la lâcheté cynique que représentent les nombreux personnages de sa chaine hiérarchique et, au gré des révélations, l’illusion théologique héritée ne tient pas dans une origine technologique d’essaimage cosmique contrarié et, avec le temps confisqué, la ferveur religieuse apparait comme une simple extension fédératrice et décorative de la lutte pour une libération populaire dans une société injustement cloisonnée. L’histoire illustre le désenchantement tout au long d’un chemin mouvementé aux trajectoires enchevêtrées dans un obscurantisme atavique et les sursauts d’une science oubliée dans un matérialisme quantique, mêlant hypocrisie, prophétisme discrédité, rigidité civilisationnelle et fond science-fictif édulcoré qu’un brin d’espoir concret finalement sauve presque d’un naufrage pessimiste complet.
[02/08/22] Une grande partie de la population est discriminée et exploitée, définie comme les descendants des hommes responsables d’une guerre apocalyptique. Ils sont condamnés à l’aveuglement et à l’ignorance, en dehors des secrets sur l’histoire de l’humanité. Marine rencontre un étranger lors d’une explosion de lumière et tout cela lui rappelle la légende de l’arrivée du Sauveur, vestige incarné du temps des catastrophes, libérateur de l’asservissement. Il est amnésique mais la caste dominante ne laissera pas la vérité éclater et fera tout pour conserver le contrôle de la population. Cette anticipation socio-politique sombre est basée sur une fuite et une poursuite, une libération violente, une mise en danger face à une réalité manipulable, une illusion menaçante. Le devoir culturel de mémoire permet de tirer des leçons de l’histoire, la révolte populaire est le fruit d’un système de manipulation des masses par des mensonges infantilisants, par des informations univoques, corrompues, et une méfiance galopante. Le style est nuancé avec une poésie contemplative et nostalgique, une action polar un peu graveleuse et acide, un flottement métaphysique et un séisme moral interrogeant la religion.
Un jour, l’Aile noire, un vaisseau extraterrestre, s’écrase sur Pantin, amenant destruction mais aussi l’apparition de rescapés anthropomorphes quoique un peu éthérés comme des fantômes, capables de se cloner à volonté et d’apaiser angoisses et maladies humaines par simple toucher électrisant. Au premier abord ils sont bienveillants mais personne ne les connait vraiment et la zone dévastée est interdite, ce qui n’empêche pas l’exploration et un trafic d’artefacts aliens. Congo, albinos sans famille, est méfiant et veut découvrir leur véritable motivation, aidé par son acolyte Zaïre. Cette zone autarcique permet la confrontation entre le terreau sociologique d’intolérance et les humains qui veulent profiter de la situation, dans le doute et l’illusion, une ambiance à la fois étouffante et ontologiquement ouverte. Philippe Curval enrichit cette anticipation socio-politique, sous forme de chronique, de l’esprit des sciences théoriques, de prouesses métaphysiques très visuelles et d’une vision acerbe des religions. Il développe son intrigue avec la physique quantique pour mettre en doute la réalité perçue, et avec la richesse de ses personnages aux motivations diverses. C’est un livre dense et complexe, imprévisible, imaginatif et varié, une vraie vision angoissée de l’avenir de la société.
[11/04/25] Hell Tanner est forcé de participer à un convoi de Los Angeles à Boston, à travers le no man’s land qu’est devenu le pays, pour livrer un antidote à la peste. Le décor est post-apocalyptique, la civilisation est en ruines, la catastrophe climatique est totale, la faune et la flore ont muté, plus de communications à longue distance et plus de déplacements aériens à cause des trombes de déchets, la tradition ancienne des coursiers réapparait dans l’effondrement de la société humaine. Le roman repose sur le voyage, ressort habituel de la fantasy, et se sert des personnages pour le rendre initiatique. Hell Tanner est un criminel, assassin et violeur, il songe à s’échapper pour recouvrer sa liberté mais se ravise et décide de sauver potentiellement la moitié de l’humanité et devenir un héros pour voir ce que ça fait, dans son amoralité il est le seul à dépasser son égocentrisme. Greg décide soudain d’abandonner la mission alors que son rôle consistait aussi à tuer Hell Tanner s’il essayait de fuir. Geoffrey Kanis est un biologiste devenu fou qui a sauvé sa peau en passant du côté des émeutiers lors du massacre dans les universités des scientifiques rendus responsables de la guerre. Tanner rencontre aussi des personnes qui l’aident de façon désintéressée comme la famille Potter ou Cornelia, il exprime le refus du déterminisme de la causalité, la nature se recompose, la substance se recombine et les descriptions de l’environnement deviennent cosmologiques, exprimant une forme de liberté qui transcende l’espèce humaine. Le choix du roman court convient à une action en mouvement qui rythme le périple éthique sur une table rase d’un bolide globule blanc qui traite un cœur malade, dans l’allégorie du passage à un nouveau monde, dans la brutalité de la transition.
[02/08/22] Hell Tanner est le dernier Hell’s Angels et un des meilleurs pilotes dans cet environnement post-apocalyptique. Il n’aime pas être coincé et encore moins par la police. En échange de l’immunité concernant ses crimes passés il doit traverser les États-Unis pour livrer des vaccins contre la peste. Cette situation initiale est un mécanisme pour mettre en scène un anti-héros, comme dans Mad Max de George Miller et New-York 1997 de John Carpenter, qui doit lutter contre les éléments après une guerre nucléaire, pluies de pierres, tornades monstrueuses et animaux mutants, et le temps de ce long voyage il a des moments pour réfléchir. C’est un road-movie, western dystopique nerveux avec un personnage principal âpre et misanthrope, et il y a cette dimension mythologique à la flamboyance disproportionnée de charisme maudit et de destin impossible. Le côté fantasy est très développé avec en fond une réflexion sur la science, le progrès et l’humanité. Un côté enfantin apparait aussi avec cette quête initiatique et une petite exagération de l’action, cascades, dérapages et explosions. L’histoire est palpitante, avec son héros solitaire pas dénué de failles, dans une poésie désabusée de la terre et du ciel dévastés.
David Sarella est un assistant zoologue qui dérange et le voilà envoyé dans une base secrète pour étudier des animaux créés de toute pièce en vue d’une intégration dans un zoo. Il y découvre plutôt des humains modifiés génétiquement, qui ont évolué en développant différentes capacités défensives naturelles comme la sécrétion d’encre, de venin ou d’acide. L’un des collaborateurs de David a organisé un trafic d’encre à destination de salons de tatouage avec succès, les tatouages mobiles plaisent à la clientèle. Avec une idée toute simple, Serge Brussolo l’approfondit grâce à son imagination puissante jusqu’à une angoisse métaphysique ; le mouvement des tatouages a-t-il un sens, est-il contrôlable ? Il questionne les notions de surface et d’opacité, de la contamination et de l’art, du morcellement de la réalité et de l’espèce humaine. Le fait de se trouver dans une base de recherche isolée et délaissée par l’administration renforce l’atmosphère irréelle, le sentiment d’urgence et de danger, de tension permanente, et la société se désagrège. David sera aidé par Lise, une tatoueuse affriolante, et Cazhel, un vieux policier sur le déclin, pour percer le mystère des hommes mutants. Plein d’obsessions, ce texte est possédé par l’entropie environnementale et paranoïaque à raison, une dystopie sombre dans un monde hostile, la marche absurde de l’univers jusqu’à l’horreur cosmique.
Trois trajectoires se développent : Léonie, victime de la traite des enfants, s’est enfuie du Liberia pour atteindre Paris, Cyrian est prêt à tout pour intégrer une société secrète étudiante, Edmé est un flic blasé suivant la piste d’un nombre impressionnant de cadavres. Le tout se situe dans une réalité alternative, un peu comme une uchronie avec son avancée scientifique ou une anticipation proche dans un souci d’être réaliste au niveau sociologique. C’est avant tout un polar avec sa petite touche de science fiction qui en même temps amène du fantastique. Le côté policier est très sombre dans une description du milieu criminel et les victimes dévastées tentent de résister. La discrimination sociale est omniprésente et la loi du plus fort prédomine partout, dans l’élite décadente gorgée d’impunité et d’argent, comme dans les bas fonds où l’indifférence et l’exploitation règnent. Le tableau de cette société est horrible, les traits sont forcés à l’extrême, ce qui peut passer pour caricatural, mais sert le message dans ces outrances. Pouvoir vivre un moment dans le corps d’autrui pourrait apporter de l’empathie mais l’invention est dévoyée, utilisée comme une drogue, une attraction consistant à considérer l’autre comme un objet, un véhicule. Avec une idée de départ faisant penser à Dans la peau de John Malkovitch de Spike Jonze, l’action est continue et les rebondissements pléthoriques, le message délivré est très classique, à la fois social et philosophique, en faveur de la tolérance et de la compréhension, la fraternité comme expression d’une sagesse. Fort logiquement c’est un livre sur l’évolution personnelle, le dépassement de soi au niveau de la morale, une utopie très bien construite dans un contexte dystopique très noir. Il ne faut pas se tromper : il y a plus de philosophie que de science fiction dans ce roman, engagé et humaniste, à remettre dans le contexte politique à la moitié de la décennie 2000, dans un mélange de Le voyage fantastique d’Isaac Asimov, Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes et Plaques chauffantes de Nécrorian.
Nora, étudiante en cinéma, n’a jamais connu son père, et sa mère, psychologue, lui assure ne pas savoir qui est son géniteur. Régis, étudiant en informatique, emmène Nora à une soirée dans un pôle technologique spécialisé en intelligence artificielle développée à l’aide de la théorie quantique. Elle voit une photo d’une équipe de chercheurs et reconnait sa mère, proche d’un homme. Au même moment, Priscilla se réveille dans une clinique pour milliardaires spécialisée dans le traitement des pertes de mémoire. C’est un roman de science fiction fantastique sous la forme d’une enquête pleine d’action, sur la quête d’identité, l’importance des souvenirs entre censure et étrangeté. C’est surtout un excellent hommage à Philip K. Dick et à David Lynch, avec son tyran excentrique, des personnages passionnés et décalés, des manipulations et des illusions, des références culturelles disséminées, des situations surréalistes et des réalités compartimentées, le symbolisme et la recherche de sens. Les destins s’entremêlent autour du centre médical dans une histoire bien construite, réfléchie, dans une ambiance polar sombre et mystérieuse, fascinante, pleine d’images frappantes.
Gandahar est une contrée fermée aux territoires qui la ceignent mais sa reine Ambisextra est informée d’une invasion armée. Elle charge Sylvin Lanvère d’enquêter sur cette avancée manifestement belliqueuse. Capturé par des hommes-machines, il rencontre Airelle et ils parviennent à s’échapper pour infiltrer l’armée mécanique. Cette fantasy d’aventure et d’espionnage est assez enfantine dans sa forme mais renferme dans le fond des messages civilisationnels sur la dictature, la guerre, la technologie sans âme et la pollution, le végétarisme, la biodiversité et l’éthique de la science, les dangers des manipulations génétiques et de l’énergie atomique. Mais le questionnement le plus pertinent est sur le créationnisme et la religion en général, d’une liturgie et d’une appartenance d’automate. Il y a une vraie critique de la modernité dans ces pérégrinations champêtres qui se muent en action rétrofuturiste d’émancipation, dans une ode à l’imaginaire, un conte philosophique parfait pour les adolescents qui engage vis-à-vis du passé et du futur. Cette réédition contient deux excellentes nouvelles plus adultes : Le château du dragon et Un quartier de verdure.
Renaud n’a pas de travail, pas d’argent et il habite gracieusement dans une maison que possède son oncle. Une nuit, un grand vacarme le réveille et il découvre dans le grenier le toit transpercé et au sol un sarcophage métallique dans lequel repose un calmar rose. Il fait difficilement la différence entre cauchemar et réalité, il est fasciné et harcelé par une sorte d’ectoplasme sous la forme de larves gluantes ou de divers animaux dégénérés. L’entité cherche à l’infester, à s’insinuer dans son corps et son esprit pour l’assimiler, et il constate sa métamorphose avec frayeur et curiosité. Le fantastique extravagant débarque dans la banalité du quotidien. Dans une atmosphère angoissante d’horreur biologique, d’une poésie des fluides, le texte raconte le ravissement malsain du héros et sa connivence avec l’horreur cosmique rose, hommage d’une science fiction fantastique bigarrée à Lovecraft.
Ashley, une jeune psychologue qui n’a jamais quitté la Terre, est envoyée sur NexTerra, une colonie minière dont la main d’œuvre extra-terrestre est soupçonnée de propager un virus provoquant chez les humains des crises de terreur disproportionnées. Entre les militaires censés encadrer la crise, les colons humains et ces extra-terrestres jamais étudiés, son autre mission est secrète ; ramener un soldat sur Terre. La démarche industrielle à la base de cette histoire et ensuite l’engagement de l’armée sont inadaptés, cyniques et anthropocentristes, fruits de la peur et de l’ignorance. L’héroïne est un moteur dans son approche empathique, accompagnée de son chien d’aveugle, et dans son désir de comprendre ces extra-terrestres. L’aspect fantasy d’aventure réside dans cette planète luxuriante et cette étude biologique et psychologique des aliens bien détaillée. Jean-Michel Calvez fait durer le mystère dans ce côté très militaire, dans la compréhension d’une espèce totalement étrangère à travers une enquête totalement scientifique, belle illustration de la nocivité de la peur de l’inconnu et la vacuité d’un esprit obtus.
Une jeune femme passe des vacances itinérantes en pleine campagne pour rejoindre la mer. Elle est accueillie par une famille bourrue ; une vieille acariâtre, son fils veuf depuis trop longtemps et le petit-fils muet sujet à des crises après lesquelles on constate des évènements étranges ou criminels. Un jeune homme est également recueilli pour travailler et se rapproche de la baroudeuse, fascinée par sa folie douce et sa liberté sans passé. L’atmosphère est inquiétante, tous les personnages sont comme une promesse de débordement, une menace à l’image du village en ruines dans les bois proches de la ferme. On reconnait bien le style de Pierre Pelot, cette libération comme but, un besoin de protection, un environnement hostile et l’histoire qui s’emballe, un sentiment d’étrangeté et une réalité fuyante. Mais c’est avant tout un roman d’angoisse, d’un fantastique classique et subtil, avec sa malédiction, le prêtre sataniste qui veut devenir un sorcier et la perdition. L’action est dynamique avec ses différents points de vue qui se recoupent, pour concrétiser la malédiction par-delà le temps.