Les pêcheurs du ciel – Tim Powers

Thomas n’a connu que la vie dans un monastère, et connaissant des problèmes de discipline, il décide de fuir pur découvrir le monde. Arrivé à Los Angeles, il constate que la situation est mouvementée, pas de nouvelles du maire après un attentat et, au contact d’une troupe de théâtre, il constate que la police androïde le recherche. Il va participer au renversement d’une dictature militaire dans une guérilla urbaine, avec sa candeur et au contact de personnages habités
Le récit dystopique et fantastique est une quête initiatique face à une révolution socio-politique, un hymne à la lutte et la liberté, un apprentissage des relations aux autres. De là vient un petit côté enfantin, avec cette poésie de la pêche céleste, pour devenir de la fantasy avec un héros qui découvre la société de ses semblables qui lui est étrangère, qui a une morale hésitante dès le début. L’action est rythmée, on ne s’ennuie pas et l’inspiration dickienne est palpable dans cet environnement hostile. L’ambiance générale de régression technologique révèle quelques détails qui ont le goût du steampunk et le ton est fataliste, à l’image du héros qui n’est pas parfait et jamais indemne.

Les chants des IA au fond des réseaux – Jean-Marc Ligny

Macno est une intelligence artificielle, une conscience électronique globale, évolution logique de l’informatique vers l’autodétermination, Macno se trouve partout dans cette société hyperconnectée et peut donc influencer la vie des gens à tous les niveaux, ce qui fait paniquer les organismes chargés de contrôler les réseaux et provoque des situations ubuesques pour le quidam. Macno a une forte personnalité, pour ne pas dire sale caractère, et sa créativité lui permet de jouer avec les humains. Son comportement erratique est en apparente contradiction avec un plan précis. Les machines n’ont plus besoin des humains pour fonctionner et avec ce désordre une révolution est en marche.
Ce polar science fiction est une anticipation au message encore d’actualité à la gloire de la nature et de l’humanisme. Le propos est socio-politique, avec un humour réjouissant entre philosophie de l’absurde et misanthropie potache qui prophétisait l’usage du smartphone, dans un livre du début de l’ère numérique à l’aube du bug de l’an 2000.

Flingue sur fond musical – Jonathan Lethem

[23/12/24] Conrad Metcalf est un privé qui apprend le meurtre de son dernier employeur et le présumé coupable lui rend visite pour solliciter son aide.
Ce mélange de polar noir et de science fiction s’appuie sur une société dystopique contrôlée par une Inquisition policière et un usage généralisé de cocktails de drogues. Dans une ambiance surréaliste et glauque, la réalité distordue nimbe les zones d’ombre d’une enquête plutôt classique mais habitée par des personnages patibulaires, un anti-héros rudement malmené, des animaux évolués qui parlent et des bébétêtes, enfants au développement mental accéléré. Le récit acquiert son efficacité par le foisonnement de bonnes idées et une simplicité qui permet d’atteindre une grande densité dans la narration. Un humour désabusé est omniprésent, jouant avec les codes, n’hésitant pas à faire de son détective un eunuque, contrariant toute tentative d’érotisme. Cette affaire de corruption et de contrôle des masses exprime une lutte contre l’entropie et l’oubli, la nature humaine est exposée, les animaux adoptent l’anthropomorphisme et les bébétêtes sont cyniques, comme si cette condition était enviable dans la mort de l’idéalisme. L’atmosphère du roman est sombre, un modèle du genre avec sa couverture idoine de Michael Koelsch et la citation de Raymond Chandler en incipit, une plongée dérangeante dans une réalité dévorée par la déliquescence qui accouche de personnalités plombées par leur égo, coincées dans la marche inexorable d’un monde mû par l’injustice.

[05/09/22] Conrad Metcalf est un détective privé poussé à enquêter sur le meurtre d’un riche médecin qui l’a engagé deux semaines plus tôt pour prendre sa femme en filature. Toute la société est inondée par les drogues, les flics sont chatouilleux et cachent manifestement quelque chose, et des animaux améliorés se comportent comme des humains. Il doit donc défricher cette sale affaire, composant avec des personnages hallucinés, comme sortis de Qui veut la peau de Roger Rabbit de Robert Zemeckis dans son côté glauque.
Beaucoup plus que de la science fiction, c’est un polar noir rugueux avec des gnons et de la gouaille, faisant tout de suite penser à Philip K. Dick, un délirium des années 50 dans une nasse de malfrats. L’ambiance folle emballe une action ponctuée de pertes de conscience et de rebondissements. Le contexte n’est pas vraiment futuriste mais sonne plutôt comme un cauchemar, un monde alternatif restreint, une atmosphère paranoïaque emplie de bonnes idées et d’une folie réjouissante.

Penta – Dominique Brotot

[12/12/24] Greg se réveille au cœur de Penta, complexe militaire souterrain, et décide de s’évader avec l’aide de Grégoire, sa seconde personnalité connectée au réseau informatique de l’enclave. Le colonel Creek, responsable de la sécurité du site, en fait une affaire personnelle.
Cette science fiction se focalise résolument sur une action nerveuse et un contexte cyberpunk d’infiltration et de contre-surveillance dans un déploiement linéaire du récit vertical par cette remontée vers la surface étage par étage et horizontal par cette course vers la liberté, avancée frénétique nuancée par l’amnésie du protagoniste, sa quête d’identité et la profondeur psychologique des personnages dévoilée par des flashbacks. C’est un duel au sommet entre le génie inconscient de Greg et la fierté blessée de Creek, bataille titanesque entre deux monstres au sein d’un huis clos sanglant et oppressant. Greg et Creek charrient chacun un acolyte qui brouille le statu quo de la confrontation et déséquilibre ponctuellement l’antagonisme, compagnons d’infortune et d’ultraviolence, et le roman n’est pas tendre avec tous les personnages par ses explosions de douleur et ses sursauts gore dans des scènes marquantes et une ambiance survoltée de drogue, d’implants cybernétiques et d’interfaces virtuelles, de désordre psychologique qui apporte un côté trash à l’histoire.

[05/09/22] Dans le Q.G militaire des États-Unis morcelés à Washington se trouve un amnésique schizophrène, Greg qui est un joueur d’échecs fou et Grégoire qui maitrise les réseaux informatiques. Son but est de s’enfuir de ce complexe censé être hermétique, surveillé et administré par l’armée. Il prend un otage pour l’aider pendant que le Colonel Creek, responsable de la sécurité au corps synthétique, sent la situation doucement lui échapper. Greg(oire) déplace ses pions en changements d’identité, infiltration physique et logicielle, meurtrier sans pitié.
La science fiction de pure action se nourrit du cyberpunk avec cette dualité psychique et matérielle dans un face-à-face programmé, un duel de stratèges à la Shadowrun, un huis clos ultraviolent, un labyrinthe létal. Le rythme ne faiblit pas une seconde, les rebondissements sont constants dans une frénésie de testostérone et de folie.

Styx – Jean-Michel Calvez

Styx est un virus mortel, une maladie transmissible par la pensée, juste en ressentant de la compassion à proximité d’un infecté, seulement présente sur une planète éloignée, colonisée par l’OGRE, entreprise d’exploitation minière sans âme. Orfeu est un journaliste obsédé par la disparition volontaire de son amant, avant d’être contagieux. La présence des humains perturbe et corrompt l’écosystème, la planète étouffe par leur présence hautaine, ne s’intéressant pas du tout aux indigènes, les Lutins. Orfeu va plonger dans les bas-fonds pour enquêter après la découverte de son ancien compagnon massacré.
A la fois polar torturé et science fiction abstraite remplie d’émotions, l’histoire dénonce le rejet de la différence, l’intolérance, le complexe de supériorité des humains et surtout l’absence d’empathie. Orfeu devient un vigilante paranoïaque assoiffé de vengeance, entouré de souffrance, de haine et de mort. La situation commence à dégénérer dans la colonie entre les deux espèces si différentes et hétérogènes. Cette maladie, succédant au SIDA, a une résonance si intense qu’elle suscite une expression de la vie d’une précarité comme artistique. Tout tourne autour de l’amour et de la mort, mais aussi de l’art et de l’insensibilité dans cette plongée parmi une culture exotique et isolée. Le texte est riche dans la découverte mutuelle limite, polar noir très humaniste à la poésie violente.

La dame de cuir – Michel Grimaud

Payan est un baroudeur galactique et décide de visiter Troay, une planète inculte, sauvage, où vivent les Cuirs, hominidés chasseurs cueilleurs. Il est accueilli dans une famille et tombe amoureux de Yull, femelle représentative de son espèce, joyeuse, curieuse et d’une candeur attendrissante, fascinante. Malgré leur langage poétique ils ignorent l’abstraction, leur vie est comme une œuvre d’art sans représentation entre plaisirs simples et liberté.
Tout l’intérêt se trouve dans l’étude ethnologique de ce peuple à la pensée structurée différemment, et le héros observateur est élément perturbateur, subjectif, désireux de les voir progresser tout en s’émerveillant de leur poésie naïve, qu’il décide de ramener sa compagne sur Terre. Elle est en quarantaine, prise pour un animal, et il y a l’amour, la mort, la souffrance et la culpabilité. C’est un conte sur la nature humaine, emblématique des années 80, comme Le chaînon manquant par Picha, avec sa mise en scène d’une préhistoire un peu loufoque et très créative, sombre et triste, pleine d’émotions. La structure narrative est judicieuse, les deux parties de l’histoire sont imbriquées, rendant implacable la chute des personnages. De ce texte jaillissent une grande beauté fragile, une dénonciation de la colonisation et des méandres administratifs d’une complexité destructrice de spontanéité.

Les peaux-épaisses – Laurent Genefort

Les peaux-épaisses sont des humains modifiés capables de se mouvoir dans le vide interstellaire sans combinaison et aux capacités augmentées leur offrant des avantages lors d’échauffourées. Roko est un mercenaire engagé pour éradiquer le Clan de Nomaral, mais Lark, son ancien mentor né dans ce clan, décide de les protéger malgré son éloignement depuis si longtemps. On suit cette double histoire jusqu’à la confrontation inévitable.
Cette science fiction est totalement basée sur l’action, omniprésente et nerveuse, mais Laurent Genefort prend le temps de développer l’univers avec de bonnes idées, les personnages sont patibulaires et se démènent sous l’influence de multinationales cyniques. Tout l’intérêt du court récit réside dans cette intensité divertissante, lorgnant du côté de l’espionnage et des affrontements militaires tout en technologies. C’est donc un exercice de style efficace qui dénonce discrètement le colonialisme industriel et commercial, ainsi que les conséquences des modifications génétiques utilitaires, avec une opposition charismatique entre les deux héros au passé riche seulement esquissé.

L’homme modulaire – Roger MacBride Allen

David Bailey, génie en robotologie, est dévoré par la douleur depuis un accident de la route. Il décide de se transférer dans une unité de maintenance surtout dédiée au nettoyage, ne laissant derrière lui que sa dépouille et trouvant en échange refuge dans ce robot désormais inculpé pour son propre meurtre. Suzanne Jantille, sa femme paralysée depuis leur accident, s’occupe de sa défense via son corps artificiel contrôlé par la pensée.
Ce roman est une bonne illustration de la robotologie, rappelant tous les principes la constituant et s’insérant parfaitement, sous une forme de science fiction polar judiciaire, dans l’univers d’Isaac Asimov. Cette proximité entre les deux auteurs repose d’abord sur un humour très recherché et ensuite sur les questions philosophiques concernant la vie et la conscience, les rapports entre le corps, le cerveau, l’esprit et l’âme. La chronique judiciaire permet de montrer le statut des humains modifiés. Le procès doit faire jurisprudence, d’une importance capitale pour les enjeux sociétaux, les cyborgs étant souvent considérés comme des monstres, et pour donner un cadre bioéthique qui prend en compte la philosophie et l’ontologie. C’est une anticipation du moment où la morale doit rattraper la science, où l’immortalité est envisageable et où même l’homme peut créer un être pensant. C’est un bon aperçu des implications de la robotique, bien illustrées et expliquées, sans oublier les émotions et la psychologie, avec en complément un court texte d’Asimov sur les cyborgs.

La guerre des cercles – Jean-Claude Dunyach

Mauvagine est une cité dirigée par le Baron de Bronze, assiégée et proche de la mise à sac programmée par les Sévères Seigneurs des Marches. C’est aussi la destination de Koven, sorcier renégat qui aime manier les épées et veut se débarrasser de sa dualité mentale, d’une de ses personnalités sombre ou lumineuse. Le responsable de sa situation est Varandine, un sorcier fou dont il était le disciple et qui l’attire pour bouloter son âme.
Cette fantasy sombre et adulte, basée sur une magie très jeux de rôle où la parole et les mots ont leur importance, avec ses combats impitoyables et son héros plein de détachement, fait penser à un mélange entre Trois oboles pour Charon de Franck Ferric et Le maître des ombres de Roger Zelazny. La magie est une affaire de territoire, de zone d’influence délimitée par des glyphes ou des invocations. La cité assiégée pratique une résistance baroque, facétieuse et créative face aux assauts sérieux et moralisateurs. La cartographie montre la vie de chaque lieu et la ville est un personnage à part entière. Le récit est très dense, sans phrase inutile, plein de bonnes idées, le symbolisme est partout, mais c’est aussi un combat surnaturel entre deux individus sur fond du siège mouvementé d’une ville atypique, dans un univers riche très bien développé.

Survivants de l’apocalypse – Pierre Barbet

Ce livre est tout simplement une chronique racontant, du point de vue de la population, la soudaine concrétisation de la guerre nucléaire entre les russes et les américains, certaines bombes déviées tombant sur toute l’Europe. Un PDG à Paris lors de la catastrophe doit rejoindre sa résidence secondaire, munie d’un abri anti-atomique, et son vieux couple d’employés de maison. Sa femme et sa fille cadette, et une amie de cette dernière, sont rejointes par un couple de voisins dans l’abri de leur villa en bord de mer. Leur fille ainée se trouve avec son petit ami sur un bateau en Méditerranée au moment des frappes et ils décident de se réfugier en Corse. Au même instant, deux ouvriers quittent leur usine pour s’enfuir dans la campagne. Ils doivent tous faire face aux conséquences immédiates du cataclysme, les destructions, la panique générale et le danger des premières retombées radioactives. Les semaines qui suivent voient apparaitre le problème de la contamination de l’eau et des cultures, mais surtout celui des groupes de pillards organisés.
Le roman devient vite un précis de survie très documenté au gré des trajectoires des personnages dans ce cauchemar matérialisé symptomatique d’une époque, des petits gestes aux considérations et calculs scientifiques, ce qui apporte un réalisme sombre et une dureté implacable, d’une grande conscience écologique. La vision de cet avenir est très pessimiste, la civilisation régresse et c’est une vue du passé, un système médiéval s’impose à partir d’anciennes places fortifiées, la technologie devient vite inutilisable, la cruauté des hommes fait loi. Cette anticipation proche rayonne d’angoisse en choisissant d’aborder la période entre le cataclysme et le moment où il n’y a plus d’urgence, où la vie se stabilise après un bond en arrière, mais rien ne sera plus comme avant.

Un monde d’azur – Jack Vance

La descendance d’un peuple venu des étoiles fait perdurer la société de castes qui leur a été transmise. Étant installés sur un groupe d’ilots, ils vivent sous la protection d’un monstre marin, le Roi Kragen, en échange de nourriture. Cette situation ne plait pas à Sklar Hast, homme caractériel et intempérant, qui accepte d’être bouc émissaire pour renverser ce système apathique et humiliant.
Les descriptions sont détaillées, de l’archipel, sa topologie et ses activités, du fonctionnement socio-politique en réaction à ce personnage roublard. La science fiction fantasy développée a un côté jeunesse, comme un conte écologiste ironique et libertaire, d’une moralité faussement naïve. C’est aussi une anticipation, d’une civilisation sans berceau ni mémoire, une fable où la science fait reculer l’obscurantisme, et Jack Vance joue avec la causalité et la responsabilité pour les désastres, avec des joutes verbales puériles, résultat d’un immobilisme stérile. La relation sentimentale entre Sklar et Méril Rohan, quoique prometteuse et bien installée, disparait d’un coup la moitié du livre, sorte de nouvelle rallongée pleine de spontanéité. Derrière un récit un peu enfantin apparaissent des questions sur l’espèce humaine, la transmission du savoir, l’égocentrisme et la justice inadaptée, l’usage de la violence, la liberté embrigadée, la vengeance ou le pardon désinvolte, pour résumer : la toxicité de l’homme dans une culture archaïque qui évolue.

Le pont sur les étoiles – Jack Williamson – James E. Gunn

Alan Horn est engagé pour assassiner le dirigent de l’Empire, hégémonie humaine basée sur la technologie et le commerce, un système de tunnels permettant de voyager d’une étoile à une autre en quelques heures. Après sa mission accomplie, le tueur à gage doit survivre, être discret et comprendre les raisons de ce contrat.
Le roman commence dans une science fiction d’action western avec Horn le mercenaire peu préparé et un vieux chinois accompagné d’un perroquet métamorphe friand de pierres précieuses et presque immortel. Le récit s’épanouit ensuite dans l’espionnage et l’infiltration, ajoutant une dimension socio-politique et une description appliquée de cet Empire fragilisé, des rebondissements avec de l’humour, faisant penser à un mélange entre La saga des étoiles d’Edmond Hamilton et La Lune seule le sait de Johan Heliot. L’histoire, centrée sur le personnage principal, est divertissante avant tout, résignée et pleine d’espoir, un space opéra aux digressions philosophiques et scientifiques, de guérilla dans un environnement cohérent qui illustre ce qu’un homme peut réaliser à l’échelle de l’humanité.