Mordre le bouclier – Justine Niogret

Après avoir vu son demi-frère, prévenu par Bréhyr, ancienne femme de Regehir, Chien du heaume, malgré ses mains ravagées, va accompagner cette dernière dans sa quête pour supprimer ceux qui l’ont enlevée dans son enfance. En route elles s’arrêtent chez la mère de Chien, ce qui ne lui apporte que la crainte de vivre le même destin funèbre que son père. Chien découvre la ville puis la quête meurtrière de Bréhyr les rappelle sur le chemin du retour de croisade, à surveiller l’apparition fantomatique espérée des vaincus abandonnés de Dieu. Se joignent à elles la Petite, arbalétrière froide, et Saint Roses, un croisé éclopé à la foi amputée, et Chien y voit un peu plus clair, la Salamandre s’invite aux premières loges pour la moisson, l’abattage. Dans ce deuxième tome, la quête identitaire cristallisée par son ancrage dans le passé devient une prise de conscience, une acceptation de son histoire et de sa propre nature pour juste vivre malgré toutes les blessures, pour éteindre la rage de vengeance et l’autodestruction. Chien peut alors se tourner vers l’avenir, dans une époque sombre où rares sont les adultes qui vieillissent vraiment et peuvent acquérir une certaine sagesse, où les enfants existent à peine, handicapés par la méchanceté et l’indifférence lorsqu’ils ont le malheur de vivre.

Chien du heaume – Justine Niogret

Chien du heaume est une jeune femme du Moyen-Age qui sait se battre et survivre dans la nature hostile, la brutalité du monde ne lui fait pas peur. Elle se lie d’amitié avec Bruec, le chevalier Sanglier, qui l’invite dans son château, et avec Regehir le forgeron. Elle leur dit être à la recherche de son nom, et cette quête d’identité est celle d’un animal, l’instinct a remplacé la mémoire dans un cheminement brutal et cruel, à la découverte de l’histoire de cette contrée. Autour d’eux rôde Egregorein le Veilleur, la Salamandre, dogue rouge de la Chasse Sauvage, source potentielle et surnaturelle d’informations pour Chien du heaume, mais aussi un péril menaçant et une fausse piste. La présence dans le château d’Iynge, un jeune lige et musicien délicat, et de Noalle, femme-enfant de Bruec, folle dans sa solitude, ne lui apporte que fureur et tristesse.
L’ambiance médiévale est très étudiée, pleine de vitalité, entre vieux français et folklore, d’une noirceur violente d’où surgit une lueur poétique diffuse, un esprit révolté derrière la puanteur ambiante, les chairs rongées et les injustices exécrables. Les personnages sont massifs dans un monde fait pour le combat, Chien est une femme à la hauteur des hommes, elle les dépasse souvent.

Cocons – Philippe Guy

Janyl a une vie de forçat dans les galeries souterraines de Totarra, un bagne dédié à l’extraction de minerai. Contrairement à son ami codétenu Gersan, il n’a plus de souvenirs précédant son incarcération, mais ils partagent la volonté de s’évader. Après une tentative infructueuse, un responsable de l’autorité politique rend à Janyl la liberté et sa mémoire d’aventurier rebelle arrêté après une expédition dans le sud pendant laquelle il a découvert une substance miraculeuse tirée d’étranges cocons.
Dans ce court roman, entre les péripéties carcérales et la préparation de la mission dédiées aux amitiés viriles, le temps de préparation de l’histoire semble disproportionné. L’action est discrète et l’aventure tarde à venir dans une fantasy très classique avec ses clichés, la constitution d’un groupe de baroudeurs, les seules femmes sont anonymes et objets de plaisir. La narration est fluctuante, d’ellipses un peu frustrantes à de longs passages anecdotiques, et les genres abordés sont multiples comme les lieux traversés, comme un Tim Powers pas très inspiré, avec un message à la limite de l’ambigüité.

Tous les pièges de la terre – Clifford D. Simak

Dans Tous les pièges de la terre, Richard Daniel est un robot au service d’une famille depuis six siècles dont le dernier membre vient de mourir. Livré à lui-même et ayant dépassé la durée de vie d’un siècle imposée par la loi, il fuit accroché à un vaisseau spatial. Il est un humanoïde stressé, paranoïaque, avec une conscience aigüe de sa condition puis, pendant son voyage, il expérimente les effets de l’hyperespace sur son esprit, robot prisonnier dans la perception au-delà des dimensions spatio-temporelles. Dans cette transposition humanisante apparait la théorie de l’évolution vers une métamorphose métaphysique, l’être mécanique devenant supérieur à l’homme et apprend la bonté auprès d’un chien et d’un nourrisson, le parallèle avec Demain les chiens est fait.
Dans Bonne nuit Monsieur James ! Henderson James reprend conscience armé et allongé au bord d’une route. Il se souvient qu’il doit traquer et tuer un Puudly, spécimen importé illégalement qui risque de détruire l’humanité. L’ambiance polar et science fiction est enrichie par une paranoïa, un flottement de la conscience sur un fond de clonage et d’étrangeté extra-terrestre mêlant action sombre et fantastique.
Dans Raides mortes, une équipe d’exploration découvre sur une planète recouverte d’herbe des animaux bizarres comme des vaches colorées. Une de ces Créatures approche et tombe raide morte, le reste du troupeau s’enfuit alors. Une étude exobiologique de la créature et des observations du biotope montrent que la planète est un organisme symbiotique, un système vivant simple aux parties complexes ayant une utilité. L’histoire démontre avant tout l’aveuglement anthropocentrique et l’incapacité à penser autrement, sans conditionnement. Le microcosme et le macrocosme s’articulent et l’utilitarisme biologique préside à un piège inventif et extravagant.
Dans Les nounous, tous les enfants de Millville sont précoces et sérieux après être passés par le jardin d’enfants dirigé par trois nurses extra-terrestres. Cette nouvelle est pleine de nostalgie à propos de l’enfance perdue, de la vieillesse qui regoûte à l’insouciance évanescente.
Dans Larmes à gogo, un non-terrien accompagné d’un robot débarquent sur Garson IV pour commercer avec le peuple indigène, pour acquérir des tubercules permettant la fabrication d’un tranquillisant demandé sur Terre. Mais ils tombent sur une société peu évoluée et les Garsoniens refusent de vendre ou de troquer. C’est un bon exemple du choc des espèces, de l’incompréhension et de l’avidité humaine, un vrai casse-tête anthropomorphique.
Dans Le nerf de la guerre, Anson Cooper est un martien installé sur Terre, vivant dans la misère et dans l’espoir de quitter cette planète qu’il ne supporte plus pour rentrer chez lui. La conquête spatiale est ici présentée à la lumière du stress des mécaniciens dans des rafiots, du déracinement, du mal du pays qui s’installe inexorablement.

L’empire du Baphomet – Pierre Barbet

En 1118 Hugues de Payn rencontre, alors qu’il chasse, un extra-terrestre tombé en panne sur Terre qui a l’apparence tout à fait démoniaque aux yeux d’un humain. Le Baphomet lui propose tout de suite de l’aider à conquérir le monde, ce que Hugues accepte afin de répandre la foi chrétienne ici-bas et occuper la Terre Sainte, toujours au nom de Dieu. En 1275 Guillaume de Beaujeu, continuateur de ce pacte, lance une croisade à partir de Saint-Jean-d’Acre.
Ce court roman est dans la veine uchronique, revisitant l’histoire des Templiers, donnant une explication à leur or et aux feux grégeois surpuissants, cadeaux du Baphomet. Et c’est avec des grenades atomiques qu’ils écrasent les Égyptiens, les Mamelouks et les Mongols. Ce fond technologique et la situation dans son ensemble contrastant avec l’usage du vieux français et les implications philosophiques, d’une Terre ronde jusqu’à la vie avérée sur d’autres planètes. Avec la religion comme alibi à l’égocentrisme Pierre Barbet manie l’ironie et le décalage humoristique qui repose sur une forme de ridicule et d’exubérance pour montrer la vacuité du manichéisme. La drôlerie du livre rattrape bien son manque d’ampleur et de complexité.

Faeries 11 Spécial David Gemmel

Dans Les oiseaux chanteurs de Kristine Kathryn Rusch, le prince Tadéo charge Reynaldo, chasseur de créatures magiques, de capturer un oiseau chanteur pour son sacre. Il trouve un spécimen sous la forme d’une jeune fille serveuse d’auberge dans un hameau mirage mais elle peut lire ses pensées. Se présente à lui un dilemme ; utiliser sa ruse pour l’attraper ou céder à la séduction du merveilleux. Ce conte d’une fantasy naïve qui vise la sagesse exprime une nostalgie poétique et la fatalité des illusions.
Dans Son épouse unique et véritable de Louise Cooper, Leah se destine à épouser Carolan lorsqu’ils seront adultes. Mais elle est fille de sorcière et il est éloigné par sa famille pour débuter une vie classique. Elle le retrouve dix ans plus tard alors qu’il se marie avec Calla, une villageoise. C’est un conte moral qui met en scène l’archétype de la société archaïque dominée par une religion intolérante et le mythe de la fille victime de sa propre folie et de son aveuglement paranoïaque et monomaniaque.
Dans le Dossier David Gemmell par Simon Sanahujas est présenté l’esprit de cette heroic fantasy moderne qui contient l’idée d’une évolution des consciences, des personnages, malgré un manichéisme traditionnel. La présence de la magie est limitée et les récits tournent autour de la stratégie de la guerre médiévale. Ce contexte moyenâgeux abritant des personnages complexes forme une sorte d’anachronisme. La présentation historique derrière Le lion de Macédoine est intéressante, le plaidoyer pour une découverte du Cycle de Drenaï dans l’ordre d’écriture est convaincant.
Dans Frank Stockton, le pionnier oublié (seul texte qui n’est pas inédit) par André-François Ruaud, la mise en lumière de La femme ou le tigre ? fait écho à la nouvelle de Louise Cooper.
Dans La démone des batailles de Jean-Marc Ligny, le Chevalier Sombre erre au gré des batailles sous l’influence de Fata Morgana qui se nourrit de l’âme des morts. Seul l’amour pourra le libérer de cette emprise.
Dans Renversons la vapeur ! de Georges Foveau, le peuple opprimé d’Amérique du sud se soulève contre les colonisateurs européens dans un récit steampunk fustigeant l’iniquité sociale et la destruction industrielle de la nature.
Dans La source des errances (chapitre 5) d’Alexis P. Nevil, un oiseau-licorne femelle meurt…

Vendredi, par exemple… – Pierre Suragne

Dans ce roman dystopique publié en 1975, d’un point de vue écologique la froidure humide est installée, le ciel est couvert et nimbé d’une teinte tirant sur le rouge, d’un point de vue socio-politique le monde est divisé entre les socialistes et les capitalistes, opposition exacerbée localement par la lutte violente entre les anarchistes et les fascistes. Tout s’écroule autour du Dr Daniel Keyes, psychiatre, de Jorge Das Vila, anarchiste en cavale, de Serge Lovskovitch, commissaire de police qui assiège un immeuble infesté de fascistes, et de Paul-Marie Saint-Jenet, gouverneur sans vraie conviction et prisonnier de son statut.
La situation post-apocalyptique bouche tout horizon, tout havre, tout ailleurs dans un déchainement comme mythologique, une menace colorée dans un discret clin d’œil à Lovecraft. Les personnages désirent autre chose, une autre vie, mais ils sont enfermés dans les conditions d’une malédiction qu’ils ont créées vers la fin du monde, de l’espèce. L’histoire est vraiment pessimiste, proche de Jean-Pierre Andrevon par cet enlisement écologique, ce trou stérile qui oppresse l’humanité baignée dans le feu nucléaire, la solitude et l’ignorance, la disparition de tout idéalisme cristallisée dans le présent égoïste aux conséquences métaphysiques. C’est une allégorie de notre société, de l’irresponsabilité, de l’inadaptabilité insensée face à une fragile réalité.

Le Dobermann américain – Joël Houssin

L’Anti-gang de Paris a reniflé la présence de deux truands qui n’ont pas des têtes de vacanciers ni la réputation de sombrer dans l’oisiveté. Loïc Clodarec, jeune transfuge des Mœurs, est accompagné de Richard Dubois, un enquêteur expérimenté, pour débusquer la constitution probable d’une fine équipe et anticiper un potentiel coup d’éclat. Les représentants de l’ordre s’agglutinent autour de Yann Lepentrec avec Lucky son grand doberman et Michel Mondolini, un mac pisté par Clodarec, rejoints par Salva et Taite, les deux malfrats en mal d’action, dans le pays basque. Mais la nasse est perméable et l’histoire se focalise beaucoup sur les flics qui pataugent, entourés par des imprévus navrants qui se tissent au gré de l’inéluctable Loi de Murphy entre ridicule et sordide, impuissance et irresponsabilité.
Pas avares en hémoglobine, les fusillades et les rixes s’enchainent dans un humour sauvage et une ambiance années 80 avec des fulgurances de violence extrême et cette fatalité, amère malédiction propre à l’éternelle opposition entre flics et voyous.

Les cieux découronnés – Tim Powers

Frank voit son père mourir alors qu’il peignait un portrait du duc Topo, tué par son fils Costa pendant un coup de force pour prendre le pouvoir sur la planète Octavio avec l’aide du Service des Transports, une guilde armée. Il s’échappe de prison et se réfugie sous la ville de Munson où il devient peintre faussaire, cambrioleur, serveur et commis de cuisine, puis maître d’armes.
Sans aller jusqu’à la piraterie, la navigation et l’escrime sont très présentes dans cette aventure somme toute joyeuse, mouvementée pour le héros pauvre bougre, recherché et malmené. L’ambiance correspond aux bas-fonds londoniens du XIXe siècle, contextualisée dans une ère spatiale discrète et traversée par un humour désabusé. C’est un roman de jeunesse plein de fraicheur, d’aventure et d’action avec des bonnes idées, un côté politique un peu naïf avec les flibustiers et l’aristocratie. Frank est malchanceux mais il s’en sort toujours, ce qui le rend sympathique, toujours dans l’action.

Un souvenir de Loti – Philippe Curval

Loti et Marjorie décident de s’installer sur Nopal pour finir leur vie, une planète utopique à laquelle il faut s’adapter. Cette vie eutopique de liberté présuppose une modification de l’être, un abandon du conditionnement de l’espèce en chaque individu.
Philippe Curval se frotte à l’utopie dans le contexte de la science fiction, d’une communauté universelle des espèces par la métamorphose des individualités, en conservant l’étrangeté farfelue de la mise en pratique de ce système. Cette novella à la limite du délire narcotique est totalement relativiste à travers le cheminement de ce couple d’humains qui se déleste du point de vue anthropocentriste concernant l’amour et le sexe, le genre, la propriété et l’argent, le rapport à l’environnement. Philippe Curval explore les limites d’une idée qui n’est pas faite pour exister, avec un peu de sa nostalgie d’idéaliste et de libertaire prônant la diversité et la création artistique.

Résurgences – Ayerdhal

Un sniper surentrainé, persuadé d’avoir abattu la tueuse transparente, insaisissable, mais elle se réveille au secret, paralysée et amnésique. Stephen, par son implication passée, est approché par Caher, un ambitieux de la DST. La tueuse fantôme est toujours aussi présente, comme une mélodie générique persistante, un écho infini, un reflet distant.
Ce polar, avec un fond géopolitique et des préoccupations sentimentales, est sombre avec des fulgurances plus lumineuses et poétiques. Retrouver les personnages est un plaisir qui solidifie le diptyque. La chasse au sniper surdoué ravive l’historique des activités clandestines menées par les différentes agences et officines. Comme dans le premier tome l’histoire repose sur la psychologie, le mystère, l’enquête un peu cyber, une existence très incertaine. Le thème, en transparence, reste focalisé sur la confrontation entre le cynisme des puissants qui gonflent les conflits armés dans le monde et le destin des enfants martyrs, la déshumanisation expérimentale qui génère des monstres, le machiavélisme irresponsable de la Guerre Froide des années 90. L’immersion dans l’univers des tueurs à gages et du renseignement oscille entre la vitalité de l’action et des moments de recul profonds, lucides et d’une tristesse poétique.

Cendres – Thierry Di Rollo

Dans Cendres, Renaud est prisonnier d’un camp ignoble, comme ses congénères nés d’une éprouvette, dénué de mémoire et d’espoir, privé d’histoire familiale et incapable de sentiment amoureux, déshumanisé et sans avenir, affamé et enchâssé dans la puanteur, dans une vie insensée.
Dans Jaune papillon, un indigent est kidnappé parmi la foule et se réveille sans mémoire aux mains d’un savant fou, d’une armée qui fabrique ses anciens combattants à coups de scalpel.
Dans Les hommes dans le château, Blandine est une enfant issue de la plus grande misère, vendue à un tyran reclus dans son domaine. Elle parvient à s’échapper avec l’aide d’un habitant de la ville voisine. Elle est la proie d’une chasse cauchemardesque, une fuite perpétuelle au sein d’une société rongée par la décadence.
Dans Quelques grains de riz, Thierry Di Rollo questionne la création artistique à travers Lenquist qui voyage dans le temps pour rendre hommage aux Beatles.
Ce recueil est très sombre, désespéré parfois et toujours plongé dans la folie d’une science sans limite et d’une société corrompue, la mort rôde et la privation de liberté menace.