Après l’Apocalypse, Gueule de truie est un tueur inquisiteur au nom de Dieu, dressé par une organisation depuis son enfance pour exterminer la vermine humaine. Son masque à gaz et sa combinaison de cuir l’isolent de l’environnement dévasté. Il rencontre une jeune fille qui vit dans les ruines infestées et la nature hostile en transportant une boite en fer. La narration est rude, remplie de violence et de déliquescence avec une noirceur et une intensité psychologique extrêmes. Leur quête se découvre et s’impose suivant les épreuves qui se présentent dans ce monde insensé et inexprimable. La mort et le silence sont palpables, épais à mâcher, qui révèlent et menacent de noyer la révolte intérieure. Au cœur du roman se trouve l’enfance détruite et la difficulté de s’adapter à un monde qui semble renaitre, par une ordalie qui montre ce qui a disparu avant d’exister, oxymore ontologique. C’est l’illustration de ce qu’un environnement barbare peut faire d’un enfant et le fardeau qui pèse, la peur et la haine, au travers d’un symbolisme âpre, la solitude et la douleur d’un être qui ne connait que la cruauté.
Les humains ont trouvé le moyen d’avancer dans le temps, enfermés dans des bulles de stase hermétiques pour une durée choisie ou imposée. A un moment de l’histoire de l’univers l’humanité a disparu, hormis les rescapés endormis. A leur réveil programmé, ils sont accueillis par Yelén et Marta Korolev, organisatrices de la survie dans une ville abritant différentes communautés. Après un saut dans la flèche du temps ils se rendent compte que Marta a été assassinée et Will Brierson, ancien policier, commence à enquêter, secondé par Della Lu, femme mystérieuse sortant d’un voyage de 50 millions d’années. Ce whodunit de science fiction est aussi un planet opera temporel au gré des transformations de la planète et des aléas de la vie en société restreinte, le choix étant de continuer à avancer dans l’avenir ou installer une colonie viable. Ce récit ingénieux d’anticipation dystopique manipule des concepts scientifiques et philosophiques sur l’évolution et la nature, l’être humain et ses limitations, le progrès et la conscience. La disparition des hommes dans le passé pourrait n’être que le franchissement dans le développement de la limite de compréhension des analyses et projections. L’enquête devient métaphysique avec le devenir d’une espèce parmi d’autres et la globalité d’un univers exotique à connaitre. L’ambiance devient vite paranoïaque et claustrophobique dans cette fuite en avant confinée, dans cette position à la marge de l’espèce des personnages ayant manqué un embranchement qui leur échappe et refusant de mourir. Ce succédané de vie sociale et politique terrestre est mû par les luttes d’influence. De la profondeur des propos ressort une certaine noirceur qui vient du vertige des individus, nappée d’humour noir, de l’idée d’un progrès exponentiel hors de portée, moins probable que l’extinction de l’humanité. L’intrigue policière se déroule jusqu’au bout parmi des idées lumineuses et des constructions théoriques passionnantes, tout de même un peu d’action nerveuse et marquante dans une illustration temporelle comme un accordéon massif de pression psychologique.
Sur Terre des déportations d’éléments subversifs sont organisées par le pouvoir à destination de planètes propices à l’installation humaine. Ross et Berkel, amis de très longue date, considèrent leur tour comme imminent et anticipent leur exil en se portant volontaires, après s’être arrangés pour emporter clandestinement de quoi les aider. Plus tard, sur une de ces planètes colonisées, Pédric et Bo sont des pilotes d’avion témoins de la présence d’éclaireurs Terriens. Après plusieurs siècles, les Terriens perçoivent cette civilisation de rejetons comme barbare et coupable, alors que les fondateurs déportés ont initié un processus utopique en harmonie avec la nature. La confrontation entre arrogance et opiniâtreté stratégique est inévitable. Cette société nouvelle à l’évolution raisonnée est une image de la seconde chance. Le récit exhale l’aventure, longue de plusieurs siècles, avec depuis le départ la certitude, pour les colons forcés, d’être retrouvés par une civilisation technologiquement supérieure. Cette idée de l’opposition entre deux branches de l’humanité est enrobée d’aéronautique, d’humour et d’action avec des rebondissements et des personnages caricaturaux à dessein, d’une vitalité confondante.
Pédric doit accueillir une Terrienne qui ne le lâchera pas d’une semelle pour découvrir sa façon de vivre, pour évaluer une société étrange aux yeux des voyageurs. Cette cohabitation forcée provoque un comique de situation un peu stéréotypé mais aussi une ambiance paranoïaque de surveillance et de jugement, l’attitude arrogante et cachotière des Terriens occasionnant la constitution d’une résistance clandestine. La société utopique décrite par P.-J. Hérault est totalement coupée de l’extérieur, sans frontières sur la planète, sans communautarisme et organisée dans des intentions de démocratie directe. Le texte est joyeux, un peu potache sans franchir les limites, les héros sont beaux et intelligents, soudés par une camaraderie indéfectible, les femmes sont drôles et malignes mais pas très belles. C’est un savant mélange entre les voyages, la faune exubérante et le système planétaire détaillé de la fantasy, le socle scénaristique d’une science fiction politique et morale, l’action éclatante et le mystère organisé d’un polar, qui forme un récit dynamique présentant une humanité qui peut évoluer raisonnablement. Ross et Berkel, en introduction de ce diptyque, sont des visionnaires rêveurs à l’origine d’un projet millénaire, graine plantée par des démiurges dans une cosmogonie malicieuse.
Dans Vilain, Walter Beauregard, à la libido en berne, invoque un démon pour y remédier et se retrouve affublé d’un short de bain argenté revigorant. Dans Abominable, Sir Chauncey Atherton part dans l’Himalaya pour sauver la star de cinéma Lola Gabraldi des griffes des Abominables Hommes des Neiges. Dans Rebond, Larry Snell découvre qu’il peut imposer sa volonté à n’importe qui par la parole, jusqu’à exiger la mort instantanée d’une personne, un Pouvoir euphorisant qui fait enfler dangereusement son égo. Dans Cauchemar en gris, pour un grand-père amnésique l’amour pour sa femme revit. Dans Cauchemar en vert, un homme est devancé par sa femme pour demander le divorce. Dans Cauchemar en blanc, un homme est censé dormir dans le salon de l’appartement de sa belle-sœur célibataire, alors qu’avec sa femme elles sont dans la seule chambre. Dans Cauchemar en bleu, Fredric Brown démontre la nécessité d’apprendre à nager. Dans Cauchemar en jaune, un escroc veut tuer sa femme et disparaitre dans la nature à l’instant même de son quarantième anniversaire. Dans Cauchemar en rouge, un homme vit l’Apocalypse après un épisode sismique. Dans Malheureusement, Fredric Brown illustre les problèmes de compréhension entre espèces intelligentes. Dans L’anniversaire de grand-mère, Wade Smith se retrouve piégé au sein d’une famille soudée. Dans Voleur de chats, le coupable confesse un mobile surprenant et insoluble. Dans La maison, un homme erre dans la maison de ses souvenirs où règnent la mort et la fatalité. Dans Deuxième chance, des androïdes rejouent des parties de baseball 500 ans plus tard, les humains ayant disparu. Dans Les grandes découvertes perdues, Archibald Praeter découvre l’invisibilité mais constate à ses dépends qu’elle est inopérante dans la nuit noire, Paul Hickendorf atteint l’invulnérabilité enfermé dans un champ de force portatif et reste piégé sans air, Ivan Ivanovitch Smetakovsky a trouvé le secret de l’immortalité mais l’utilise quand il est très malade pour le rester indéfiniment, panorama uchronique d’une histoire avortée de la technique humaine. Dans Lettre morte, un tueur voit double et son cœur ne le supporte pas. Dans Hymne de sortie du clergé, la métaphore faite d’une armée en pleine guerre et de pièce d’échec questionne sur le sens du manichéisme et sur la liberté individuelle. Dans Marotte, un pharmacien escroque des maris qui veulent empoisonner leurs femmes. Dans L’anneau de Hans Carvel, un vieil homme marié à une jeune femme obtient dans un rêve de la main du Diable un moyen pour empêcher son infidélité. Dans Flotte de vengeance, une boucle temporelle est créée par le bellicisme humain, une escalade inextricable court-circuitant le principe de causalité. Dans La corde enchantée, une femme tente de réveiller la virilité de son mari à l’aide d’un tour de fakir. Dans Erreur fatale, un tueur tête-en-l’air simule un cambriolage chez son oncle à éliminer pour brouiller les pistes. Dans Les vies courtes et heureuses d’Eustache Weaver, un inventeur utilise une machine à voyager dans le temps pour s’enrichir mais tombe sur un policier temporel. Dans Expédition, le Capitaine Maxon reste une légende dans l’histoire de la colonisation spatiale pour avoir mené un équipage uniquement constitué de femmes. Dans Barbe luisante, malgré son super-daltonisme, c’est sa curiosité qui a perdu une femme découvrant qu’elle est mariée à un espion vénusien. Dans Jicets, la parthénogenèse ressemblerait à l’Immaculée Conception. Dans Contact, les humains ignorent une ancienne forme de vie intelligente sur Mars dans une occasion manquée d’étudier la planète. Dans Mort sur la montagne, un ermite meurt et la nature suit son cours. Dans Comme ours en cage, Quinby est un magicien qui a sauvé sa femme tombée dans la fosse aux ours d’un zoo, la transformant en plantigrade. Dans Pas encore la fin, deux extra-terrestres cherchent des êtres à utiliser comme esclaves et évaluent le potentiel de la Terre, l’humanité est sauvée grâce à une confusion. Dans Histoire de pêcheur, Robert Palmer parvient à se marier avec une sirène à la faveur d’un sacrifice pour gommer leur différence. Dans Trois petits hiboux, une sortie diurne leur montre les dangers hors de leur abri. Dans Faux-fuyants, un Tyrannosaurus Rex est affamé, en chasse pour se confronter à un autre grand dinosaure mais seuls des petits animaux l’entourent hors de portée. Dans L’assassinat en dix leçons faciles, Duke Evans est un délinquant qui gravit rapidement les échelons et finit par bien comprendre, à ses dépends, la nature du crime. Dans Sombre interlude, un visiteur du futur débarque dans une petite ville et se marie rapidement avec une femme, mais il a du mal à vraiment s’intégrer. Dans Entité-piège, un être immatériel se retrouve piégé dans le corps de John Dix, un militaire tué lors de la guerre sino-américaine au début des années 80. Guidé par la nature spirituelle de Dix, l’Étranger réalise le potentiel de son hôte en devenant un dictateur impitoyable. Cette anticipation exprime une angoisse face au totalitarisme et à l’impérialisme militaire, l’universalisme ne devant pas être imposé. C’est une nouvelle politique et métaphysique sur l’expression des pires penchants humains à travers un pouvoir individuel absolu. Dans Petit agnelet, un peintre inaccompli est prisonnier de sa jalousie dans une psychose paranoïaque mortelle. Dans Moi, Flapjack et les Martiens, un âne alcoolique, kleptomane, vantard et découvreur de filons minéraux est la première créature terrestre à communiquer avec des Martiens. Dans La bonne blague, un représentant en farces et attrapes en déplacement manque de discrétion avant de rejoindre sa maitresse mariée. Dans Dessinateur-humoristique, Bill Garrigan peut enfin vivre de son métier et devenir célèbre chez des extra-terrestres. Dans Les farfafouilles, Sam Walters est obnubilé par des poupées offertes à sa fille Aubrey qui symbolisent sa famille et leur destin. Dans F.I.N., la symétrie du texte montre un reflet à rebours. Les textes sont très courts dans l’ensemble, leur simplicité est riche et pousse à la réflexion dans la grande tradition des nouvelles de science fiction avec une touche de fantastique, une volonté de questionnement moral, un humour noir euphorique n’ayant pas peur du ridicule, typique de l’époque, et des idées d’une inventivité judicieuse.
C’est une rencontre entre Charlie Reade et Howard Bowditch, un vieux monsieur reclus au mauvais caractère avec Radar sa chienne berger allemand âgée, autour d’une vieille maison victorienne et un cabanon dans le jardin. Charlie surmonte les accidents de la vie, la mort de sa mère et l’alcoolisme de son père qui en découle. Devenu lycéen il est un bon garçon, il sympathise avec Mr Bowditch qui lui permet d’accéder à un Autre Monde magique par un passage souterrain. La première partie du livre est très classique avec quelques touches de fantastique dans l’Amérique banale amenées par des références aux contes de fées. Stephen King se pose en conteur d’histoire en commentant tous les états d’âme du héros, en multipliant les clins d’œil culturels et les adages, en incarnant avec délice ce vieux monsieur dépassé par la technologie, misanthrope et détenteur d’une expérience immense. Le côté enfantin dans le ton s’épanouit ensuite à travers une fantasy calquée sur les contes et leur dimension surréaliste, dans une vision archétypale du merveilleux, un parti pris naïf et moderne, pour ce qui demeure un exercice de style, un voyage qui se transforme en jeu de piste. Toute vraie noirceur est absente de ce livre traversé par un positivisme acharné et un sentimentalisme enfantin, contenant une sorte d’introduction à la tradition de l’imaginaire magique, des références multiples dans un contexte médiéval de royauté avec un grand méchant et un jeune héros libérateur. Cet univers s’adresse à ceux qui sont restés de vrais enfants. Un jeune garçon mène une quête initiatique dans deux mondes parallèles et incarne leur lien par-delà leurs différences, dans un message de tolérance et de souci de l’autre, de confiance et de don de soi, mais les lieux communs de la fantasy s’accumulent sans grande originalité comme l’enchainement couloir porte pièce, la contrée vampirisée (avec un Cthulhu hors-sol), la terre creuse, un Mal abstrait ou caricatural. Le style de Stephen King est reconnaissable derrière la forme infantile du récit, les quelques jurons et tendances scatologiques, instaurant une proximité avec le conteur quand même âpre dans cette vision très personnelle des contes de fées.
Dans Rêves captifs, une femme raconte ses quatre mois de captivité dans un placard et son évasion, entre rêve et réalité, un pont onirique et une ligne de fuite, une projection astrale sensible ou l’échappatoire désespéré face au traumatisme. Que devient la réalité face à la souffrance ? Dans L’heure en plus, une mère de famille rêve d’être écrivaine, entend une sonnerie d’horloge puis franchit une porte sortie de nulle part pour trouver l’inspiration dans un bureau en dehors du temps, bulle en dehors de la vie quotidienne qui provoque un déchirement, un dédoublement inconfortable. Dans Le remède, deux femmes élèvent un enfant qui ne parle pas et entre elles le langage devient une frontière infranchissable, un obstacle à la compréhension et une séparation dénuée de sens au milieu de sentiments indomptés. Dans Ma pathologie, une femme enceinte finit par consulter et les médecins découvrent, en lieu et place d’un bébé, une grosse tumeur, la pierre philosophale aux yeux de son concubin. La fragilité psychique et la dépendance affective débouchent sur des illusions et une manipulation, une emprise masculine à la saveur sectaire. Dans Mezzo-Tinto, une femme ayant emménagé depuis plusieurs mois chez son petit ami découvre la gravure d’une maison qu’elle n’avait jamais remarquée dans son bureau. Le triptyque composé par la gravure d’une maison hantée, la maison hantée et l’homme possédé fonctionne comme des niveaux de réalité emboités pour se renfermer. Dans La fiancée du dragon, une jeune femme emmène son nouveau petit ami en Angleterre sur les traces de son amnésie hantée par un dragon lors de son précédent séjour chez sa tante qui vient de se suicider. Cette quête d’identité se transforme en conte de fées onirique et oppressant, d’une voracité implacable. Ce recueil est traversé par une sensibilité sauvage, une ambiance étrange, une réalité fluctuante au gré des angoisses, des ombres de l’enfance et des engrenages mortifères, installant un état d’âme propice aux doutes et à la crainte d’une malédiction.
En 1467 au Japon, Hikari est une déesse métamorphe qui vit avec ses sœurs dans un clan à l’écart dans les montagnes et transgresse un tabou en s’intéressant aux humains qui bucheronnent. En 2016 à Tokyo, Mina est une lycéenne capable d’interagir avec les esprits, fantômes et démons. Une entité la harcèle dans son sommeil alors qu’elle enquête sur son père décédé, à la rencontre de yokaïs aussi inquiétants que malicieux. La quête d’identité de Mina est aussi une enquête paranormale dans un théâtre surnaturel superposé à la réalité, où les époques se tiennent dans un dialogue entre la nature et la civilisation humaine, où la poésie mystique, la noirceur métaphysique et la violence animale s’entremêlent dans le destin d’une lignée, les répercutions séculaires d’un conflit magique. L’atmosphère est presque exclusivement féminine, l’histoire étant centrée sur les personnages des sœurs, sur Mina et son entourage alors que les hommes sont comme absents. C’est une littérature qui s’adresse à la jeunesse, pleine d’émotion et de sensibilité, mais sans se priver de frénésie sanguinaire, dans une ambiance un peu manga, misant sur l’inquiétante étrangeté des récits de fantômes, sur l’humanisation et le zoomorphisme des esprits, la spiritualité atavique et une sensiblerie touchante dans une narration de l’intimité et des blessures secrètes. En arrière-plan se déroule une lutte entre la liberté individuelle, le rejet de la famille et le poids des traditions pour permettre un amour malgré la différence. L’action lie les émotions avec la violence psychique et la brutalité physique, entre possessions et meurtres. Les faux semblants, l’onirisme et les réalités qui se confondent, composent une incertitude et une fluctuation de la moralité des personnages secondaires mystérieux. Un aspect mythologique apparait dans cette fresque avec la cohabitation des dieux et des humains dans des destins sentencieux.
Shannon Moss, agent du NCIS, fait partie du programme secret Zodiaque, flotte de vaisseaux pour plonger en Eaux Profondes et voyager dans le futur où se situe le Terminus, point de disparition de l’humanité. En tant qu’enquêtrice elle est appelée pour se rendre sur les lieux d’un massacre à Canonsburg en Pennsylvanie. Dans l’ancienne maison de sa meilleure amie à l’adolescence, Courtney Gimm, dont le meurtre à l’époque l’a poussée vers la criminologie, Patrick Mursult et sa fille ainée Marian ont disparu, le reste de la famille a été tué à la hache. L’enquête piétine et Shannon se rend 19 ans dans l’avenir. Dans le récit la science fiction et le polar thriller sont distincts mais homogènes, mêlés par l’obscurité du propos, l’ombre projetée de la mort, ces sauts dans le temps qui coutent de la vie, parenthèse déduite et projection cauchemardesque. Ce polar temporel très noir est centré sur le personnage principal, consciente d’être une survivante en sursis, et sa recherche d’un tueur caché dans les plis du continuum. Dans la trame kaléidoscopique, les superpositions quantiques multiplient les vies dans des échos, étirent les lieux dans la profondeur de miroirs fuyants. L’approche scientifique lie l’immortalité et l’infinité, dans une enquête quantique avec voyages temporels subjectifs, paradoxes et illusions, relativité de point de vue, terrorisme et mythologie scandinave, la circularité d’une spirale et une causalité inversée, une bulle évènementielle qui éclate et se résorbe.
Sam Pendrek fait partie d’une expédition vers le nord sur le fleuve Ereb, à bord du Grand-Espérance commandé par Assad Oldweal, héros de guerre, pour réparer les machines Yuweh garantes de stabilité climatique depuis une catastrophe planétaire. En parallèle, Amalric mène une autre expédition pour trouver et transplanter un cœur artificiel à Annsara, mourante et cryogénisée depuis 700 ans. Ce roman ne vaut que par le voyage, sur terre, sur l’eau ou dans les airs, en développant une fantasy d’aventure à l’esprit steampunk post-apocalyptique par l’adaptation de la technologie à un environnement modifié, d’une créativité sadique. Les éléments naturels sont traités avec poésie et un art de la navigation réinventé, une lutte permanente pour la survie dans ce monde dévoré par les conflits géopolitiques armés et dans cette nature mortelle. L’ambiance est poisseuse mêlant humeurs et pourriture, remugles et morts sanglantes dans un onirisme lovecraftien et un matérialisme cru. L’histoire, sombre et implacable, aspire les destins vers un dénouement impitoyable, véritable machinerie mâchouillant les hommes à l’existence dérisoire.
Bart Fraden est un dictateur en déroute, sa base dans la Ceinture des astéroïdes est assiégée, encerclée par la coalition Terrienne qui s’est appropriée les gisements d’uranium. Sa fuite précipitée le mène sur Sangre, une planète dirigée par Moro à la tête d’une secte extrémiste, avec dans la soute de son vaisseau une quantité astronomique de drogues variées, rare marchandise ayant une valeur universelle. Fraden, sa compagne Sophia O’Hara au caractère bien trempé et Willem Vanderling un ancien pirate, ont beaucoup de mal à s’adapter et préparer un coup d’état sur cette planète de dégénérés. Au début ce journal de révolution joue avec un certain comique de surenchère dans l’ignominie, atténuant presque la vilénie des professionnels du renversement de régime par une situation ridicule de démons au pays des archidémons. Ensuite se déroule un planet opera sous forme de huis clos politique, terrain de jeu pour la guérilla, la manipulation des masses, les idées tordues et impitoyables de mégalomane. La comparaison avec le régime nazi est très claire, avec certains détails, mais c’est une dénonciation plus générale des dictatures qui apparait. En écho, une dictature en remplace une autre, et même si elle parait moins extrême, la promesse de liberté est un mensonge. L’absurdité réside dans cette différence de degré, et pas de nature, l’utopie est vaine, il n’y a que des profiteurs et des esclaves, dans un système fait pour se conserver. La révolution par la guerre n’est qu’une multitude de meurtres, et ici le peuple est outrageusement caricatural, constitué de débiles mentaux anthropophages, avec une outrance dans le comportement inhumaine et pathétique, induite par les faiseurs de révolution et que les semblants de prise de conscience de Fraden ne peuvent pas atténuer. La surface de l’histoire est nonchalante, empilant des scènes de boucherie ignoble de façon désincarnée, mais dans le fond le processus décrit rappelle furieusement les dictatures sud-américaines infiltrées par les nazis après la Seconde Guerre Mondiale (Argentine, Paraguay ou Chili). C’est une folie des grandeurs ridicule, un délire à base de drogue, d’égocentrisme fou et d’irrespect pour la vie humaine, un portrait cynique de l’après-guerre, le monde comme un terrain de jeu géopolitique avec ses populations manipulées et écrasées dans une caricature mythologique morbide. C’est une plongée dans la nature humaine, réveil d’un substrat qui entre en résonance avec la multitude.
Après un cataclysme les hommes ont fui la Terre pour s’installer sur Mars. D’un côté il subsiste des Terriens, les régressés à la technologie antédiluvienne dans une société primaire et tribale, de l’autre côté la recolonisation de la Terre par les Martiens est en route par l’arrivée de spécialistes en sciences humaines comme Léna, jeune socioethnologue. Dans sa tribu, installée dans une vallée, Cal est un chasseur qui veut faire tomber le tabou frappant les terres au-delà des montagnes. Il rencontre An-Yang, chasseur paria d’une autre tribu, d’une autre vallée, qui souhaite échapper à sa condition peu enviable. Cette dichotomie entre les Martiens évolués et les Terriens régressés permet d’allier science fiction et fantasy, un mélange scientifiquement étayé d’ethnologie et d’évolution de l’espèce, un voyage vers la survie et l’avenir de l’humanité. Le roman rejoue en l’étudiant la rencontre de l’homo sapiens avec l’homme de Néandertal en se questionnant sur la nature et la culture, et en tant qu’hymne aux précurseurs, montre l’importance des initiatives individuelles dans l’évolution de l’espèce, une expérience scientifique dans un bocal, belle parenthèse vouée à l’échec sans la compréhension de la différence. A l’arrivée, l’homme porte en lui l’aveuglement et la destruction. L’idéal de la science est de décrire ce qui réside au-delà du conditionnement, des conceptions étriquées et de l’ethnocentrisme. C’est aussi un bac à sable politique parcouru de vagues sociologiques et philosophiques avec toutes les implications éthiques.
Brune est une jeune femme qui couche son spleen dans un journal intime suite à la mort de sa grand-mère. Dans le temps d’Amboise, du nom d’un cartier qui a créé un jeu de tarot incarnant les 22 enfants garants de la magie, Brune initie la fusion de la réalité avec le merveilleux, les créatures fantastiques et la ville de Paris. Cette religion de l’imagination est combattue violemment par les dirigeants politiques dans une guerre impitoyable. La fusion est une alliance entre les légendes éthérées et la modernité matérielle, une fantasmagorie qui fait vivre les pierres et vibrer la vie citadine. Le livre repose sur l’osmose entre le texte et les illustrations, poétiques et assez contextualisés pour susciter la créativité féconde d’un univers sombre et enchanté pour dépasser les carcans de la société, la sécheresse spirituelle et l’intolérance.