Oregon, l’intégrale – Pierre Pelot

Alice Terance alias Oregon récupère son petit frère Kilian au Centre de formation Par4Central pour retrouver leur père le Commandant en chef de la Sécurité nationale Atton Terance dans leur maison isolée de Labastie. Oregon et Kilian recueillent un homme blessé d’un coup de tournevis qui dit s’appeler Ethan, chassé par Jérémie Cade et deux amis pour venger la mort de sa sœur Lora.
Cette Saison 1 correspond au premier tome, Le présent du fou, édité 27 ans plus tôt chez Fleuve Noir, presque méconnaissable par l’ampleur des ajouts, à l’image du chat cybernétique, et des modifications voulues par Pierre Pelot. Une menace plane sur la famille Terance et Oregon, renifleuse pour la Sécurité prédictive dans l’anticipation des risques terroristes, protège Kilian lancé sur ses traces dans sa formation au département de Sécurité territoriale avec comme atout inconfortable des crises épileptiques suscitant des scènes de carnage dans un contexte qui concerne le Commandant des forces actives de défense Ethan Danigo, sous les ordres d’Atton Terance pendant le Chaos, condamné et rétrogradé, surnommé Caïd Carnage et responsable de massacres. Les visions d’horreur subies par Kilian et Ethan sont au centre du récit illustrant le Chaos passé dans la lutte armée du Gouvernement contre l’extrémisme religieux qui couve dans un risque de résurgence. Alice, en tant qu’Oregon, est la grande sœur de Kilian qui remplace Lou-Gaël son fils, leur père Atton remplace Claude le compagnon d’Alice et père de Lou-Gaël, et Ethan n’est plus juste un quelconque vagabond mais son appartenance aux Cohortes rouges atténue son statut de Raconteur. Non seulement ces liens entre les quatre personnages dissipent le mystère prégnant de l’édition chez Fleuve Noir qui faisait son charme diffus jusqu’à la révélation en fin de quatrième tome mais ici la base du complot est en partie déflorée dès le début en poussant la mémoire ouverte et le Gouffre de Padirac comme but au second plan, supplantés par les séquences du Chaos transformant une destinée plutôt hasardeuse et opaque en prédétermination, explicable et transparente, insistant beaucoup plus sur la notion centrale, dans l’œuvre de Pierre Pelot, de dérapages.

Oregon et Kilian abandonnent le Poste de Labastie pour se diriger en direction du Gouffre de Padirac alors que Troper, un camelot itinérant renseigné par un collègue sur un marché, s’y trouve tapi dans le sous-sol d’un restaurant désaffecté en bordure du chantier de construction d’un parc d’attractions. Leur rencontre s’effectue par l’intermédiaire de Duddy Bonaventure, un forain actionnaire attendant d’installer son stand de voyance.
Cette Saison 2 correspond au second tome, Les forains du bord du Gouffre, chez Fleuve Noir, décrivant dans le détail l’itinéraire mouvementé sur la route du duo Terance, insérant des souvenirs d’interventions menées par Oregon sur les traces des Marcheurs de la Voie, secte dirigée par l’édile corrompu Joa Morano et son fils Albin, introduisant en même temps une histoire d’amour en pointillés entre Oregon et le lieutenant Thimothée L. Gweal qu’elle a connu comme chanteur de rock, développements pour compléter l’arc narratif originel autour de Troper. Pour résorber les modifications des personnages principaux, Oregon se présente comme Alice Viron la belle-mère de Kilian qui s’appelle Gaël, fils d’un Claude qu’elle convoque et recherche. Par l’importance des réminiscences et des apartés d’Atton, Pierre Pelot étaye son parti pris de quitter le mystère nébuleux, narré au présent dans l’édition Fleuve Noir par Alice et Lou-Gaël innocents du contexte, pour documenter l’implication d’Oregon dans le prolongement des rôles capitaux d’Atton et d’Ethan, abolissant toute candeur et relativisant au passage l’appartenance des Raconteurs à un hypothétique camp du bien ou à une troisième voie.

Oregon émerge après la course-poursuite dans le Gouffre, toute seule au fond d’un trou près d’un chemin de fer factice qui la mène dans une ville à l’atmosphère endormie dans laquelle Jiggs Moran mène une vie indolente.
Cette Saison 3 correspond au troisième tome, Le ciel sous la pierre, chez Fleuve Noir, mettant en scène le huis clos tendu en Terre creuse fait de faux-semblants entre Alice, Jiggs manipulé, Viviane-Lo et Falaconi en agents de surveillance infiltrés. Pierre Pelot intercale en plus des séquences sur la responsabilité des Fils du Vivant et des Marcheurs de la Voie dans l’existence du Chaos, les missions de Thimothy sur fond d’amours impossibles avec Oregon, l’habitude des remodelages mémoriels pour les forces de l’ordre gouvernementales et la capacité de la mémoire ouverte à contrecarrer ses effets. Le doute radical et la candeur d’Alice dans le texte d’origine sont ici remplacés par une profusion d’informations qui complexifie les intentions et cultive un autre type d’incertitude brouillant les implications éthiques. La confusion s’incarne dans les troubles schizoïdes de Jiggs et surtout dans la triple personnalité d’Alice Oregon Terance Viron influencée par Atton.

Alice Viron se réveille dans une chambre d’hôpital avec dans la tête le souvenir de l’arrivée d’Ethan devant sa porte et l’irruption ensuite d’inconnus qui provoquent une fusillade pendant laquelle son fils Gaël est atteint d’une balle perdue, trame mémorielle confortée par le docteur Nobat et son infirmière.
Cette Saison 4 correspond au quatrième tome, Les faucheurs de temps, chez Fleuve Noir, explorant subjectivement par l’incarnation d’Alice le conditionnement institutionnalisé, développant en parallèle la programmation des rôles de ses amis et de Claude utilisés par l’unité d’intervention de Thimothy et dirigée à distance par Ethan pour intercepter Oregon qui est soupçonnée d’avoir rallié les intégristes, bombe à retardement guidée vers le sommet de la lutte contre le retour du Chaos par Troper l’agent dormant. Cette partie du cycle entérine le contexte de thriller d’espionnage avec ses identités mouvantes et son cloisonnement incertain dans un décor d’apparat perméable aux infiltrations déstabilisatrices.

Troper guide et protège Oregon en direction du Secteur de Haute Sécurité au fond du Gouffre de Padirac, alors que le commando de Thimothy est lancé à leurs trousses.
Cette Saison 5 vient clôturer le cycle, rendue nécessaire par la conclusion chez Fleuve Noir devenue caduque et par la réécriture de l’histoire qui a instauré comme objectif, dès le premier tome, les retrouvailles entre l’héroïne et son père. La traversée du système de défense psychoactif dans les souterrains devient le théâtre chaotique d’hallucinations et de réminiscences dévoilant la carrière d’Ethan Danigo et sa relation à Atton Terance, un historique plus détaillé du Chaos provoqué par les Fils du Vivant, l’éventail des manipulations mnésiques des personnages dans leur fonction de marionnettes au milieu d’un conflit pour le pouvoir à l’ampleur théologique réaffirmant sa nature manichéenne et marginalisant encore le statut des Raconteurs. Tous ces pans du récit mènent au Projet Code LE et sa fonction de cosmogonie quantique destinée à sauver le monde dans une boucle de réensemencement superposant la concrétisation imaginative de possibles non réalisés à un futur réalisable, dans une dimension science-fictive massive que le texte originel chez Fleuve Noir ne faisait qu’effleurer.

Il faut avoir lu la première version basée sur de multiples ellipses pour vraiment apprécier le travail titanesque de Pierre Pelot pour reformer un récit environ trois fois plus long qui, au-delà de tout critère de qualité, donne un résultat résolument différent, logiquement plus construit et maitrisé, effaçant le charme improvisé d’une femme quelconque pour lui substituer une incarnation fascinante de profondeur : Oregon, agent Sécurité prévisionnelle, département de Sécurité territoriale, DepSecTer, Corps des services de la CIIR, Cognitive / Intuitive / Introspective / Réactive, mode .000 AIT, Active Introspection de Terrain, qualifiée anticipologue, histo-conceptrice, extrapolatrice.

Les faucheurs de temps (Les Raconteurs de nulle part – 4) – Pierre Pelot

Alice seule avec son fils Lou-Gaël dans leur ferme isolée aperçoit une silhouette figée dans la brume qui n’est pas Claude son compagnon attendu depuis quatre ans et sa disparition sans explication. Le garçon rejoint sa mère et l’homme s’écroule dans la neige. Le vagabond recueilli et blessé d’un coup de couteau s’appelle Ethan et parle de son savoir de Raconteur, d’une manipulation planétaire faisant croire à la population que le temps présent se situe en 1990 au lieu de 2045, d’un effacement de la mémoire collective pouvant être déjoué par la Mémoire Ouverte, une drogue désinhibitrice qu’il lui transmet. Le lendemain matin, le frère qui accuse Ethan d’avoir tué Lora, accompagné par des amis, débarque dans la ferme et une fusillade éclate, pendant laquelle Lou-Gaël est touché par une balle perdue.
Alice se réveille dans un lit d’hôpital avec ces souvenirs dans la tête et le personnel médical la conforte dans cette version de l’histoire, mettant sa confusion sur le compte du traumatisme qu’ils traitent depuis quinze jours par une thérapie d’effacement pour son équilibre psychique. Mais le doute l’assaille avec l’émergence des souvenirs de sa prise de Mémoire Ouverte et de ses retrouvailles écourtées avec Claude, de ses péripéties accompagnée par Lou-Gaël avec Troper, de sa fuite avec Jiggs dans la ville au fond du Gouffre et de sa confrontation avec Viviane-Lo. Le remplacement mnésique de ses aventures du deuxième et du troisième tome s’accompagne des visites de ses amis colocataires absents de la ferme à l’origine et surtout de Claude qui semblent justifier une sorte de distance par l’habitude de leur présence auprès d’elle et par ses épisodes amnésiques dus au traitement, qui éveillent en elle une approbation inconsciente la poussant à jouer le jeu mais sans résultat probant. Apprenant que son fils est également soigné, Alice décide de s’échapper pour le retrouver et sa visite du bâtiment lui montre un monde factice et dans une chambre elle trouve Jiggs alité et apathique, la mémoire démolie. Son chemin aboutira dans des retrouvailles avec Troper reconverti en agent de la sécurité, prélude à la révélation ultime. Les trois-quarts du livre sont consacrés à la lutte intérieure d’Alice avec son conditionnement, ce qui en fait l’épisode le plus statique mais procure aussi le plaisir d’explorer la mise en place de ces mécanismes de la machination, avant de passer du comment au pourquoi basé sur un interventionnisme à l’éthique imposée pour un bien commun face au Chaos provoqué par l’extrémisme politique et l’embrigadement terroriste des masses populaires incapables d’autonomie intellectuelle dans une dystopie sociétale aux ferments d’une brutalité et d’une aliénation intemporelles.

Le ciel sous la pierre (Les Raconteurs de nulle part – 3) – Pierre Pelot

Daniel Moran alias Jiggs mène une vie routinière dans une ville au temps brumeux d’une douceur égale toute l’année, dénué de vent et de bruits d’insectes. Alice reprend conscience au fond d’un trou dans lequel elle a manifestement chuté au cours de la fuite éperdue le long des tunnels du Gouffre de Padirac, constate l’absence de Lou-Gaël et de Troper puis longe un chemin de fer factice jusqu’à une agglomération endormie comme un décor vide.
L’essentiel du récit se concentre sur le personnage de Jiggs et de ses troubles psychologiques, son incapacité à oublier son passé de combattant dans une guerre traumatisante, tension soulignée par des crises de scotomes scintillants menant à la migraine et accompagnée de bouffées paranoïaques et d’une illusion perceptive érotomane. Car sa vie est structurée autour du chaton qu’il garde en permanence dans la poche de son manteau léger, de son amitié avec son voisin Duranvier contrariée par l’arrivée inopinée du nouvel habitant Falaconi, des visites quotidiennes de la magnifique Viviane-Lo une secrétaire à la Production des mines lui rappelant la femme qu’il aimait. Inévitablement, Jiggs et Alice devaient se rencontrer et la supercherie complotiste des apparences tombe pour dévoiler la thérapie Griffith et Meredith de conditionnement exercée dans ce secteur expérimental niché dans la Terre creuse et fondée sur une surveillance absolue, le refoulement par un traitement hypnotique et la nécessité d’oublier la guerre pour guérir. Alice comprend alors que Falaconi est un membre de la surveillance et que Viviane-Lo est une infirmière sous les ordres d’un commandement occulté derrière le trompe-l’œil de la mine. Ce tome est une parenthèse, aux choix forts dans la narration centrée sur Alice en repoussant les arcs précédents, qui s’approche géographiquement du mystère sans trop en dévoiler encore, sinon le rapprochement entre la vision d’Alice suscitée par la Mémoire Ouverte de Claude fuyant le Gouffre et la raison d’être des internements à la suite de la participation à une guerre fantomatique.

Les forains du bord du Gouffre (Les Raconteurs de nulle part – 2) – Pierre Pelot

Près du Gouffre de Padirac, autour duquel un chantier de construction d’un parc d’attractions pour forains est surveillé par des gardes armés, Troper attiré par l’opportunité en tant que camelot se cache dans le sous-sol d’un restaurant abandonné et reçoit la visite de Duddy « Bonaventure », un forain actionnaire indépendant en attente de son installation dans un stand de voyance.
Le récit tourne autour du personnage de Troper au cœur du mystère du Gouffre, de sa paranoïa nourrie par la tension et la fébrilité communiquées par Duddy « Bonaventure ». Padirac et ses travaux aimantent une foule d’anonymes demandeurs d’emploi, Troper le premier et l’histoire s’attarde longuement sur sa trajectoire jusqu’à sa routine de reclus volontaire en sursis qui finit par exploser au contact d’Alice et de Lou-Gaël débarquant dans sa sombre tanière cernée par le vacarme jour et nuit des terrassiers. La jonction se fait naturellement avec le tome précédent, Alice ayant utilisé la Mémoire Ouverte qui lui a révélé la présence de Claude dans le Gouffre. Étayé par sa connaissance pratique de la drogue révélatrice, l’exposé que livre Alice à Troper à propos des mécanismes temporels et du complot qui préside à la perception du monde est une occasion bien trouvée pour préciser et un peu simplifier la nature des souvenirs du futur. La dichotomie entre le temps réel et le simulacre de présent est atténuée, même si l’irréversibilité à rebours de la trame mène inexorablement l’humanité manipulée au cataclysme secret de 1995, l’expérience de Mémoire Ouverte à la fois passée et à venir vécue par Alice puis par Troper se situe ici en plein dans la période d’amnésie de quarante ans, alors que dans le livre précédent cet intervalle était présenté par Ethan comme totalement impénétrable. Sans aller jusqu’à la contradiction, Pierre Pelot fait évoluer sa vision en insistant toujours sur l’aspect de thriller psychologique en huis clos, concentré sur les personnages et très discret sur la dystopie sociopolitique, minimisant au passage le ressort science-fictif entrouvert dans Le présent du fou au profit d’une époque rejouée plutôt que d’un glissement temporel. Cette suite est bien un prolongement dans l’approche du point chaud de Padirac, la quête de sens d’Alice sur les traces de Claude et le potentiel inconscient de Lou-Gaël, rôle encore larvé que l’accession au Gouffre après une ruée désespérée, unique vraie scène d’action en conclusion, pourra peut-être révéler.

Le présent du fou (Les Raconteurs de nulle part – 1) – Pierre Pelot

Lou-Gaël à huit ans habite dans une ferme isolée avec sa mère Alice dans l’attente de son père Claude parti quatre ans plus tôt sans explication, et il croit à son retour en apercevant la silhouette d’un homme qui rôde aux alentours. Après la mort de sa sœur Lora, Jérémie Cade se lance à la poursuite, avec l’aide de ses deux amis Thomas et Pipo, d’Ethan qu’il tient pour responsable et qu’il a blessé d’un coup de couteau.
Ethan, blessé et recueilli, occupe le centre de cette histoire d’abord à l’aspect de thriller psychologique par un huis clos dans cette ferme occupée par cette femme et son fils, vidée de ses autres occupants depuis quinze jours qui semblent être une éternité et la défiance freudienne d’un petit garçon envers un homme autre parachuté avec la mort aux trousses. Même si le contexte dystopique reste très discret, cette ambiance de tension s’exprime au travers de La Maladie mystérieuse qui se propage et a emporté Lora, comme la dérive sectaire galopante à laquelle est amalgamé Ethan, découle de l’aspect fantasy par le voyage d’Ethan de Carmaux à Padirac pour atteindre la Porte cachée de Nulle Part, d’une révélation à une quête de sens sur le chemin vers la réalité parcouru par les Raconteurs. Par cette initiation à l’aide d’une drogue permettant d’accéder à la Mémoire Ouverte se greffe la dimension science-fictive d’une manipulation temporelle instaurant l’illusion de vivre en 1990 alors que le temps réel se situe en 2045. Par une symétrie centrale reliant les deux lignes de temps parallèles, les souvenirs émergeant de la période entre 2035 et 2045 dans le véritable temps présent correspondent à des prémonitions concernant l’intervalle du simulacre entre 1990 et 1995, le gouffre d’une amnésie planétaire se situant entre 1995 et 2035. Cette structure mnésique implique la possibilité d’une prédétermination et tout l’intérêt d’une transmission incarné par le potentiel de Raconteur en Lou-Gaël sous la protection d’Alice, femme forte et courageuse, dans une narration d’une grande intensité dramatique, dénuée d’action mais porteuse d’immenses promesses au-delà des tragédies.

Les conquérants immobiles (Chromagnon « Z » – 4) – Pierre Pelot

Andrew Hill se réveille dans une chambre d’hôpital et le docteur Strombelly lui déclare qu’il sort d’un coma de trois mois après un accident de la route qui a couté la vie de Loriana Duhinn sa future femme. Après huit jours de convalescence il décide de prendre la fuite.
Ce dernier tome est la suite directe du précédent tout en retrouvant l’aspect thriller, encore plus psychologique et dénué d’action, reposant sur les doutes de sa mémoire embrouillée à propos de la réalité de cet accident de la circulation et le fait qu’il retrouve ses vêtements intacts et son corps parfaitement indemne le pousse dans les bras de la paranoïa. Face aux manipulations habituelles de la multinationale Emeric and Co, l’histoire lui oppose une Agence de police d’État, indépendante et au service des citoyens mais pourvue de moyens dérisoires en comparaison, par l’intermédiaire de du jeune enquêteur Matt Monroe qu’Andrew Hill engage. Les passagers du mirage et Les conquérants immobiles forment un diptyque à l’intérieur du cycle tellement ils sont liés à rebours, le dernier tome mettant en lumière l’arc narratif volontairement flou dans le troisième concernant Andrew Hill et sa période de flottement inconscient en parallèle du Projet Voyageur Spatial, révélant aussi rétrospectivement des indices semés pendant l’expédition sur Lanios. La révélation à propos de ce tome précédent apparait page 159 et dévoile tout le stratagème de Pierre Pelot dans son récit qui consistait à octroyer une importance démesurée à Andrew Hill et à cultiver la confusion jusqu’à pousser l’extrapolation et induire en erreur avec malice sur son rôle véritable, afin de tout détricoter plus tard et d’expliquer vraiment le déroulement du Projet Voyageur Spatial. La conclusion de cette série de romans montre bien la subtilité narrative et la manigance jubilatoire de l’auteur dans sa création de quatre visions complémentaires d’une société dystopique qui écrase ses personnages et tout espoir, dans un ensemble de pièces qui s’imbriquent et sont propices aux flashbacks consolidant ou révisant l’appréhension du lectorat soumis à un maelström de faux-semblants et de mises en abyme.

Les passagers du mirage (Chromagnon « Z » – 3) – Pierre Pelot

Le Groupe constitué de quinze scientifiques de haut niveau qui simulent un départ en vacances s’enferme dans le complexe de Mount Tremblant Park pour se consacrer au Projet du Centre de Recherches et Études d’Explorations Spatiales d’Energies World.
Ce troisième tome confirme le statut de parenthèse du second et reprend le fil narratif du premier, faisant directement suite à la culture du secret d’Energies World et la négociation de Lon Attenswirth avec la doublure de Jak Jukor, technique de duplication réutilisée ici, à propos du Projet Voyageur Spatial enfin développé dans le détail. Le cobaye Andrew Hill est au centre de cette expérience, génétiquement conditionné et enfermé dans un sarcophage, autour duquel s’affaire le Groupe et lance les Phases successives aboutissant à la visualisation sur écran du voyage cosmique d’un équipage de clones à destination du monde étranger de Lanios et de son installation avec des pionniers civils. L’aspect thriller habituel dans ce cycle de romans, comme illustration du conflit concurrentiel entre multinationales, s’exprime par la manœuvre d’Emeric & Co profitant de sa participation discrète au Projet pour le saboter. Parallèlement se développe l’arc narratif purement science-fictif avec la dimension cosmologique et astrophysique puis l’exploration de l’exotique et menaçante Lanios peuplée d’êtres intelligents furtifs. Le lien se tisse entre les trois niveaux de narration, matérialiste avec les activités scientifiques du Groupe du C.R.E.E.S d’Energies World sous la direction du grand patron Slim J. Owaqua, méditatif dans l’apprentissage mental du cobaye relais et abstrait par l’environnement fluctuant de l’expédition interstellaire dégénérant en carnage fantasmagorique à base de brebis-panthères sanguinaires. Finalement l’explication claire du Projet Voyageur Spatial est présentée à partir de la page 165 dans un exposé flamboyant de spéculation et d’extrapolation sur le voyage immobile visant la connaissance de l’Univers, une simulation des conditions de perception à la surface d’une étoile à neutrons par un psychisme humain projeté uniquement dans ce but d’interpréter l’inquiétante étrangeté des données spatiotemporelles transcendant la conscience humaine et d’appréhender une vie intelligente non chimique qui grouille dans une densité matérielle et procure au microcosme un gigantisme dans un brouillage des échelles et une superposition quantique des valeurs de la substance. Ce troisième tome abandonne le peu d’action qui animait quand même les deux précédents pour être le seul à vraiment s’inscrire dans la science fiction, adaptant aussi sa poétique au déroulé extra-terrestre et inhumain de l’histoire, prolongeant le contexte dystopique sociopolitique, commercial et industriel, pour le propulser dans le cosmos et à la racine de la réalité.

Une erreur est induite sciemment par Pierre Pelot dans la concomitance de l’expérience vécue par Andrew Hill et le déroulement du Projet Voyageur Spatial, le texte n’identifie jamais Andrew Hill au cobaye et n’affirme jamais que Andrew Hill n’est pas le cobaye, la vérité sera révélée à la fin de l’épisode suivant…

Le bruit des autres (Chromagnon « Z » – 2) – Pierre Pelot

Natroz est un effaceur envoyé par l’Agence CESA Shiek et son chef Match de Paris Nouveau II à Zone Marseille Médit. Mort pour annihiler Sillidon, un terrassier inspirant une révolte sociale, mais sa mission échoue. Son contrat suivant consiste à supprimer Garonne l’enfant de trois ans que Anice Ulkane a caché à Bao villezone au lieu de le rendre au Centre de Natalité d’Entreprise BRONE-TALCOS, filière de la EMERIC & Cie, après avoir tenu son rôle de pondeuse-couveuse.
Cette histoire était succinctement abordée dans des apartés du narrateur-concepteur du tome précédent Paradis Zéro aux pages 10, 12, 78 et 79 comme une composition antérieure. Cette fois le récit se déroule dans une Europe aux villes détruites pour être rénovées, un nettoyage par le vide pour une réorganisation suivant la loi socio-biologique du système d’Eugénisme Universel pour l’Évolution de l’Espèce Humaine. Tant que cet idéal corporatiste n’est pas atteint, la CESA en tant qu’Organisme de surveillance et d’équilibration sociogénétique emploie des agents conditionnés dans une projection pour résoudre les aberrations par Correction / Effacement / Suppression / Annulation. Cette imperfection s’incarne dans le personnage de Natroz, l’échec de sa mission inaugurale à cause d’une défaillance de sa préparation par l’Agence, la vision de Lik cette petite fille de naissance illégale dans les ruines qui le hante et une angoisse qui l’entame physiquement et ne le quitte plus face à la possibilité d’existence d’une progéniture en-dehors du carcan systémique, à sa conscience fuyante d’avoir une mémoire trafiquée et de faire partie des outils destinés fatalement à l’obsolescence. Cette faiblesse anormale le pousse à être pris en otage par Anice Ulkane et se confronter à sa condition précaire d’utilité défectueuse dans une fuite subie, acceptée et vaine, pleine de tension et unique source d’action nerveuse dans le texte. L’atmosphère développée est vraiment celle d’une transition qui complète bien le premier tome en se focalisant sur les membres de la classe sociale inférieure piégée dans une société de contrôle génétique les condamnant à des rêves désespérés de liberté impossible et à une rébellion suicidaire.

Paradis Zéro (Chromagnon « Z » – 1) – Pierre Pelot

Deux duos de flics de la multinationale Eemeric and Co se trouvent dans le même avion à destination de Monroe. Otton La Marshe est dévoré par une insomnie morbide dès qu’il se retrouve seul chez lui après son travail de chef de service production-fabrication de la firme Betts dans la confiserie alors que Alan Jarkeith, responsable de l’hygiène dans la même entreprise, éprouve des difficultés à s’engager sérieusement dans sa vie commune avec la belle Eilayne Orcier.
L’introduction du narrateur-concepteur travaillant pour l’Institut de Conception et Perception de la Réalité donne le principe narratif de cascade de mises en abyme dans cet univers où le sens des évènements est fabriqué, se base sur la cosmogonie amérindienne d’un monde voilé dont le fonctionnement repose sur la manipulation de la conscience et de la perception. Le système divin conduisant la marche de l’Histoire s’exprime au travers de la lutte commerciale et industrielle entre des entités corporatistes monstrueuses manipulant le génome humain et profitant d’une hiérarchie de castes sociales inégalitaire et peu soucieuse des individualités. Ce tome inaugural revêt la fonction de dévoilement du contexte sociétal par l’exemple, révèle l’identité de Gordon Ellobruchells protégée par la couverture au civil sous le nom de Otton La Marshe et celle de Jigg A. Harjat derrière Alan Jarkeith, tous deux chercheurs en ingénierie génétique sur le projet Ageron, thérapie génique contre le vieillissement au sein du complexe Tebra B. pour le compte de Brone-Talcos sous le couvert des activités de Betts, filiale de Emeric and Co, et dirigés par Lon Attenswirth directeur d’études en neuro-génétique. La multinationale concurrente Energies World a noyauté le projet Ageron en contournant la protection psychique de la couverte mnésique des chercheurs, forçant Emeric and Co à accepter une collaboration dans leurs recherches gérontologiques inabouties en échange d’une ouverture sur le projet Voyageur Spatial destiné à rendre possible l’essaimage de matériel génétique dans le cosmos. L’ambiance de thriller, privilégiée à l’action pure et faite d’espionnage généralisé, de personnalités façonnées et de mémoire recomposée, présente le canevas d’une mécanique à développer dans les trois tomes qui suivent, seulement deux des six multinationales tentaculaires apparaissant ici dans une belle promesse d’enrichissement et de complexité du récit.

L’Assassin de Dieu – Pierre Pelot

Dans L’Assassin de Dieu, Lho’m sur son puissant destrier se rend dans la Vallée du Monde au bord du Gouffre pour recruter un mort-vivant idiot, muet, aveugle et sourd afin de s’en servir pour assassiner Dieu au Pays d’O. Ce texte d’une noirceur mythique, morale et matérielle, glisse d’une sword & sorcery influencée par le western à une science fiction conceptuelle déployant une vision désabusée de la marche de l’Univers.
Dans Bulle de savon, Piotr Newlive en tant que citoyen-actif se rend afin de se distraire dans le Domaine, édifice sphérique dédié à la création artistique et à l’encadrement des enfants avant leur passage au Dehors. Cette allégorie présente la perte d’imagination des adultes qui provoque une amnésie nostalgique et le désir chez le narrateur de connaitre son fils pour retrouver sa propre identité enfuie.
Dans Razzia de printemps, Gessie n’est pas à l’aise dans son unité de Ronde chargée de débusquer les enfants errants et réfractaires à l’Ordre de la Machine pour les exécuter. Ce court texte est intense dans la prise de conscience d’une perte d’humanité suite au conditionnement pour devenir adulte.
Dans Un amour de vacances, Rom est un Guide du Dehors sauvage qui prend en charge les clients en vacances du Dedans sortis de leur milieu aseptisé pour gravir d’immenses buildings érodés, et il tombe amoureux de Liottie derrière son masque filtreur, à l’abri de l’air empoisonné. Une poésie triste émane de la frontière entre la Ville enfouie et la Nature viciée, exprimée par l’hétérogénéité physique et plus encore dans la différence de longévité forçant Rom à choyer l’instant dans sa fragilité en dehors du temps.
Dans Danger, ne lisez pas !, un homme qui a donné rendez-vous à un ami dans la salle d’attente d’un médecin parcourt un livre intitulé L’Assassin de Dieu déposé devant lui par un inconnu et tombe sur une nouvelle racontant la situation de Joseph Mashin similaire à la sienne. Cette mise en abyme fantastique se déporte dans une science fiction aux implications psychiques d’illusion et de prédétermination.
Dans Je suis la guerre, un Soldat qui porte le nom générique de Kyi se remémore les leçons sur l’Histoire de son peuple enseignées par le Maitre Lo, sur l’exil souterrain face à l’attaque d’êtres venus des étoiles jusqu’à l’heure venue de la vengeance. L’intérêt de cette nouvelle réside dans le point de vue qui se révèle dans un glissement exotique et universalise les sentiments de nostalgie et de haine tout en affirmant la nature nuisible de l’espèce humaine.
Dans Le Raconteur, Teolp le vieux Raconteur présente au jeune Ducc une histoire sur un peuple qui lutte pour sa survie sur une planète très lointaine appelée Terre. Cet hommage à la transmission orale et à l’imagination déroule sa dimension cosmogonique dans la visitation d’un possible réalisable.
Dans Première Mort, un des six clones de Jiul Mérédith est décédé d’un accident à trente-sept ans, réduisant le potentiel de travail au service de la SMECX. Cette nouvelle permet de jouer avec l’Un et le Multiple, avec les pronoms et la conscience à la fois massive et diluée.
Dans Pionniers, Volni et son ami Dab sont les deux seuls habitants de leur ville à avoir refusé le départ des terriens vers une planète vierge découverte dans une autre galaxie. Cette acceptation de la lente décroissance mène plus à l’appréciation d’une absence d’agitation qu’au silence, mais surtout à l’affirmation d’une liberté totale.
Dans Numéro sans filet, Sill et Jesddha sont considérés comme les derniers humains, suscitant toute la haine de l’Univers envers cette espèce maudite, mais décidés à présenter une performance inédite sur la scène du cirque Vvorsh pour changer les choses. Ce texte montre le pouvoir de l’Art, capable d’inverser l’intensité des sentiments hostiles en une fascination aussi puissamment bienveillante.
Ce seul recueil de nouvelles de Pierre Pelot permet de gouter un condensé de ses thématiques obsessionnelles et de sa manière, d’une intelligence poétique rare.

Fou dans la tête de Nazi Jones… – Pierre Pelot

Nazi Jones est un employé de la MONITRA reclus dans un bâtiment du Jardin des Plantes, entouré d’une multitude d’écrans sur lesquels il projette ses fantasmes, dévoré par une aérophagie pestilentielle et accumulant les pathologies psychologiques sur un terrain hypocondriaque fertile. En face, Belladone surveille d’une chambre d’hôtel, sur la piste de Richard-Louis Montès devenu une légende clivante sous le nom de Richie Lee Doc, l’arrivée d’un camion transporteur.
L’enlèvement de Nazi Jones par Belladone est une étape nécessaire dans sa quête pour retrouver le mystérieux dirigeant de la MONITRA et lance un road trip improbable à bord du camion en direction des laboratoires de la firme. Le parallélisme contradictoire radical entre les deux personnages, un gnome pétomane aux troubles synesthésiques et manies d’élocution face à une femme fatale de papier glacé, se rejoint et les rapproche dans leur folie respective se répondant à travers un miroir déformant, cohabitation insensée entre une culotte-scaphandre munie d’un tuyau d’évacuation et des talons-hauts qui s’enfoncent dans un chaos apocalyptique. La première moitié du livre se concentre sur cette liaison distanciée du duo antagoniste jusqu’à la furie routière du barrage de pirates forcé et la poursuite qui s’ensuit, l’apparition d’une noirceur mythique de Richie Lee Doc en draveur de morts menant son gigantesque radeau de cadavres récupérés dans le fleuve à destination de l’océan, le dévoilement de l’effondrement mondial dans une pandémie causée par Richie Lee Doc et la rencontre avec le guide Ernst Zaccharia Coli dans son ridicule costume d’éléphant au volant d’un buggy. La dimension symbolique du récit se révèle alors dans la contamination de la réalité par le psychisme de l’enfant Richard-Louis obnubilé par une fille de magazine et qui décide, serrant sa peluche d’éléphant bien-aimée alors qu’il souffre d’une gastro-entérite, de devenir le plus grand généticien. Le monde raconté n’est plus que le purgatoire de Richie Lee Doc qui fuit ses responsabilités, son éternelle culpabilité que son suicide raté d’une balle dans la tête n’a pu effacer. Cette histoire à indices est un cirque ontologique, un théâtre d’ombres projetées, une fête foraine insensée qui renferme pourtant, derrière l’exubérance et la grandiloquence, une tragédie solipsiste aux répercutions à l’échelle de l’espèce humaine. Le texte pourrait paraitre puéril en se focalisant sur la forme faite pour bousculer les esprits frileux, en oubliant le fond développé avec une immense inventivité brute pour récompenser les âmes aventureuses qui ne craignent pas d’être provoquées.

Dérapages – Pierre Pelot

Au Québec, Zèke Paillette parti pêcher dans le lac Porte-Vent près de son village de L’Outardière par une belle journée de juillet se réveille au pied d’un arbre dans un paysage dévasté par des travaux de terrassement, balayé par un vent glacé et plongé dans la brume à la place du havre de paix bucolique habituel.
Sur le plan matériel, Zèke se rend vite compte qu’il a fait un bond dans l’avenir, dans la concrétisation de sa plus grande crainte, la construction annoncée d’une usine à papier défigurant la nature qu’il aime tant depuis son enfance, et puis sa récente blessure aux doigts a disparu. Sur le plan mental, Zèke est vite submergé par des visions prolongeant l’inquiétante étrangeté, des séquences comme filmées, d’un point de vue subjectif, d’un homme et d’une femme massacrés au hachoir dans une maison qu’il ne connait pas, scène centrale du récit présentant le seul vrai moment d’action et validant la dimension schizophrène dans un déroulé implacablement gore. La thématique a priori science-fictive est en fait développée par le biais d’un fantastique psychologique oppressant, de brouillard et de migraine, autour de l’unique véritable personnage, de ses souvenirs, de ses crises visionnaires et de ses réflexions théoriques sur son saut temporel. Exemple type de l’histoire solipsiste, la paranoïa est nourrie par l’impossibilité de communiquer avec les autres qui manient une langue incompréhensible et semblent reconnaitre en lui un autre constituant une menace car les illuminations subies par Zèke ne proviennent pas d’une source extérieure mais découlent de son autre lui-même dont il occupe le corps sans connaitre sa vie dans l’intervalle. Le roman présente une forme de minimalisme autour d’un concept métaphysique fort et des implications ontologiques de ce qui était écrit, de la prédétermination validée a posteriori dans une irréversibilité imposée, suprême illustration d’un pessimisme en tant que malédiction qui s’exprime dans l’impuissance cruelle du sujet piégé au sein d’un impitoyable possible dystopique réalisable déjà joué.