Alan Boxwoody est un touriste galactique se reposant sur une fortune amassée grâce à l’exploitation commerciale de la poche à stase, inventée par son père et permettant de conserver un objet ou un être en dehors du continuum et le transporter sans considération de poids. Il fait escale sur Muldson, une colonie peu développée malgré un environnement proche des conditions terrestres, et rencontre Did, un ermite ayant une fonction de garde-forestier. Dans une science fiction d’aventure, d’une narration à la première personne pleine de familiarité, le personnage principal est un anti-héros qui découvre un biotope mystérieux, une entité sylvestre globale et consciente. Par l’intermédiaire des explications de Did, il comprend qu’une symbiose est en marche entre les hommes et les arbres dans une utopie écologique qui doit rester protégée par le secret. Car l’immortalité acquise a comme revers de médaille l’immobilisme, une interdépendance difficile à comprendre et à accepter pour les humains. Cette très courte histoire déploie un message d’acceptation et d’adaptation à l’environnement pour éviter un anthropocentrisme nocif à tous les niveaux et promouvoir un mode de vie respectueux et raisonné dans un conte léger et enjoué.
Chaque année Purcell passe ses vacances dans le ranch isolé de son grand-père Darian Forbes, héros de guerre et ancien membre des services secrets maintenant reclus et moqué pour ses activités d’écrivain et son passé extravagant sujet à caution. A 11 ans Purcell hérite d’un livre contenant l’avenir de l’humanité et transmis par un être mystérieux venu des étoiles. La référence à Stephen King n’est pas usurpée et ce texte très court apparait comme une sorte de pastiche d’un fantastique paranoïaque ancré dans l’Histoire des États-Unis, le racisme et le colonialisme, à la narration plutôt enfantine mais avec de la malice et une ambiance oppressante par le compte à rebours avant la révélation et la santé déclinante du possesseur du livre, fardeau vampirisant corps et esprit. Ce livre est traversé par de bonnes idées, souvent visuelles, et n’est pas assez long pour être désagréable.
Le professeur Cornut est atteint de troubles hypnagogiques, d’une sorte de somnambulisme suicidaire au réveil ou à l’endormissement, sauvé à chaque fois in extremis par Egerd un étudiant ou par Maître Carl directeur de la résidence universitaire. Pour être surveillé efficacement, Carl conseille à Cornut de se marier et ce dernier choisit la jeune Locille dont Egerd est amoureux. Dans son développement, cette comédie de science fiction, rappelant Ijon Tichy en moins fou mais de si peu, s’appuie sur un personnage principal novice en amour et atteint de paranoïa réflexive, un ami proche qui se réfère en permanence aux mathématiques dans une tradition qu’affectionnent Asimov et Heinlein, et une jeune femme de caractère pourtant très réceptive à l’ascendant naturel de son supérieur. La critique de la société est légère à propos du sexisme et de l’élitisme. Le surréalisme de la situation est révélé par les mathématiques dans un complot pathétique à base d’immortalité, de télépathie et de terrorisme biologique. La mise en place du récit est longue par rapport au nombre de pages mais une certaine légèreté mène allégrement à une révélation plus sérieuse sur l’évolution de l’espèce et les dérives politiques dans une vraie alliance entre fiction et science, très positive finalement, trouvant même une vertu dans l’abus d’alcool.
Pierce est choisi pour intégrer la Stase, organisation scientifico-militaire veillant à la survie de l’humanité dans le futur et agissant au travers de portes temporelles pour surmonter tous les cataclysmes. Pour débuter sa formation il doit assassiner son grand-père dans le passé, puis suivre des cours dispensés par une enseignante qui l’a rencontré dans le futur, et participe à des missions anodines qui se révèlent être des palimpsestes, séquences temporelles réécrites à l’envi visant à le supprimer. Il est alors confronté à la méfiance des Affaires Internes et à l’existence de l’Opposition, frange rebelle de la Stase. Cette science fiction temporelle a une ampleur de milliards d’années à tous les niveaux de l’échelle cosmique, et le contexte prend presque le pas sur les destins individuels dans une causalité indirecte abolissant la flèche du temps et son irréversibilité. La description de la formation de l’univers et des galaxies recèle une poésie qui sublime les principes cosmologiques et astrophysiques, débouchant sur la grandiloquence de la modification et du déménagement du système solaire par l’homme. Le personnage principal est en lutte contre lui-même et doit faire des choix pour imposer celui qu’il aura choisi d’être dans l’historicité avec des répercussions gigantesques, dans une ambiance faisant penser à Tenet.
Dans Le prix du danger, Jim Raeder participe à un jeu télévisé de chasse à l’homme dans la ville et la nature, pisté par un groupe de malfrats d’une même famille. Pour gagner il doit survivre une semaine, aidé ou dénoncé par ses concitoyens. L’action est trépidante, courte et intense, mais l’intérêt se trouve dans le message sociopolitique via ce spectacle dans lequel le peuple doit s’investir, projetant son empathie ou son sadisme. La manipulation passe par la scénarisation qui provoque chez l’audience une apathie morale sous la forme d’un divertissement illusoire. Par le destin d’un homme Robert Sheckley fait le portrait de toute la société. Dans Les morts de Ben Baxter, le monde est dans une impasse temporelle, la disparition des forêts condamne l’humanité à la suffocation. Des scientifiques ont identifié un nœud dans l’Histoire, duquel découlent trois temporalités qu’ils vont tenter de modifier. Sur le thème du voyage dans le temps et la création d’uchronie, Robert Sheckley montre l’instabilité relative des embranchements dans le temps concernant les affaires humaines et la résistance au changement de la trame historique. Dans Une race de guerriers, Fannia et Donnaught sont en panne de carburant et s’arrêtent sur Cascella, une planète sur laquelle vit un peuple qui, au lieu de les aider, pratique une forme de guerre consistant à se suicider. Cette histoire de premier contact illustre l’absurdité de la guerre d’un point de vue individuel. Dans N’y touchez pas !, un équipage de trois hommes se pose à cause d’avaries sur une planète inconnue et découvre un magnifique vaisseau. L’extra-terrestre vaguement humanoïde vient à leur rencontre, les humains décident de le paralyser à distance et de voler son vaisseau. Ce premier contact avec un alien montre les différences psychologiques, mais aussi l’inadaptabilité à la technologie basée sur la biologie, entre des espèces différentes. Dans La mission du Quedah, un organisme martien se faufile dans le vaisseau d’une mission d’exploration et sur Terre il s’infiltre sur une île parmi des chasseurs de trésor. Ressemblant à un scorpion il pique animaux et humains pour les intégrer dans une communauté de conscience, une assimilation dans un tout qui s’exprime par toutes ses parties. L’altérité est un principe naturel du vivant terrestre et ce premier contact devient dystopique par cette empathie forcée niant l’autonomie dans ses bons comme ses mauvais côtés, une canalisation aux caractéristiques proches de la politique ou de la religion. Dans Tu brûles !, Anders est appelé à l’aide par une voix désincarnée qui le pousse à voir au-delà des apparences, à déconstruire gestalts et structures mentales, à regarder le monde en soi d’un point de vue solipsiste. Dans Un billet pour Tranaï, Marvin Goodman est déçu par les turpitudes de la société terrienne et décide de s’installer sur une planète très éloignée qu’un vieux capitaine lui a présentée comme une véritable utopie. Sur Tranaï, Goodman découvre une vie sans système judiciaire ou l’État est inexistant dans une sorte de démocratie directe générant des situations surréalistes proches de l’anarchie. S’adapter devient un défi éthique pour un terrien quand la pratique n’est pas à la hauteur de la théorie. Dans Le temps des retrouvailles, Alistair Crompton a eu recours au fractionnement de sa personne contre un contrat bien rémunéré, conservant son surmoi mais laissant sa libido travailler sur Mars et son ça sur Vénus. Le temps est venu pour se réunifier mais encore faut-il convaincre ses deux autres personnalités. La drôlerie de ces aventures schizophréniques donnera Le mariage alchimique d’Alistair Crompton 20 ans plus tard. Dans Tels que nous sommes, Jan Maarten et son équipage d’éclaireurs débarquent sur une planète similaire à la Terre à la rencontre d’humanoïdes à la civilisation peu développée. Les péripéties démontrent que, malgré la bonne volonté et la faculté d’adaptation ethnologique, les frontières physiques et biologiques sont ardues à dépasser. Dans La suprême récompense, Richard Hadwell est un écrivain en mal d’aventures et se pose sur Igathi à la rencontre d’un peuple dont la société très religieuse considère la mort rituelle comme un accomplissement. Il n’a pas conscience de ce renversement de valeur et la portée de cet endoctrinement. Dans Les spécialisés, un vaisseau vivant constitué d’éléments ayant chacun une fonction attribuée dans une osmose de l’ensemble, est surpris par un orage cosmique et perd dans cet incident sa partie dédiée à sa sur-propulsion. Le vaisseau se pose sur une planète pour trouver un remplaçant et le former. Cette nouvelle montre que les limites de l’espèce humaine proviennent de son isolement dans l’univers qui cultive sa méfiance et son absence d’unité, l’existence même de la guerre. Dans La septième victime, pour éviter la guerre et exorciser les pulsions d’agressivité la société autorise les citoyens à commettre un meurtre et organise un système de tueurs et de victimes choisis au hasard et changeant alternativement de rôle s’ils survivent. Pour la première fois la cible attribuée à Stanton Frelaine est une femme. La violence fait partie de l’humanité et se nourrit de courage et d’ingéniosité, une guerre à la dimension de deux personnes et un business. Dans Permis de maraude, une colonie lointaine est contactée par la Terre après 200 ans de silence et un inspecteur est en route pour vérifier leur loyauté au mode de vie terrestre. Le crime étant absent de leur société, les habitants se basent sur de vieilles archives et engagent Tom pour devenir un criminel. Une utopie qui fonctionne ne peut pas être humaine, le lien à l’espèce présuppose un potentiel de chaos qui se propage. Robert Sheckley offre une science fiction du mouvement, pleine de vitalité, de bonhomie et d’un humour chirurgical, très intelligente dans sa façon de mêler l’aspect sociopolitique et les implications philosophiques, relativiste mais sans concession sur la nature de l’homme, universaliste en revivant sans arrêt le premier contact et pacifiste en voyant la raison abdiquer devant la violence. La postface bien menée de Marc Thivollet parle de la totalité des nouvelles de l’auteur et ne peut que donner envie de découvrir les autres recueils.
Araatan est le tyran à la tête d’un peuple dont la mission est d’abattre tous les dieux présents sur la terre des hommes. La Première Flamme est la dernière divinité, protégée au sein de la ville fortifiée d’Ishroun. Kosum est une esclave, éleveuse de chevaux libérée par un groupe de cavaliers de passage qu’elle va suivre au long de leur mission au service d’Araatan. L’univers d’une fantasy médiévale très sombre est habité par une violence implacable de guerre et de survie, opposant les descendants de nomades déicides et les citoyens croyants, tous menés par des dirigeants butés, et accompagnant à l’écart du conflit la quête insensée de Kosum et des cavaliers nulle part chez eux sinon sur les routes. Pour les assaillants la liberté n’est qu’une volonté de puissance dictée par une Histoire floue et concrétisée par la Toute Fin, crépuscule des dieux qui révèle une humanité bestiale et perdue dans des siècles stériles voués à la déréliction, à la destruction et au désenchantement. Le contexte est celui d’une violence inouïe et sans époque, d’une intolérance profondément ancrée et d’une réalité matérielle se débattant avec une religion qui ne sait que promettre, mais ramenant toujours à une destinée individuelle ou collective fatale et à un éternel recommencement. Avec un style qui tape juste Franck Ferric nous conte un monde plein de brutalité et de rudesse, d’une poésie de la déliquescence.
Lors d’une mission de routine, Jé Mox et son équipage capte un signal inconnu provenant de Spalla, une planète à la frange du territoire contrôlé par les humains. Une fois sur place, ils se séparent et sont enlevés, la moitié par les Xeds qui ressemblent à des batraciens et l’autre par les Kans s’approchant des chauves-souris. Clairement du côté aventure et action, cette science fiction ne se focalise pas sur les détails technologiques mais s’attarde plutôt sur les dimensions biologiques et ethnologiques par le biais du premier contact et évolue vers des aspects éthiques avec la question de l’interventionnisme, la cause animale et les manipulations génétiques in vitro. Mais ici la science est atteinte de folie, menant au cannibalisme institutionnalisé, preuve que l’évolution du savoir peut aboutir à des conséquences monstrueuses. Le côté moralisateur simpliste est sauvé par la confirmation du pressentiment catastrophiste du héros qui finit par découvrir la situation extrême de cette société de castes, propice à l’irresponsabilité et à la manipulation despotiques, à l’eugénisme et à la division de l’espèce, grande leçon pour l’Humanité ethnocentriste. Publiée en 1977, c’est une histoire de son temps, les personnages qui composent l’équipage sont dérisoires et une ombre de paternalisme sexiste plane sur la seule femme présente assez caricaturale, tout est basé sur le divertissement avec un style d’écriture pas raffiné. Le texte est finalement utopiste, M.-A. Rayjean présentant une société humaine parfaite comme référence dans une projection théorique idéaliste totalement naïve.
Dans Victoria, la future Reine a disparu, remplacée par un triton femelle d’une vague ressemblance créée par Cosmo Cowperthwait le temps qu’il la retrouve avec l’aide de son assistant Nails McGroaty. Cette histoire d’un steampunk exemplaire baigne dans une ambiance d’enquête policière anglaise du 19e siècle pleine de drôlerie à la fois visuelle et présente dans les dialogues, parcourue par un génie mécanique et la vapeur, et surtout habitée par une critique socio-politique acerbe et joyeusement impertinente, avec un clin d’œil grivois à Frankenstein, des touches d’écologie et de féminisme. Dans Des Hottentotes, le docteur Louis Agassiz, scientifique suisse installé aux États-Unis, se lance à la recherche d’une relique magique improbable, accompagné par Jacob Cezar et Dottie Baartmann, un afrikaner et une noire africaine inséparables. Le fétiche destiné à un rite de magie noire est convoité par T’guzeri, un sorcier hottentote, Hans Bopp un fanatique aryen et Tadeusz Kościuszko un communiste polonais. Le anti-héros Agassiz, égocentrique et créationniste, est pourvu d’un racisme exacerbé dont les outrances sont raccord avec l’époque décrite, la hantise du métissage étant très répandue, première référence à Lovecraft. L’action et les péripéties frôlent le surréalisme avec une créativité déchainée et l’impression de traverser la quintessence du 19e siècle. La façon de parler de Cezar est fatigante à la longue mais correspond bien à la frénésie allumée des aventures rocambolesques. L’humour dédramatise le contexte socio-politique et adoucit l’atmosphère lovecraftienne qui monte en puissance, notamment grâce aux considérations sexuelles absentes de l’œuvre de Lovecraft. Dans Walt et Emily, Emily Dickinson est entrainée par son frère et la présence de Walt Whitman dans une entreprise spirite ayant pour but de pénétrer le monde des morts. Dans ce fantasme biographique, au-delà de la poésie, Paul Di Filippo montre l’excentricité et l’hypocrisie d’un pan ridicule de la société, explique de façon fantasmagorique ce que l’Histoire retiendra des deux poètes. Dans leur continuité les trois textes représentent le steampunk dans sa richesse, un 19e siècle avec ses fantaisies technologiques, sa civilisation dominante, dépravée et intolérante, ses personnages historiques exagérés aux quêtes farfelues, misant donc sur l’humour et surtout la critique socio-politique sans trop de limites concernant le racisme et le sexe, comme une psychanalyse de l’époque.
Les avaleurs de vide. L’Humanité a fui la Terre devenue planète morte à bord d’une armada de vaisseaux qui constitue un havre technologique pour tromper l’ennui en attendant d’atteindre un lieu propice à la vie. Jofe D’mahl, créateur de simulations artistiques spectaculaires rencontre un membre des avaleurs de vide, groupe à part des éclaireurs chargés de repérer une planète habitable, et accepte la proposition de l’accompagner dans sa mission. Cette science fiction dans ses descriptions est chatoyante, fourmille de trouvailles synthétiques remplaçant une dimension biologique en sursis et une nature en exil. La totalité que forme le convoi dans sa fuite en avant est un réseau, un cocon fermé à ce qui l’entoure, comme aveugle et immobile, se nourrissant d’orgueil et de divertissement. La métaphore sociologique est puissante, le peuple se complait dans l’illusion, grisé par une Histoire manipulée et un espoir devenu vital, une vanité pour ignorer la vacuité. La question du rôle de l’art par rapport à la vérité se pose alors, et celle du pouvoir solitaire et éclairé avec. Le secret est un fardeau qui assure la cohésion générale mais qui escamote aussi la valeur et la fragilité de la vie dans un cogito ergo sum simpliste cachant la rareté et l’insignifiance de la vie consciente dans le cosmos, vertige ontologique décourageant. Finalement, le néant renvoie à la cosmogonie et à la théologie, la création et la mise en abyme dans un élan pour donner du sens, même absurde. « Pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Leibniz.
Deus ex. La possibilité du clonage offerte par la technologie occasionne des difficultés sociologiques et religieuses à propos du statut et de la nature de l’être copié à volonté. La papesse Mary 1re doit trancher la position catholique sur cette abolition artificielle de la mort et la destination de l’âme. Elle charge donc le père De Leone, prêtre en fin de vie convaincu de la portée démoniaque du transfert, de passer de l’Autre Côté pour confirmer ou infirmer la conservation de l’identité intrinsèque. Mais la copie électronique du religieux sur le réseau a soudain disparu, et Marley Philippe, un cyber-enquêteur fumeur de joints a pour mission de la retrouver. Cette science fiction métaphysique repose sur des raisonnements contradictoires de logiciens et les implications cyberpunk d’atermoiements théologiques et d’ontologie tautologique, d’un pari de Pascal contrit et d’un cogito ergo sum voilé. La religion est tributaire de son dogme atavique et des voies impénétrables, mettant le prêtre dans une situation insoluble pour sa quête de preuve de non-être ou de Paradis espéré en remontant la chaine de transsubstantiation. Entre réalité moribonde et illusions transcendantales, seuls comptent le libre-arbitre et la volonté de croire pour briser les paradoxes et appliquer la simplicité d’une création et d’une intention d’un deus ex nihilo.
Ces deux textes sont les facettes d’un même questionnement, d’une quête de sens dans le chaos, voyage dans le vide englobant ou dans l’immatérialité fantomatique, recherche du secret de l’après au-delà de la culpabilité et du désarroi. Le besoin de l’Humanité d’être guidée se heurte à une vérité inatteignable de façon absolue. Les avaleurs de vide développe une vision théologique insistant sur la dissonance portée par une figure luciférienne là où Deux ex déploie une abstraction inintelligible, mais les deux se rejoignent dans la versatilité de la réalité. La même angoisse de l’avenir habite l’homme, propulsé dans le vide cosmique ou le théâtre des ombres cyberpunk, n’approchant pas de la Vérité fondamentale. Les deux récits sont d’une grande intelligence, avec une exubérance folle qu’on peut retrouver chez Roland C. Wagner, inscrits dans la tradition philosophique à la portée métaphysique, transcendantale, théologique, éthique, ontologique, quantique et cosmogonique, faisant écho à Descartes, Leibniz, Spinoza, Kant…
Blaise Canehan retrouve Sarah, rencontrée à Paris et devenue son amante, sur une plage à Venise. Blaise est un épicurien qui boit souvent plus que de raison et fréquente des prostituées, utilise parfois une fausse identité mais tombe amoureux de Sarah qu’il met en contact avec un intermédiaire pour vendre du matériel pornographique légué par son oncle. Ce récit s’apparente à une littérature très classique, sentimentalement mouvementée, et développe une ambiance lancinante dans laquelle la nature et la ville sont prégnantes. La relation à distance entre Blaise et Sarah n’implique pas qu’un éloignement géographique mais aussi une présence fluctuante, une difficile coïncidence des esprits et des attentes dans une structure temporelle instable agissant sur la personnalité du couple. Le temps est nonchalant et la scène se fige presque comme une photographie constituée de souvenirs et de pressentiments, dans un cadre intemporel. La distorsion des sens devient métaphysique et Blaise, enfermé dans une bulle d’angoisse, se voit vivre en décalé, entrapercevant un passé et un avenir incertains entre sa violence décadente et son immense désir d’aimer. La poésie existentielle, la noirceur psychologique et la versatilité quantique de la réalité forment une atmosphère fantastique dont se rapproche beaucoup Lost Highway de David Lynch.
Un héros de guerre désireux de se faire oublier travaille seul à la maintenance d’une balise dans l’espace, sorte de phare intersidéral. Comme à l’époque des naufrageurs, des pirates piègent un cargo et s’accaparent le fret de valeur sous ses yeux, isolé dans sa balise préalablement sabotée. Parmi les débris du transporteur les senseurs repèrent une forme de vie. Ce huis clos de science fiction, par la claustrophobie et l’ombre d’un passé tourmenté, promet dès le début une intensité psychologique. Très vite des rebondissements adviennent avec une action soudaine et surtout un humour grave et grinçant. Cette histoire est le théâtre de ses pensées entre illusion et réalité, déni qui se craquèle et sentiment nécessaire de culpabilité, car il est un lâche, sa décoration militaire une méprise, son statut de héros d’une guerre qui ne cesse de s’étendre une imposture. Sa conscience acide se nourrit de ses souvenirs au front, d’un monde qui s’écroule et se dépeuple pour ne laisser que solitude et amertume dans un solipsisme délirant profondément installé. Ce côté surréaliste mène à un comique glauque, déstabilisant et vivifiant, qui pousse à la réflexion malgré sa noirceur extrême. Le chemin est cathartique et le message consiste en un abandon de l’égocentrisme aveugle pour relativiser la nature de la guerre et de ce qui semble étranger, de ne pas penser que le fait qu’on soit unique exclut les autres. Malgré la tristesse insondable et l’aspect leçon de vie un peu mièvre, Hugh Howey atteint une profondeur certaine dans la pensée que les choses peuvent être autres, que la nécessité n’est pas univoque et définitive, posant la possibilité qu’une minorité d’individus puissent décider d’une action radicale pour le bien de tous.
Franx a pressenti la fin du monde. Il a emmené avec lui sa femme Alice, sa fille Zoé et son fils Théo ainsi que plusieurs familles dans la constitution d’un groupe survivaliste et la rénovation d’une bâtisse, le Feu de Dieu, dans le Périgord noir pour en faire une arche. Les doutes rongent la cohésion du groupe, les familles partent l’une après l’autre et une dispute éclate entre Franx et Alice. Le cataclysme mondial survient alors que Franx se trouve à Paris pour liquider un héritage, les bâtiments s’écroulent et le ciel disparait derrière les cendres d’une éruption volcanique. Accompagné par une petite fille muette que lui a confiée sa mère avant de mourir et qu’il appelle Surya, il doit parcourir 500 km pour rejoindre sa famille coincée avec Jim un psychopathe. Franx et Théo commencent à avoir des visions chacun de son côté. Cette histoire post-apocalyptique de voyage et de réclusion est très psychologique, déployant des situations extrêmes et montrant les pires côtés de l’humanité. Le récit se déroule sur deux plans, passant alternativement de l’odyssée sauvage de Franx au calvaire de sa famille enfermée avec un tyran pervers. La catastrophe climatique était inévitable, provoquée par l’égocentrisme et l’irresponsabilité, l’espèce a besoin d’une tabula rasa pour évoluer et se purger d’un système de vie nocif. Le monde s’écroule et apparait une nouvelle humanité dont Surya et Théo font partie grâce à des visions qui exposent les dangers, offrant un recul et la possibilité d’un choix éclairé. La religion ne peut plus rien pour les hommes devenus barbares, envieux et brutaux d’intolérance, seules les capacités télépathiques des mutants peuvent dépasser la férocité des animaux et des humains régressifs, la folie de la survie, les viols et le cannibalisme. Ce roman d’une grande violence exploite un côté fantasy par un voyage initiatique et une quête immobile en parallèle jusqu’à la révélation d’une renaissance individuelle dans une perspective collective, dans un monde de paranoïa et de claustrophobie qui s’efface en faveur de la vie et de l’espoir. Pierre Bordage opère un mélange plein de mystères et pourtant limpide de science fiction, de fantasy et de fantastique pour développer le thème classique de l’évolution de l’espèce.