Julien est un sculpteur spécialisé dans les pieds et les mains sous la direction du vieux maitre Aristide Bantoux. Il devient l’amant de Céline, modèle nu pour les scènes mythologiques, alors que tous les plus grands sculpteurs de Paris sont retrouvés l’un après l’autre laminés et concassés par un assassin à la force inhumaine. Ce thriller fantastique à vocation policière repose sur l’ambiance du 19e siècle dans une longue mise en situation destinée à développer les personnages, le mystère de l’Art et son rapport à la substance. Le glauque est omniprésent, le texte lorgne du côté du thème du golem mais ne s’y fixe pas, développant cependant les obsessions concernant la terre, le sol bouleversé, la contamination, la forme donnée à la matière, la menace d’un engloutissement, la vie insufflée d’une nature cosmique et satanique, dans une ampleur mythique nocturne essentiellement créationniste. L’aspect gothique et surnaturel du récit se prolonge dans une sorte de conte lovecraftien, d’emprise d’outre-espace, avec le côté humoristique du morcellement des corps, de la division de la matière semblable à la scène du film Evil dead 3, et les images évoquées ont une visée métaphysique d’inconfort kaléidoscopique dans les différentes échelles d’existence, microcosme et macrocosme entre intériorité et hétérogénéité, entropie et réversibilité. Pour finir, ces aventures fantasmagoriques perdent un peu de leur noirceur initiale pour déployer une intention de divertissement trépidant. Cette suite spirituelle de Les Démoniaques oublie l’ouverture faite à la fin des aventures précédentes, s’éloigne du steampunk en ne gardant que la période historique, s’est débarrassé de la crudité sexuelle et finalement atténue la présence du baron Barton Hosting Shicton-Wave pour en faire un personnage secondaire.
Jeanne de Songère effectue des travaux littéraires minables pour survivre, exilée dans le sillage du baron anglais Barton Hosting Shicton-Wave après la faillite et la mort de son père. Profitant de son emprise, le baron dégénéré lui fait un enfant malgré elle, un petit garçon étrange nommé François. Ce conte à l’ambiance gothique est profondément licencieux par le personnage du baron, son comportement exubérant et amoral mis en exergue par la perception de l’ingénue Jeanne. Le texte s’inscrit dans le steampunk, alliant la période du 19e siècle, le génie mécanique et une dénonciation politique. Une dimension lovecraftienne se révèle également par un grimoire scellé trouvé en Égypte, une dynamique onirique entre microcosme et macrocosme couplée à un principe de déréliction pesante, d’attraction des profondeurs et de menace d’ensevelissement. Une mythopoièse est développée sur les bases d’un occultisme historique tout au long des péripéties surnaturelles et surréalistes, misant plus sur le divertissement et l’atmosphère que sur l’action, développant des images conceptuelles puissantes enrobées par la caricature de la société d’alors, raciste et misogyne, à l’image du baron, anti-héros ignoble et inconséquent. L’histoire mêle gnomes et golems, terre creuse, mises en abyme et images mentales fortes pour une sorte d’hommage à la littérature d’épouvante.
Dozo est un harponneur sur un navire à l’équipage rustre alors que sa promise Ki est restée sur leur ile volcanique natale dont les fondations sont subitement dévorées par un terrible Dragon, la transformant en radeau à la dérive. Cette double narration dans un contexte nippon de fantasy ménage le mystère autour du Dragon, la vie est dure sur l’ile comme sur le bateau, les marins risquent d’être dévorés par le monstre gigantesque, les iles décapitées deviennent mouvantes, la cartographie devient impossible, l’eau douce manque et la famine menace dans l’errance forcée et la dislocation des terres, sur fond d’injustice sociale, de gigantisme mythique et de tabous religieux. Derrière un début d’histoire assez classique Serge Brussolo retrouve son thème du morcellement du territoire dans un schéma fractal et gigogne, puis à la moitié du récit il malmène la situation, incorpore un troisième personnage principal pour valider le chemin des amours contrariées, aborde la notion d’animal-véhicule, introduit des ombres vampiriques, une séquence magique de reflux spatio-temporel, toujours avec des images conceptuelles denses et impressionnantes. Malheureusement cette lecture agréable et surprenante cultive un mystère vain, la suite de ce livre n’existant pas, malgré la promesse de la dernière phrase.
Dans L’Ile des Femmes de Francis Valéry, une rencontre virtuelle est organisée entre deux avatars sur un équivalent numérique amélioré de l’Ile de Lesbos. Dans un mélange de cyberpunk et de poésie antique, cette nouvelle repose sur une astuce de narration dévoilée par le dessin qui l’illustre, une belle idée de personnage principal dans un contexte bien développé. Dans Océanique de Greg Egan, Martin est initié par son grand frère Daniel à la Noyade, rituel à moitié suicidaire pour trouver la Foi et ressentir la victoire de la Fille de Dieu sur la Mort. Cette longue nouvelle confronte la religion et la science dans une anticipation qui replace l’humanité après un exil dans une réitération de son Histoire influencée par un monothéisme basé sur des révélations et tiraillée entre créationnisme et biologie évolutionniste, entre aveuglement théologique et avancées épistémologiques. Le texte atteint une densité psychologique et devient une projection de la nature humaine, le désir de bien-être et d’immortalité, le questionnement sur ses origines et son avenir. Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode VIII : Epilogue de Roland C. Wagner, la conclusion de l’aventure pousse chaque personnage à faire un bilan de sa quête personnelle. Dans Super les Héros ! Frank Miller, deuxième époque de Philippe Paygnard, Miller rejoint Dark Horse Comics pour publier Sin City, exercer une activité de scénariste, se rapprochant aussi du cinéma. Dans Rest in Peace Pdf de André-François Ruaud, la naissance et l’évolution de la collection sont présentées avec ses différentes périodes et les différentes personnalités qui se sont succédé à sa tête, une plongée historique pleine d’anecdotes. Dans Cinq questions à Gilles Dumay, Org aborde la disparition de Présence du futur. Dans Petite conversation avec Yvon Girard, Org recueille le point de vue du patron de Folio sur la naissance et l’avenir de la collection Folio-SF.
Dans Sang-froid de Émilie Ansciaux, une femme est agressée dans la rue juste avant d’arriver à son domicile et recueille un chat errant qui a assisté au drame. La justesse psychologique et la présence du chat enrichissent vraiment le récit, les mots sont choisis et certaines phrases brillent, apportant de l’efficacité à cette histoire de vengeance. Dans En-dessous de Chris Anthem, en vacances avec sa femme et leurs deux filles un homme découvre sur la plage une trappe. Dans une atmosphère étrange se mélangent une identité fluctuante, une métamorphose menaçante et une ombre planant sur la génération qui aboutissent à une perspective science-fictive. Dans Prisonniers de l’enfer de Peter Atkins, un passionné se lance sur les traces d’un film légendaire. Sous la forme d’une enquête et d’un hommage exalté au cinéma, un autre monde s’ouvre au bout du mystère, dans une mise en abyme surnaturelle. Dans Trve scream de Bertrand B., un musicien amateur est invité sur l’enregistrement d’un album de métal extrême. Résolument gore, cette nouvelle s’amuse avec jubilation des postures et des clichés face à la radicalité d’un mouvement musical en proie à l’édulcoration commerciale. Dans L’horloge de Sarah Buschmann, une fille avec un retard biologique se sent différente et ressent la pression de l’horloge. Le corps dissocié est charcuté, l’exigence sociale est étouffante, ce texte est psychotique, violent et froid. Dans La photo de Caroline Carton, un homme se rend compte que son meilleur ami a sur son frigo une photo d’attraction avec des inconnus dessus. L’amitié conditionne cette histoire intense de petit train de l’enfer avec une notion de pénitence et de survie. Dans Le masque de la mort lente de Morgane Caussarieu, une vedette des années 90 fonde une communauté fermée dans sa villa pour échapper au virus. Cette sécurité fantasmée n’est que vacuité, la mort finit par s’insinuer via un émissaire camouflé. Dans A toutes les filles que j’ai saignées avant de Violaine de Charnage, un homme mordu par une chauve-souris un peu plus tôt va passer son samedi soir dans une boite de nuit. Derrière l’exercice de style consistant à placer des références musicales, l’écriture est pleine de d’énergie, sans limite avec une créativité déchainée digne d’une partie de jeu de rôle. Dans Terminus de Paul Clément, un homme reprend conscience dans une rame de métro et constate que Paris est totalement dévastée. Cette boucle physique et psychique ressemble à un cauchemar post-apocalyptique aux retentissements métaphysiques. Dans L’île de Christelle Colpaert-Soufflet, quatre amis se rendent dans un village de pêcheurs chinois pour retrouver la petite amie de l’un d’entre eux resté sans nouvelles de sa part. Ce témoignage gore d’une plongée dans un nid d’anthropophages est bien dynamique, cultivant un mystère fécond. Dans Un ver, ça va… de Bertrand Crapez, une biologiste travaille sur un hybride d’un ver et d’un champignon permettant de contrôler le système nerveux d’un hôte infecté. Cette histoire de savant fou combine l’horreur biologique à une vengeance familiale. Dans S.S. de Gilles Debouverie, un homme invente un dispositif qui permet de visualiser les traces résiduelles de la douleur sur une scène de crime et décide de l’utiliser pour revivre le meurtre de sa famille et identifier le coupable. Dans un fantastique sadique soucieux de l’aspect scientifique, cette quête de vérité est biaisée par un écho temporel vers un destin funèbre à l’ironie mordante. Dans Effets papillon de David Didelot, Arnie subit les moqueries de ses camarades et décide d’opérer une transition chirurgicale pour devenir Annie. Cette nouvelle mêle intolérance atavique et idéologie libertaire pour donner naissance à une vengeance symbolique. Dans Repas d’adieu de Claude Ecken, un mercenaire est sollicité par son amante qui le suit sur les champs de bataille, mère de son enfant et délaissée depuis qu’il s’est marié avec une autre femme. La construction du récit tout en gradation permet de dévoiler progressivement une horreur sordide dans une sorte de huis clos aéré par une mise en situation appliquée et convergente, un faisceau de vengeance. Dans Colocation indésirable de Jody Fournage, une étudiante emménage dans un immeuble aux habitants distants et commence à recevoir la visite d’un être terrifiant dans ses rêves. C’est une variation sur les thèmes de la maison hantée et du croque-mitaine qui installe une ambiance angoissante et entretient un mystère fécond à propos du lieu et de ses occupants. Dans Oculaire de Mick Garris, un réalisateur sur le déclin est engagé pour tourner un film, perd un œil et constate une modification de ses perceptions. Dans l’ambiance des studios hollywoodiens à la fin des années 50, le narrateur expérimente la vision périphérique au-dessus du rebord de son nez dans une perspective vers une autre réalité. Dans New kids on the flotte de Elmor Hell, une femme suit son mari et leurs deux filles sur une croisière. Elle cède à son envie de rébellion contrariée depuis son adolescence et symbolisée par sa passion pour Metallica, dans une décompensation et une libération de sa frustration. Dans La magie du cinéma de Shaun Hutson, un cinéphile décide de rejoindre un club de cinéma pour apprendre la réalisation et prend la caméra pour filmer des séquences porno et des tortures simulées. Une gradation se déroule devant l’œil naïf du protagoniste et aboutit à un glorieux final lovecraftien. Dans Bouche d’enfer de Frédéric Livyns, Sandra est une collectionneuse de verges conservées dans un bocal qui se rend à un nouveau rendez-vous pris sur un site de rencontre. Un retournement de situation assure une horreur toute science-fictive et pleine d’ironie. Dans Le tout premier de John A. Russo, à son retour de la Guerre du Vietnam Roger Dowman devient un tueur en série puis un monstre diabolique à l’origine d’une épidémie de morts-vivants. Cette nouvelle reste ouverte, pourrait être l’introduction à un roman pour approfondir la dimension biologique et surnaturelle suscitée. Dans Par effraction de Patrick Sénécal, un joueur invétéré pénètre par effraction dans une maison isolée afin de rembourser son créancier mais tombe sur cinq enfants manifestement séquestrés. Cette histoire de cambriolage raté joue avec un fantastique dimensionnel, se transformant en huis clos labyrinthique, en un piège spatio-temporel en plein cœur d’un enfer. Dans Laisse tomber les filles de Olivier Vanderbecq, un homme trouve un travail dans les Landes puis rencontre en fin de saison une femme charmante avec un œil tatoué sur le genou droit et un réseau de lignes sur la peau. Cette nouvelle avance vers un piège d’une sorte de succube éthylique ou de lamie affamée dans une ambiance onirique puis cauchemardesque qui s’appuie sur un vertige perceptif. Dans Méfie-toi de l’eau qui dort de Magali Vanhoutte, un couple de marginaux trouble la quiétude d’un camping. Une créature vengeresse incarnant l’esprit de la nature rend son jugement implacable face à l’ordure irrespectueuse. La qualité globale du recueil est élevée, s’ancrant dans une modernité qui prouve la vitalité de ce genre littéraire et son adéquation avec l’époque, excepté pour la belle nouvelle de Claude Ecken et sa patine du 16e siècle, ainsi que celle de Mick Garris et ses références à l’âge d’or du cinéma.
Dans Retour au sabbat, un obscur acteur autrichien se fait engager à Hollywood pour fuir une menace de mort. Cette nouvelle cherche l’horreur derrière les artifices, hésitant entre satanisme et luciférisme, aboutit à un surnaturel de l’innommable et de l’illusion visuelle. Dans Enoch, Seth confesse après son arrestation l’influence qu’a sur lui un démon pour le pousser au crime. Cette version psychologique et sardonique du mauvais génie qui tire les ficelles de sa marionnette mène à un surnaturel concret. Dans Chapardage, une vieille femme recluse et considérée comme une sorcière par les gamins meurt dans l’incendie de sa maison. Son chat poursuit alors le responsable. C’est une variation classique du fantastique félin et de la sorcellerie. Dans Le Tunnel des Amoureux, une attraction combine l’Amour et la Mort pour son propriétaire, entre névrose et prédétermination. Dans La maison affamée, un couple emménage dans une vieille maison, perçoivent des présences fantomatiques et découvrent des miroirs enfermés dans un réduit du grenier. Le thème de la maison hantée est traité par le biais des surfaces réfléchissantes avec une référence à Narcisse et des reflets qui ouvrent sur un autre monde. Dans Les fabricants de rêves, un journaliste part à la rencontre de vieilles gloires du cinéma muet. Un fantastique léger met en valeur une profonde nostalgie et des questions sur le déroulement de l’Histoire. Dans Sweet sixteen, un anthropologue renseigne son nouveau voisin sur son étude en cours à propos de la délinquance juvénile, développant une théorie basée sur l’influence des incubes sur le cours de l’Histoire. L’ambiance est lourde de menace mais conserve une légèreté ironique et macabre. Dans L’œil avide, une pierre taillée est au centre d’affaires de meurtre. Cette histoire de possession cultive une dimension lovecraftienne en introduisant une vie cosmique. Dans Un fabuleux talent, un orphelin devient un virtuose de l’imitation tandis que des morts brutales surviennent autour de lui. Clin d’œil à Lovecraft, cette nouvelle met en scène un être venu des étoiles doué de mimétisme absolu, avec une mise en abyme amusée du cinéma et de la science fiction. Dans Commis voyageur de la mort, l’humanité tente de lutter contre la surpopulation avec une campagne en faveur du suicide. C’est une anticipation par l’absurde, un lâcher prise dystopique d’un humour grinçant. Dans Le labyrinthe éducatif, des bébés sont élevés dans un laboratoire souterrain automatisé, guidés le long des étapes de l’évolution humaine par des robots. Cette nouvelle de science fiction post-cataclysmique est d’une profonde ironie pessimiste. Dans Un crime des plus singuliers, Kane essaie de convaincre son ami Woods qu’une mallette de chirurgien trouvée dans une brocante est celle de Jack l’Éventreur. Le fantastique sombre glisse vers la science fiction, la référence au célèbre tueur est prétexte à une histoire de voyage dans le temps.
Quelques mois plus tard, Jim la Glisse est marié à Angelina enceinte et guérie de sa psychopathie, ce qui met fin à une nouvelle cavale loin de l’Agence. Il est tout de suite chargé d’enquêter sur Cliaand dans une société sécuritaire paranoïaque à l’origine d’une conquête galactique guerrière. L’aspect polar noir et l’ambiance qui en découle ont preque disparu pour laisser place à l’infiltration et l’espionnage avec l’exubérance attendue dans des plans complexes. Jim la Glisse s’immerge dans la hiérarchie militaire d’une sorte de régime nazi, se fait arrêter et goute à la torture mentale. Parmi une action décousue, le bellicisme et l’expansion militaire, avec des méthodes d’ingérence et de colonisation brutale, sont dénoncés, incarnés par Kraj, grand méchant assez insipide. La plus grande partie de l’histoire se déroule sans présence féminine et son retour à la fin brille par la caricature faite de gloussements et de docilité, perdue entre le second degré et l’ironie. Le premier choix difficile à comprendre est d’avoir escamoté Angelina dès le début, brisant la continuité des tomes qui deviennent bancals. Ensuite le personnage principal est devenu plus sexiste, l’ambiance est moins sombre, le contraste est frappant avec le précédent livre, le premier était déjà assez lunatique et le second ne fait rien pour rééquilibrer l’ensemble. Mais l’ambition n’est pas là, plutôt dans la surenchère d’un amusement anarchique où le anti-héros devient simplement un héros massif, un joueur d’échecs débordant de fierté.
James Bolivar diGriz alias Jim l’Anguille est un voleur qui a du panache et n’a jamais accepté une société policée et génétiquement façonnée. Lors de son dernier coup il est arrêté par Inskipp et engagé de force dans la Brigade pour traquer des vrais criminels, des meurtriers. Le côté polar sombre à la première personne est contrebalancé par sa transposition dans un contexte science fictif d’une exubérance confinant à la comédie avec le anti-héros un peu dépressif et une galerie de personnages exagérés comme des archétypes, avec des gadgets et des concepts scientifiques, avec peu de soucis pour la crédibilité, la cohérence et la profondeur du récit, entérinant la dimension divertissante de ces aventures au rythme soutenu, à la frontière de la fantasy et du space opera aux descriptions de voyages raccourcies. Jim l’Anguille n’a de cesse de projeter des plans complexes que seule Angelina, femme fatale et criminelle de génie dérangé, peut contrecarrer, unique figure féminine du roman qui devient une obsession pour lui entre attraction et répulsion. Cette fibre psychologique est développée jusqu’à une fin abrupte qui appelle une suite.
Les primo-humains ont créé les néo-humains qui se sont rebellés et les ont exterminé, excepté l’Abelle dernier vaisseau disparu dans les Confins. Teer-Elben est un Nomade, voyageur indépendant forcé par un commanditaire anonyme à enquêter sur des rumeurs de réapparition des primo-humains, en compagnie d’une Berserker glaciale, d’une Diaphane chipie, d’une petite bête bizarrement mignonne et d’une haut-gradée à la tête de la nef diplomatique qui les transporte. Ce space opera sérieux se focalise sur le personnage principal et développe autour de lui un univers complexe, une culture basée sur les castes et sur un héritage technologique volé, procédé de transmission de nano-composants utilisé sans vraiment le comprendre. D’un autre côté Teer-Elben est né pour voyager, être seul et en mouvement en dehors de toute sociabilisation, cultivant un lien astral avec ses ancêtres. Le retour de l’espèce humaine originelle cinq mille ans plus tard menace le pouvoir du Maitre des Mailles. L’environnement s’installe avec un passif sous-jacent obscurément évoqué de menace et de hantise, de haine et de culpabilité à l’échelle des espèces pour qu’éclatent ensuite l’action et les révélations. L’histoire atteint une ampleur mythologique, cyberpunk et métaphysique, par l’accomplissement divin des premiers humains devenus Créateurs et maitrisant la théorie des cordes appliquée à l’ingénierie, et l’infériorité des néo-humains est à la hauteur de leur hargne à conserver le pouvoir usurpé. La construction du récit s’appuie sur des mises en abyme et une prédétermination qui jaillit de l’obscurité avec une grande vitalité, abordant les questions de devoir de mémoire et renonçant à la légèreté psychédélique commune dans le genre pour se concentrer sur une ambition universaliste.
Dans Le Mythe selon Khut-N’hah, introduction de Robert M. Price, la contribution au Mythe de Henry Kuttner par ses écrits de jeunesse provient d’un mélange d’influences : Lovecraft, Bloch, le zoroastrisme et la théosophie. Dans Le Secret de Kralitz de Henry Kuttner, le Baron Kralitz est conduit la nuit dans les souterrains de son château pour découvrir le secret de sa famille. Cette histoire de passage vers la non-mort s’appuie sur un satanisme féroce et sur le mystère du Panthéon lovecraftien, enrichissant le surnaturel d’une ouverture sur une mythopoièse vivace, les créatures multiformes formant un écrin diffus mais ceinturant la famille Kralitz et ses bacchanales. Dans Le Mangeur d’Âmes de Henry Kuttner, le sindara qui règne sur Bel Yarnak se confronte à la créature du Gouffre Gris. Cette courte chronique développe une fantasy onirique et cosmique, teintée de nostalgie antique. Dans L’Horreur de Salem de Henry Kuttner, Carson découvre une pièce secrète dans le sous-sol de l’ancienne maison d’Abbie Prinn, sorcière de Salem. Kuttner enrichit le fantastique classique avec sa participation au Mythe lovecraftien, sous la forme de Nyogtha, dans l’occultisme et l’exploration de l’influence des Grands Anciens sur l’homme. Dans Le Baiser Noir de Robert Bloch et Henry Kuttner, Graham Deane est assailli par des rêves aquatiques terrifiants depuis qu’il a hérité d’une maison. Comme dans la précédente nouvelle, bien que celle-ci ne se réclame que de magie noire, l’accent est mis sur le contact et l’emprise de créatures marines hybrides douées de pouvoirs psychiques. Dans La Cruelle Blague de Droom-Avista de Henry Kuttner, le prêtre Thorazor de Bel Yarnak invoque le Dieu Droom-Avista pour obtenir la Pierre Philosophale. Derrière la plaisanterie du dieu Bouffon, cette courte chronique de fantasy magique repose sur la beauté ternie, l’irréversibilité, la destinée et donc la nostalgie éternelle. Dans Les Rejetons de Dagon de Henry Kuttner, deux malfrats se retrouvent impliqués dans le complot des Fils de Dagon pour détruire l’Atlantide. Cette nouvelle d’heroic fantasy magique développe l’idée éminemment lovecraftienne d’un peuple qui abhorre les terres émergées, se sent spolié et cherche à reconquérir son domaine perdu. Dans Les Envahisseurs de Henry Kuttner, Hayward est un écrivain assailli dans sa maison par des êtres étranges qu’il a ramenés de ses songes narcotiques. Kuttner utilise la réincarnation et la drogue pour pousser ses personnages au milieu d’une bataille dimensionnelle entre deux forces cosmiques, les humains étant alliés aux Grands Anciens. Dans La Grenouille de Henry Kuttner, Hartley s’installe à Monk’s Hollow dans l’ancienne maison d’une sorcière et se débarrasse d’une grosse pierre qui le dérange dans le jardin. Cette nouvelle repose sur la résurgence de la sorcellerie à la manière de Salem et sur l’hybridation monstrueuse qui galope derrière le anti-héros citadin. Dans L’Hydre de Henry Kuttner, trois occultistes sont piégés par une ruse venant d’autres dimensions, sous la menace de l’Hydre coupeuse de têtes et d’Azathoth accompagné de son flutiau. La mise en fiction des trois écrivains réels est un jeu littéraire entre eux qui donne ici une occasion de se pencher sur l’Extérieur et ce qui se trouve derrière le Voile en référence au Grand Dieu Pan d’Arthur Machen. Dans Les Cloches de l’Horreur de Henry Kuttner, après cent cinquante ans passés dans une cachette les cloches sont retrouvées et réinstallées, sonne alors le chaos, éclipse et tremblements de terre. Cette nouvelle illustre l’influence du monde des esprits sur l’homme, s’inscrivant dans la tradition des textes de malédiction amérindienne qui entourent le Mythe. Dans La Traque de Henry Kuttner, Benson est dérangé en pleine invocation de Iod par son cousin Doyle venu à Monk’s Hollow dans l’idée de s’approprier un héritage. Comme dans La Grenouille, le narrateur est poursuivi, mais cette fois dans les autres dimensions par une divinité. Dans Sous la Pierre Tombale de Robert M. Price, William s’installe à Tophet dans la maison que son oncle Absalom lui a légué. Son intérêt innocent pour les activités du vieil homme ouvre les barrières aux forces obscures. Dans Ne pas Dormir Nuit de Lin Carter, le Docteur Anton Zarnak est appelé à l’aide par la nièce de Don Sebastian de Rivera, collectionneur en possession d’artefacts en rapport avec des légendes amérindiennes. A défaut d’éclipse, une coupure de courant permet l’insinuation fatale de l’obscurité. L’intérêt de ce recueil est de présenter les textes de Henry Kuttner publiés du vivant de Lovecraft et le travail éditorial de Robert M. Price est appréciable, commentant et resituant le contexte.
Davey et Puce s’enfuient de la dernière enclave des préhommes, descendants des Créateurs qui ont engendré les vréhommes et les dieux, ainsi que les muthommes pour assurer leur pouvoir. Cette histoire placée sous le signe de l’aventure allie la science fiction d’anticipation à une fantasy d’ampleur mythologique reposant sur un socle matérialiste, la technologie à la magie. La cosmogonie est génétique, la quête est ethnologique, véritable plaidoyer contre le despotisme, l’intolérance, l’extrémisme religieux et le négationnisme, avec un côté naïf et inquiétant. La portée mythique repose sur une période de mille ans, un gigantisme de taille et de pouvoirs qui instaure un déséquilibre trompeur parmi les personnages, un polythéisme concret et un créationnisme balayé par l’ingénierie génétique et le relativisme. Ce conte oscille entre un peuple oppressé et les dangereuses expérimentations scientifiques qui forment l’avenir dystopique d’une humanité perdant le contrôle de son destin, vision questionnant d’une façon brutale la notion de progrès, le divin est bien une invention de l’homme apparu avec la découverte technique de l’immortalité, les dieux arrogants sont dépassés par l’ultihomme qui ne peut utiliser ses pouvoirs qu’en réponse à une agression, garantie éthique de ne jamais dériver dans la malveillance, réponse ultime de l’évolution dans une sorte de métaphore christique.
Dans Mondocane, Jacques Barbéri présente le contexte, son bac à sable, qu’il utilisera dans Guerre de rien et Mondocane, une description générale des conséquences de la guerre, les changements d’échelle et l’interpénétration des corps, les perturbations quantiques qui poussent le vivant à s’adapter. Dans Le joueur, la greffe d’un plasti-corps animal permet de changer d’identité dans une ambiance de polar traversé par des angoisses d’identité perceptive. Dans La mort en ce jardin tel un pilote en son navire, la vie en commun dans une colonie fermée est faite d’hallucinations réalistes et de doutes perceptifs, de transformations physiques et de confusion substantielle. Dans Drosophiles, l’Apocalypse advient, inévitable, et le temps cafouille autour de cet instant qui détricote les identités, altère la conscience des rares survivants en sursis et les modalités de la réalité physique au cœur de l’entropie. Dans La promenade du garçon boucher, un livreur est coincé dans une boucle temporelle, tente d’en sortir mais ne fait que la complexifier. Dans Kosmokrim, un homme tente de tuer son père tyran en voyageant dans le temps après sa propre mort, dans un cauchemar métaphysique ardu à lire et violemment symbolique, d’une portée mythologique. Dans Le Gardien, un zoo abrite un échantillon de la société humaine maintenu en captivité sous la surveillance d’un Gardien aidé par des animaux. Dans La lente liquéfaction des ruines mémorielles, un ingénieur survit à une chute dans un lac d’un barrage sur le point d’être détruit. Il est assailli par l’image de sa femme et l’espace-temps s’emballe dans une expérience métaphysique torturée. Dans Jeux de piste, en proie à la soif dans le désert la population locale est retenue en otage par l’armée coloniale. Dans Traces, une femme veut retrouver son mari qui voyage en stase dans un réseau liquide sous la surface d’une planète aride. Dans ce recueil sombre et complexe règnent le solipsisme et la morbidité, une certaine unité lie ces nouvelles sous le signe de l’apocalypse, du relativisme, des altérations spatio-temporelles, de la solitude, du despotisme et de l’entropie.