Ruines – Brian Aldiss

Hugh Billing est un musicien qui a connu le succès puis l’absence d’inspiration en Grande-Bretagne et il décide d’émigrer aux États-Unis pour une vie plus douce. A chaque étape de sa vie correspond une séparation amoureuse. A cinquante ans il rentre dans son pays natal pour l’enterrement de sa mère. Hugh ne retrouve pas ses repères, il a changé et ne fréquente plus que la vieille Gladys Lee, proche de sa famille.
La teneur du récit est psychologique par le malaise existentiel du protagoniste, la mort accidentelle de son père dans son enfance, la sécheresse sentimentale réciproque avec sa mère et sa sœur, les échecs constants en amours et une impression de décalage par rapport à la société en tant qu’artiste. Autour de la sensation de déracinement de lieu et d’époque s’installe une ambiance de fantastique avec la répétition d’un rêve et des hallucinations sonores, un mystère diffus alimenté par une foule de détails exprimant des idées qui restent larvées. Cette quête de sens et d’identité concerne la génération et la transmission, le manque de continuité face à la modernité, les limites de l’individu dans la compréhension et la communication.

Matières grises – William Hjortsberg

L’Humanité accède à l’immortalité théorique grâce à la cérébrotomie, inventée par le Dr Sayre et permettant de placer un cerveau dans un compartiment connecté au réseau informatique, des robots et une interface sensorielle et mémorielle. Skeets, mort à 12 ans, ne satisfaisant pas le système dans sa progression vers la sagesse, une rencontre est organisée avec Véra, une ancienne actrice tchèque, pour qu’il surmonte son immaturité. De son côté Obu Itubi, sculpteur nigérien, est frustré par le rigide système de progression initiatique et rêve de jouir d’une vraie liberté.
Véra est mise à l’écart dans une simulation personnelle, tiraillée par son hypersexualité et ses souvenirs, confortée dans sa nature profonde et impondérable. Skeets disparait alors que le récit se recentre sur la réalité de la prison matérielle et William Hjortsberg réussit à faire de l’évasion du cerveau d’Obu Itubi à l’aide d’un simple véhicule de maintenance une séquence palpitante et grandiloquente. A sa sortie il découvre une nature luxuriante à la surface de la Terre et sa population élue à la réincarnation et à la mortalité. Obu Itubi est un intrus inadapté au paradis élitiste de l’oubli de soi qui pourtant a le privilège d’être fertile étant né avant la guerre et constitue un apport d’imprévisibilité dans le monde rigoureusement organisé autour d’un contrôle des populations autorisant une nouvelle naissance seulement pour combler un décès, une éternité à attendre l’accès à la mortalité. C’est un récit de narration, d’une grande densité, de vraie science fiction basée sur une évolution technologique, un humour discret, une action décalée et une aventure proche de la fantasy, mais surtout de philosophie, politique et ontologique. L’individu est formé de ses souvenirs bercés par sa subjectivité et l’humanité accouchera toujours de l’entropie.

La Voie des voix

Dans Célia et son fantôme de Barry Pain, Célia a 17 ans et décide de fuguer pour échapper à sa vie morose. Elle rencontre alors un fantôme qui se présente comme le futur père de ses enfants et lui donne la possibilité de remonter le temps pour mieux apprécier sa situation. Véritable condensé de positivité, cette nouvelle développe une certaine sagesse existentielle et une poésie intemporelle pleine de lucidité.
Dans Faisabilité et intérêt zootechniques de la métamorphose de masse de Lionel Davoust, transformer à grande échelle des humains en porcs serait la solution à la faim dans le monde, proposition surréaliste motivée par la magie en dépit du bon sens.
Dans Illuminata de Alain Grousset, Radkali part sur les routes comme tous les garçons de sa génération pour toucher la Fleur au centre du royaume jusqu’à ce que l’un d’eux provoque son fleurissement. Cette nouvelle de fantasy poétique s’appuie sur la simplicité du peuple et l’unité de la biosphère, délivrant un message écologiste par la dévotion et le sacrifice nécessaire à la nature.
Dans Contaminations de Sylvie Denis, Aurore et ses deux fils vivent comme ils peuvent dans leur ferme parmi une communauté cernée par les multinationales de la génétique agricole. Cette anticipation dystopique se base sur une description du monde fournie, l’approche industrielle de l’adaptation des cultures au climat déglingué qui harcèle une belle galerie de personnages cherchant l’autosuffisance, la liberté, le respect de la nature et des souvenirs.
Dans Trois petits tours et puis s’en vont de Claude Ecken, la situation sur Terre devient catastrophique pour les humains par l’inexorable montée des eaux, la disparition brutale de l’électricité et la contamination généralisée suite à l’effondrement de l’énergie nucléaire. Cette suite de tableaux dystopiques est une anticipation lucide sur l’insignifiance de l’espèce humaine inconséquente à l’échelle de l’univers.
Dans Sauvons la planète ! de Michel Pagel, toute l’humanité a disparu sauf Marie-France et, se demandant si elle est vraiment la seule survivante, un homme apparait et s’approche. L’efficacité de ce court texte vient de l’ironie lucide sur la nocivité de l’espèce humaine au-delà de toute responsabilité individuelle.
Dans L’Autre guerre de la Marolle de Sara Doke, Steph se réveille amnésique après une nuit de beuverie dans Bruxelles. Apprenant qu’il était accompagné par une fille il part à sa recherche. Les pérégrinations embuées présentent une ville découpée en territoires et les différents clans rivalisent de violence et de folie, hommage sombrement citadin à J. M. Barrie.
Dans Hérésie minérale de Stéphane Desienne, un aumônier biologiste et une géologue font partie de l’équipage d’un vaisseau commercial qui découvre un astéroïde désolé, sur lequel des rochers se déplacent lentement. Le vrai récit de science fiction qui s’intéresse à une autre forme de vie à base de nanobactéries s’enrichit avec l’aspect philosophique et théologique. Cette mise en scène de l’obscurantisme et de l’expansionnisme est un bijou d’intelligence et de sensibilité décrivant une révolution scientifique.
Dans Chez Nina de Laurianne Gourrier, Dillinger trouve un travail de comptable chez Nina la patronne d’un lupanar et membre de la rébellion populaire contre le système corrompu. Cette science fiction dystopique décrit une société proche du soulèvement traversée par la trajectoire contrariée des deux personnages dramatiques dans un amour tragique.
Dans La Pointe du roncier de Bernard Henninger, Nhã assiste au débarquement d’un soldat exilé qui va perturber la petite communauté de Bacalao. Cette nouvelle montre que derrière la lutte perpétuelle pour la subsistance se trouve toujours une appétence pour le savoir.
Dans L’Anamnèse de Robert Minsky de Chris T. Guerre-Taïaut, un vieillard écrit ses mémoires pour nourrir une intelligence artificielle qui prendra sa place après sa mort. Cette anticipation illustre les progrès dans le domaine et les dangers qui se présenteront.
Dans Rosse de la Lune de Franck Ferric, un troll s’adonne à son passe-temps favori qui est de tabasser un elfe. Cette parenthèse dans la tête et la vie d’un troll à l’expression typée polar plaide pour la nécessité de l’existence de tels monstres dans une dialectique manichéenne.
Dans Le Scarabée de Noëlle Mirande, une équipe archéologique découvre dans l’ouest de l’Égypte un temple caché, dédié à Khepri et ses scarabées, construit par Akhénaton. Le récit d’aventure bascule vite en thriller ésotérique dans une gradation qui mène à une science fiction légère.

Emblèmes 2 – Sortilèges

Dans Il ne neige pas à Frontier de Léa Silhol, Shade est un changeling qui s’échappe de la prise en charge inhumaine de la société et regroupe ses semblables dans la cité de Frontier à la limite du monde tangible. Il rencontre et invite Lauren qui s’occupe d’un groupe d’enfants et devient la première mortelle chez les Fay, dans une nouvelle raffinée qui exalte l’amour et la différence, appelle à la tolérance en dénonçant de façon intemporelle la maltraitance des enfants.
Dans Sacrifice de Michelle West, une fille grandit au fil de ses rencontres avec des émissaires magiques qui lui offrent de sauver le monde qui l’entoure en échange d’une hypothèque existentielle. Cette fantasy féérique moyenâgeuse est sombre, enténébrée par une malédiction et une cruauté intemporelle.
Dans Véra de Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, le comte d’Athol choisit de s’enfermer dans sa demeure après le soudain trépas de sa femme Véra. Ce conte du XIXe siècle s’appuie sur un fantastique vaporeux fait d’altération psychologique et de confusion sensorielle qui aboutissent au surnaturel, à l’amour par-delà la mort.
Dans Henri Potier, Prince des Sorciers de Eric Boissau, la France doit trouver son sorcier emblématique, comme l’ont fait les anglais, et le rôle sera tenu par un garçon au potentiel plus qu’incertain. Derrière le non-sens se cache un ton sarcastique à propos de la trame narrative d’Harry Potter et de son succès autoréférentiel irrationnel.
Dans Miserere de Serena Gentilhomme, Mère Clémence est l’Ange de la Pourriture, au corps ingrat, victime dans sa jeunesse de violences intrafamiliales, devenue nonne et guérisseuse des pires maladies par apposition de sa bouche. Ce conte de fantastique macabre déborde dans le gore, s’amuse du manichéisme et dénonce la cruauté envers les enfants.
Dans Les Mères de Claude Mamier, le Guide voyage en permanence pour régénérer les Mères, ses Fées chargées à leur tour de contrecarrer la déliquescence de l’humanité dans ce processus initié par Nature. L’animisme mystique lie la magie à l’écologie dans une vision sombre d’un équilibre instable et couteux qui tisse un lent désespoir.
Dans Le Domaine des Ronces de Tanith Lee, un prince héritier en exil découvre un village déserté autour d’un gigantesque amas de ronces après avoir rencontré la dame en noir, la Treizième Dame. Le rendez-vous royal avec une malédiction séculaire se joue sur le traditionnel baiser à la belle endormie qui reste vain.
Dans Oiseaux de Charles de Lint, Katja tombe par hasard sur Teresa une jeune fille qui dort dans la rue et elle l’invite à la suivre. Cette histoire d’empathie et de magie libératrice illustre les ravages des traumatismes de l’enfance, le désir de fuite ou d’oubli.
Dans Le Coup du Lapin de Fabrice Colin, un père questionné par sa fille sur le sujet part sur les traces du monde dans lequel vivent les lapins entrevus dans les tours des magiciens. L’exercice de style de fantasy onirique constitue un hommage sucré à Lewis Carroll et à J. M. Barrie pour montrer la perte d’imagination des adultes.
Dans Sur les Traces de la Magie de Xavier Spinat, l’auteur définit l’essence de la magie qui correspond bien à la fantasy, l’initiation, la nécessité d’avancer sans douter de la réalité enchantée, et il décrit le rapprochement inéluctable de la science fiction et de la fantasy qui apporte du mystère à la science.
Dans Pour une Topologie de la Magie de André-François Ruaud, l’auteur offre un panorama subjectif de la fantasy en parallèle de son guide de lecture Cartographie du merveilleux.

Le ressuscité de l’Atlantide – Jean-Louis Trudel

Le docteur Vogler sort le corps de Jon Ricard de sa prison cryogénique après lui avoir implanté la personnalité fictive d’un Atlante, Matos Por Lingon qui réussit à s’enfuir en compagnie de l’infirmière Thomasina Hearne.
Le fond du roman est psychologique, incarné dans la schizophrénie qui voit les identités de l’ancien militaire américain et du médecin atlante cohabiter sous la pression du flic Nicklaus Berberini et de Cernícalo à la tête d’un trafic d’individus décongelés. Tributaire de la grande tradition des aventures par épisodes, le récit haletant a pour seule ambition le divertissement, par une action rythmée qui ne laisse que peu de place aux considérations scientifiques, enchainant les rebondissements dans une société post-apocalyptique sclérosée. Ce thriller se nourrit des problèmes d’identité, déploie les thèmes de l’esclavage et de la corruption, de la nostalgie et de l’enfermement, de la culpabilité et de l’aspect cyberpunk de la réalité de la conscience par une ontologie intégrant la manipulation et la simulation psychiques, et la dystopie réside dans une science sans éthique. Le texte est plus timide scientifiquement, malgré des apartés rapides sur la cryogénie et la neurobiologie, que Pour des soleils froids mais c’est contrebalancé par à la fois une agitation sombre et la légèreté nécessaire du héros qui doit bien avancer mais voit partout la nature humaine destructrice.

Pour des soleils froids – Jean-Louis Trudel

Chantal Martial est troisième pilote dans un vaisseau expérimental équipé d’un nouveau système de propulsion et elle parvient lors d’un vol d’essai à neutraliser un incident technique qui coute la vie d’une partie de l’équipage et de son compagnon Iain. Cette tragédie la replonge dans son ancienne vie militaire et son identité de lieutenante Astilanne, l’Armée Impériale la nomme dans une Commission chargée de statuer sur l’utilisation de la technologie à base d’anti-hélium qui a provoqué l’accident de propulsion.
Autour d’un point de départ épistémologique du récit sur une avancée technologique qui ancre le roman dans une vraie science fiction se développe un thriller géopolitique aux accents cyberpunk, avec des pressions, de la surveillance et de la manipulation, une crise d’identité pour l’héroïne solide partagée entre l’obéissance inculquée d’Astilanne et le désir de liberté de Chantal. L’histoire repose donc sur le système sociopolitique à l’échelle d’un Empire immense qui perd sa vigueur dans la paix et sur les résultats d’une décentralisation qui permettent un aspect fantasy dans la visite des différentes villes de Nu-England. En moins de deux cents pages Jean-Louis Trudel pose les bases d’un space opera et son roman conserve la forme d’une parenthèse existentielle entourée d’échos de batailles et de morts dans un univers foisonnant qui laisse une impression de densité et de richesse. La dernière partie est consacrée à une action expliquée scientifiquement qui fait écho à la scène d’ouverture, englobant un texte de science fiction exigeante et enrichie de multiples facettes.

Bifrost 17

Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode V : La Route de Fripp de Roland C. Wagner, F’firzi une femme-chatte est inopinément arrachée à son village pour apparaitre devant le capitaine Lit de Roses et son équipage. Cet épisode permet d’apercevoir la civilisation des S’shayn avec une sorte de clin d’œil cyberpunk à la communauté d’esprit des chats d’Ulthar de Lovecraft.
Dans Les Fleurs de la prison d’Aulite de Nancy Kress, Uli Peck Bengarin est devenue une informatrice irréelle après le meurtre de sa sœur Ano, activité lui permettant de faire pénitence et d’espérer rejoindre à nouveau la réalité partagée, de redevenir une habitante à part entière du Monde. Sa nouvelle mission consiste à être incarcérée dans la prison d’Aulite pour se renseigner sur des expériences scientifiques menées sur des enfants auprès d’un criminel Terrien. Cette nouvelle nébuleuse déploie le contexte d’une société fermée qui exalte l’appartenance à un système sociopolitique jouant avec les critères d’illusion et de réalité, et Uli se débat dans cette construction idéologique de façade qui soumet les individualités avec un profond cynisme.
Dans À la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, la sortie de La partition de Jéricho de René Réouven permet de questionner la propension à prendre des épisodes de la Bible au pied de la lettre et à les développer en escamotant la dimension allégorique et chaotique.
Dans Pierre Bordage, la force tranquille de Org, l’interview se penche à l’occasion de la sortie de Les Fables de l’Humpur sur l’ancrage de Pierre Bordage dans la fantasy donnant à sa science fiction une matière mythique et une spiritualité initiatique.
Dans Super les Héros ! : Xenozoic Tales de Philippe Paygnard, la présentation de l’univers de Xenozoic Tales donnant Cadillacs and Dinosaurs est l’occasion de revenir sur la carrière de Mark Schultz, comme dessinateur et scénariste, et de donner quelques références sur le thème des dinosaures.
Dans Soudain, le space opera de Colin Greenland, l’auteur raconte son passage de la fantasy au space opera, son positionnement par rapport aux auteur(e)s et aux livres incontournables du genre, les mécanismes d’écriture qu’il met en œuvre, dans un texte de grande valeur sur une époque et à base d’anecdotes sur la vie d’artiste et artisan.
Dans Colonisons la galaxie de Roland Lehoucq, l’estimation du temps nécessaire pour coloniser la galaxie mène directement au paradoxe de Fermi. Soit l’espèce intelligente disparait avant de se propager, soit la galaxie est déjà colonisée et alors la Terre se trouve dans un secteur délaissé. Peut-être les signes d’une autre existence nous restent invisibles.
Dans Gardner Dozois d’André-François Ruaud, la carrière de Gardner Dozois s’est tournée vers les autres. Brillant nouvelliste à ses débuts, il a surtout écrit en collaboration et s’est ensuite épanoui en tant qu’anthologiste et rédacteur en chef d’Isaac Asimov’s science-fiction.
Ce numéro avec la nouvelle inédite de Nancy Kress et des articles passionnants demeure indispensable.

Fiction spécial 34 – Futurs intérieurs

Dans L’astre aux idiots d’Alain Dartevelle, Henry Spencer passe ses vacances sur Vertor, planète sur laquelle les touristes se délassent en se moquant de la peuplade naine et bleue indigène, les noks. Ce conte moral transpose les notions d’empathie et de tolérance face à un racisme physionomique dans un contexte interplanétaire tendu.
Dans Rien qu’un peu de cendre, et une ombre portée sur un mur de Jean-Pierre Andrevon, Virginie grandit et développe un don pour faire disparaitre ce qu’elle considère comme une menace. Elle est coupée du monde, intériorise le poison de l’entropie, stressée par l’avenir de la planète, rongée par l’agressivité qui l’entoure, incarnant le désarroi d’une génération face à la guerre et à la pollution.
Dans Inutile au monde de Jacques Boireau, Jaufré est un Errant des Espaces Extérieurs qui succombe à la tentation de pénétrer pour la première fois dans la Cité. Cette fantasy médiévale ethnologique insiste sur la difficulté d’adaptation d’un homme sauvage à une civilisation inique.
Dans Le passé comme une corde autour de notre cou de Richard Canal, Jérémie est surveillant dans un camp d’internement qui reçoit lors de sa rencontre avec une prisonnière Volke une transmission télépathique à propos de son couple brisé. Cette poétique sombre illustre l’absurdité de la guerre, les conséquences néfastes de l’impérialisme et de l’ingérence symbolisée par l’étude exobiologique indigne et incapable de percer le mystère indigène.
Dans Taupe de Pierre Giuliani, Taupe est obèse et invalide, bloquée dans son buggy et à la tête d’un petit groupe de fugitifs comme elle dans le désert, sur la piste de trésors métalliques enfouis qu’elle sait renifler. Cette nouvelle post-apocalyptique à l’ambiance sombre et surréaliste montre avec ironie les limites de la tyrannie et de l’égoïsme dans des conditions extrêmes.
Dans Le vol de l’Hydre de Michel Jeury, l’enquêteur spécial Marc Dangun est chargé par l’Ordre de Raison de trouver le moyen d’éradiquer le mythe de l’hydre-avion avant que toute la population soit touchée par l’obscurantisme. Par la dérision, l’exercice de style utopique assume sa propre impossibilité et son potentiel intrinsèque de déviation, transformant la raison en religion, exaltant l’anthropocentrisme et l’éradication comme solution à tous les problèmes dans une aberration philosophique réjouissante de non-sens.
Dans La conscience du monde de Jean-Pol Rocquet, le personnel d’un satellite connecté à la Terre ressent dans son être la mort de l’espèce humaine, la famine et la guerre. Par la catastrophe écologique et humanitaire de la sécheresse en Afrique, la notion fondamentale de l’empathie et la primauté de l’espèce sur l’individu, ce texte délivre un message d’universalité.
Dans L’avortement d’Ana Thal de Daniel Walther, les lesbiennes sont persécutées pour l’utilisation d’un procédé permettant de se passer des hommes pour procréer. Cette dystopie à la fois scientifique et politique montre l’humanité cédant à l’intolérance et à la brutalité dans une noirceur insondable.
Dans Canadian Dream de Jean-Pierre April, un ethnopsychologue découvre que Jacques Cartier, au lieu de traverser l’Atlantique, a préféré se rendre au Cameroun sur les traces de gros diamants. Un statut onirique du Canada apparait à travers la magie cosmogonique et la matérialisation des idées, une certaine nostalgie historique et une compréhension de la cohabitation des peuples.
Dans La double jonction des ailes d’Esther Rochon, Trix est un inclassable qui se rend à Vuln, un monde fraichement détruit par la guerre, pour secourir les rares survivants. Trix pleure des gemmes comme il sublime la douleur et la beauté, la tristesse et la joie, le héros peut agir pour changer le monde.
Dans Le jour de la lune de Jean-François Somcynsky, Palmor est devenu roi en évinçant Sélénia, jeune héritière du trône par sa lignée, et elle a juré de revenir dix ans plus tard. Cette nouvelle d’heroic fantasy antique et magique illustre le poids de l’exercice du pouvoir et glorifie la liberté féconde de Sélénia.
Dans Pâle-Soleil de Georges Panchard, un homme en phase terminale voit le monde sombrer comme lui, témoignage intense d’une violente noirceur et constat sévère de la condition humaine.

Les faiseurs de crimes – Eric Frank Russell

Alors qu’il surprend par hasard une discussion entre deux inconnus dans un bar à propos d’ossements retrouvés dans la petite ville de Burleston, Richard Bransome voit remonter à la surface de sa conscience le souvenir enfoui du meurtre qu’il a commis vingt ans plus tôt.
Ce thriller psychologique cultive le doute quant à la réalité du crime, développant dans ce récit intimiste des pensées issues d’une psychose freudienne et d’une schizophrénie encouragée par une mémoire nébuleuse. L’ambiance de démission au-dessus de la normale chez les collègues scientifiques de Bransome au début du roman se concrétise en un contexte de Guerre Froide, aiguillant l’histoire vers un récit d’espionnage et Bransome devient un pion qui se rebelle dans un échiquier qui le dépasse. Le texte envisage une atmosphère entre la science fiction dystopique et le fantastique inquiétant sans vraiment s’y engager, dans une forme un peu surannée qui ne manque pas de subtilité et d’action, d’humour saupoudré et d’un souci du détail permettant des flashbacks, dans un inconfort paranoïaque dicté par une société en conflit international larvé.

Dix de der – Joël Houssin

Un bar et un hôtel de passe contrôlés par Claudie Camelonne le Belge voient leur activité perturbée par un chauve qui distribue les mandales et joue du couteau de dinette.
L’histoire met de côté le Dobermann et son équipe pour se focaliser sur la guerre des gangs à l’échelle européenne qui oppose le Belge au Chauve, avec le commissaire Simonetti qui tente un coup de billard pour affaiblir le crime organisé et l’inspecteur Clodarec qui tente d’exister dans son placard du DER. L’action est motivée par les faux-semblants et les trahisons faisant sortir Jo le Triste et son frère Moustique de la bande du Dob pour s’empêtrer dans la violence déchainée et des scènes à la limite du gore, enrichies d’un humour décapant et d’un argot omniprésent tout au long du livre. Le Dobermann demeure en périphérie de ce polar brutal et bien rythmé, une petite parenthèse animée par Tranoy le grand méchant ex-flic du GIGN qui a pété les plombs et par la police qui tient bien son rôle amoral, un bel exercice de style plein de vitalité et de létalité avivant l’aura mystérieuse du Dob.

Le voyage de Tchekhov – Ian Watson

Dans le passé Anton Tchekhov commence son voyage à travers la Sibérie jusqu’à l’île de Sakhaline pour constater les conditions de vie si loin de la capitale. Dans le présent une équipe effectue le même voyage pour tourner une adaptation cinématographique avec l’aide du Dr Kirilenko qui utilise une nouvelle technique d’hypnose permettant à l’acteur principal de devenir Tchekhov. Dans le futur Anton Astrov commande un vaisseau soviétique de colonisation qui part en mission à l’aide d’une propulsion basée sur le déplacement temporel.
La triple narration allie la reconstitution historique à une extrapolation scientifique dans l’ambiance glaciale et arriérée de la Sibérie sur un fond de sentiment national assez excentrique et d’humour désabusé. Les époques se télescopent avec comme point de bascule l’explosion dans la Toungouska et comme déclencheur une perturbation quantique accidentelle qui produit l’uchronie et infiltre la réalité du XIXe et du XXe siècle. La mise en abyme de la science fiction amenée par le personnage de Konstantin Tsiolkovski exprime l’anticipation imaginative et les courants temporels dans un univers multiple, illustre la résistance de la trame historique aux modifications et la lutte entre cohérence et versatilité dans le théâtre du monde. Mélangeant psychologie et science fiction, ce roman intelligent cultive les bonnes idées dans un décor propice au relativisme et à la construction du réel.

La Mort en cage – Ian Watson

Jim Todhunter est muté à Egremont pour exercer la fonction de Guide et accompagner les mourants dans leurs derniers instants. Le jour de son arrivée, il assiste au meurtre d’un poète, transgression suprême, et se retrouve désigné pour s’occuper du criminel dévoré par le cancer.
Ce récit de science fiction débute sous la forme du polar avec la confrontation entre Jim et l’assassin Nathan Weinberger pour comprendre son mobile et ils se rejoignent dans leurs recherches sur la mort et ce qui se trouve au-delà. Les questionnements philosophiques prennent de l’importance dans un contexte qui définit cette civilisation comme un moule pour l’histoire, ses enjeux éthiques et métaphysiques. Cette société humaine est basée sur une acceptation sereine de la mort organisée, sur la disparition des meurtres et de la guerre. Le processus psychologique pousse Jim et Nathan dans une chasse pour capturer la Mort personnifiée et l’aspect science-fictif de la conception du piège électromagnétique s’enrichit d’une couleur de fantastique inquiétant. Les expériences thanatologiques sont au centre du roman et ouvrent sur d’autres dimensions, l’univers diffracté et l’existence astrale, sur une aventure de fantasy psychique à la structure quantique d’un espace-temps relativiste assujetti à l’imagination et à la créativité au cœur de l’infinité servant de cadre à une quête d’identité, se sens et de vérité. Ce livre intelligent est une parenthèse réflexive qui déconstruit la religion pour révéler le désir de pouvoir et les fantasmes sexuels, une illustration des pouvoirs de l’esprit qui s’adapte à la nature multiple de l’univers façonné par les apparentes contradictions ontologiques.