Les lubies lunatiques de Fritz Leiber – Fritz Leiber

Dans Le pistolet automatique, No Nose et Glasses forment un duo qui travaille pour Inky associé à Larson dans la contrebande d’alcool. Inky ne se sépare jamais de son pistolet atypique, lui marmonne des paroles incompréhensibles et, alors que la prohibition touche à sa fin, Larsen convoque le duo pour se planquer après l’assassinat d’Inky par une bande rivale mais il est en possession de son arme chérie et le journal annonce que Larsen est recherché pour le meurtre. Cette nouvelle instaure un fantastique fortement influencé par le polar, appliquant la sorcellerie et le thème du familier à la modernité des armes.
Dans Fantôme de fumée, Catesby Wran voit une sorte de sac de charbon en forme de silhouette qui se déplace sur les toits de soir en soir alors qu’il rentre de son travail en métro et par la tension accumulée il décide de consulter un psychiatre pour aborder enfin son enfance aux mains d’une mère persuadée qu’il possédait des dons de voyance. Cette histoire de fantôme s’inscrit dans la modernité de l’ère industrielle, d’une machinerie morbide, d’une noirceur de suie, et le terrain de la psychologie engage une ambiance paranoïaque d’autosuggestion, de culpabilité et de sensibilité à la possession derrière l’opacité de la matière et le mal absolu qui préside au destin de l’humanité.
Dans La Fille aux yeux avides, Dave était le premier photographe de la Fille à l’identité secrète qui apparait sur des panneaux publicitaires dans tout le pays et commence à captiver les regards dans le monde entier. Cette nouvelle dévoile un vampirisme psychique par une fascination globalisée, une force centripète qui absorbe l’essence vitale des hommes et ne connait pas les limites matérielles d’une prédation assoiffée qui rayonne dans l’obscurité urbaine.
Dans Je cherche Jeff, Martin Bellows écoute le vieux barman d’une boîte lui décrire une mystérieuse jeune femme nommée Bobby et laissant dans son sillage des incidents à répétition. Cette histoire de vengeance d’outre-tombe se base sur la fascination féminine vaporeuse qui se transforme en manipulation sélective abolissant toute volonté chez la cible instrumentalisée.
Dans L’homme qui ne rajeunissait jamais, un égyptien décrit un désenterrement, l’exode de la population vers le désert et les civilisations s’éparpiller. Le protagoniste est témoin du retournement de la flèche du temps après une guerre ultime provoquant la contraction de l’Histoire, une fuite en direction de la Cause Première dans une circularité joignant la mort et la naissance.
Dans La Grande Caravane, un homme se réveille amnésique dans un désert parcouru par une procession joyeuse de créatures d’une diversité exotique exubérante. La description qui commence comme celle d’une cohorte lovecraftienne s’affranchit de l’angoisse et de la terreur pour installer une froide prise de conscience de la régression de l’humanité dont il ne fait plus partie.
Dans Mariana, Mariana habite une maison isolée et entourée de pins qu’elle déteste, contrairement à son compagnon Jonathan. Un jour, elle découvre un panneau de commande caché dont seul le premier des six interrupteurs porte l’indication « arbres », qu’elle désactive, provoquant la disparition de la végétation. Cette bulle de réalité simulée se révèle être un programme thérapeutique radical aux implications ontologiques.
Dans La prison de cristal, Jack et Candy à 18 et 17 ans sont encore des enfants surprotégés et surveillés en permanence par leurs ainées dans une société à la fois aseptisée et encombrée d’objets issus d’un passé lointain, dans laquelle les précautions ont allongé l’espérance de vie jusqu’à 350 ans. Ce texte mettant en scène une évasion enfantine de l’enclave des Terres des Anciens aux Rivages Libres est une ode à la candeur, à la liberté et à la nature.
Dans Le porteur de folie, un homme a poussé Jamie Bingham Walsh dans un ravin après avoir acquis la certitude de sa culpabilité dans la folie, les internements et les suicides de nombreuses personnes l’ayant côtoyé. Ce récit de sorcellerie se base sur une contamination psychopathologique provenant d’un individu exceptionnel qui devient dangereux par son influence et sa perception chromatique des autres.
Dans La Treizième Marche, Sue à seulement vingt ans témoigne dans une réunion des Alcooliques Anonymes de son enfance passée à boire et transmet à l’auditoire un message qui dépasse la conformité de leur démarche.
Dans L’homme qui aimait l’électricité, Mr Scott a trouvé en Mr Leverett la personne prête à louer une maison flanquée d’un pylône électrique et d’un gros transformateur, le vieil homme étant fasciné par l’électricité qu’il considère vivante, déclarant aimer l’écouter parler. Cette nouvelle exprime la supériorité naturelle de l’électricité sur l’homme, son ubiquité et son unité qui transcendent la subjectivité humaine et permettent une organisation intelligente.
Dans Les mouches de l’hiver, la famille Adler passe en apparence une soirée tranquille dans leur salon après diner. Le père Gottfried joue sous la forme d’une pièce de théâtre des scènes virtuelles animées par des personnages projetés incarnant ses états d’âme et la mère Jane peint une représentation symbolique du monde tandis que le fils Heinie immobile s’amuse en astronaute aventureux.
Dans La dernière lettre, une Station Postale Robot de New New York en 2457 connait un soudain épisode de chaos causé par l’envoi d’une lettre manuscrite par Richard Rowe à Jane Dough aperçue de loin deux jours plus tôt. Cette description d’une société automatisée organisée autour de la drogue et de la publicité est une mise en valeur indirecte de l’amour comme un miracle.
Dans Rêves en tube, Simon Grue est intrigué par l’installation d’une famille russe dans l’immeuble voisin et encore plus après la découverte dans sa baignoire d’une minuscule sirène passée par la tuyauterie ayant les traits de la sœur de la fratrie d’en face. Cette nouvelle rythmée construit le mystère entourant les travaux en chimie d’un des frères qui débouchent sur la production d’homoncules, fragments de l’âme de l’individu souche dont le contact provoque des rêveries hypnotiques, dans une influence lovecraftienne qui mène à un dénouement cataclysmique.
Dans L’incubation fabuleuse, Giles Wardwell est un membre de l’agence de propagande CAMZ qui part à la recherche de sa femme Joan disparue dans la nuit et abandonnant dans son laboratoire de parfumerie à domicile un œuf gigantesque. Dans ce texte le parallèle est fait entre la traque des communistes et la chasse aux sorcières historique, développant la thématique de la survivance des pratiques occultes et de la résurgence des favoris dans une projection moderne de l’héritage de Salem.
Dans Or, noir et argent, James Henley fait la rencontre d’une femme mystérieuse dans une rue de Chicago. Cette nouvelle déroule une relation contrastée à l’image de la ville paradoxale entre sa réalité et son image projetée, la désillusion et l’idéalisme.
Dans Une enfant perdue, une mystérieuse jeune orpheline placée chez des voisins débarque dans la vie d’Andre et de sa femme Estelle toujours perturbés par la perte de leur fille au même âge que celui de la nouvelle venue. L’inquiétante étrangeté qui émane de Sophy l’enfant d’une maturité décalée s’explique par son ascendance extra-terrestre et le relativisme culturel affirmé.
Dans sa Préface en forme de lettre ouverte, Alain Dorémieux prépare le lectorat à la diversité des genres abordés par Fritz Leiber au long de sa carrière et souligne la prédominance thématique d’une sorcellerie moderne, mais choisit de ne pas aborder l’importance du polar dans la formation initiale de son approche du fantastique ou l’ombre persistante du maccarthysme dans son ironie, et de survoler son profond intérêt pour la psychologie et la psychiatrie.

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