Génies en boite – Fritz Leiber

Le couple formé par Gaspard de la Nuit, écrivain journalier passionné par son activité qui consiste à superviser un gloseur pour Rocket House afin que la machine produise des romans sans efforts, et Héloïse Ibsen, maître-écrivain devenue harpie nihiliste qui lui reproche son attachement indéfectible à la glogobie, à son éditeur et aux robots en général, ne résiste pas à l’attaque éclair qui éradique les moyens de production de la littérature automatisée dans un carnage galvanisé par Héloïse entichée de Homère Hemingway, un autre maître-écrivain se réduisant à ses muscles.
Le ton est immédiatement donné avec le Massacre des Gloseurs inaugural dans une exubérance surréaliste qui s’inscrit dans une succession de révolutions bouleversant la civilisation marquée durablement par la relation conflictuelle entre humains et robots, réduite dans cette histoire au microcosme capitaliste et déjanté du milieu de l’édition occultant tout le reste de la société et se déroulant uniquement entre les différents locaux de Rocket House avec un court passage dans un bar à écrivains. La brutale disparition des gloseurs qui avaient eux-mêmes remplacé les auteurs traditionnels pour réduire les coûts et céder à la fainéantise permet à la direction de Rocket House, Flaxman et Cullingham, de réveiller un secret de famille vieux d’un siècle, la constitution d’un dortoir de cerveaux d’écrivains classiques rendus immortels et conservés dans des œufs munis d’une caméra, d’un microphone et de hauts-parleurs, esprits cajolés et oubliés qui incarnent une hypothétique solution à la pénurie de romans, qui font du siège de Rocket House le centre de l’action en attirant la convoitise de concurrents, de criminels et des services secrets, mais aussi l’animosité de multiples groupes d’activistes farfelus. Une galerie baroque de personnages névrosés habite cette kermesse, allant de Zane Gort l’écrivain robot pour robots intimidé par miss Blush une robix prude responsable de la censure gouvernementale, de Nurse Bishop l’infirmière à l’attitude castratrice envers Gaspard aux deux frères gardiens de sécurité incapables dont Zangwell en constant delirium tremens. Génies en boite est avant tout un pamphlet dénonçant le milieu de l’édition contemporain de son écriture, la concurrence maladive entre égos boursouflés, l’obsession sexuelle et les mœurs inavouables, le manque d’originalité dans la création et la marchandisation impitoyable de la littérature, mais la prouesse tient dans l’anticipation de l’évolution culturelle vers la médiocrité hypnotique, l’absence de sens, la violence communautarisée, la délégation aux machines automatiques, l’oubli du savoir et de la connaissance complexe, constat intemporel d’une tendance illustrée par les états d’âme de Gaspard et les références pléthoriques à une ribambelle d’auteurs emblématiques de l’Histoire de la littérature. Un propos sérieux et assez sombre se cache donc derrière ce déferlement cocasse de situations rocambolesques n’ayant pas peur du ridicule dans une sorte de philosophie éthylique agitée et désabusée.

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