The Thing : Une phénoménologie de l’horreur – Dylan Trigg

En anticipant la disparition de l’Humanité, toute subjectivité s’efface dans la spéculation d’un après, pour ne laisser que réalisme et matérialisme vierges du principe relatif de l’inductivisme. Dans ce système de pensée, l’objet remplace le sujet, le corps supplante l’esprit humain et chasse l’avidité centripète de l’anthropocentrisme, vision qui correspond au pan horrifique de l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft et à l’exotisme radicalement étranger qui banalise aussi l’humanité dans le texte de John W. Campbell, La Chose.
L’ambition affichée dans cet essai consiste à redéfinir la phénoménologie par le biais de l’horreur du corps et des limites de l’altérité. Cette démarche considère un corps antérieur, encore non investi des constructions de l’esprit dans un a priori de la matière qui peut s’ouvrir à l’étrangeté, à l’inhumain, de façon indirecte.
Le rappel de l’histoire de la météorite ALH84001, une Shergottite (mot proche de Shoggoth) venue de Mars tombe à pic et prouve qu’un principe de vie peut voyager et se disséminer suivant la panspermie. La perspective d’une origine exogène de la vie terrienne coupe le lien métaphysique unissant l’individu humain et sa planète natale, remet en question la causalité menant à sa présence. La vie se révèle dans toute sa matérialité, son apparition étant une anomalie parmi une infinité stérile. Le corps humain, avant d’être investi par une individualité, existe dans sa matérialité anonyme et générique qui persiste et cohabite avec son double agissant dans le monde conscient. Grâce à Maurice Merleau-Ponty, un accès s’ouvre à la préhistoire du corps et à sa dimension prépersonnelle en retrait du monde sensible et de la temporalité. L’horreur réside dans cet archaïsme, le paradoxe de la scission en corps antagonistes mais interdépendants, et ce corps dans toute sa matérialité inhumaine observe celui habité par l’esprit humain surpris et terrifié, ouvrant la voie aux illustrations artistiques du thème dérangeant du double, et la mort rejoint la vie comme son ombre préexistante.
C’est un immense plaisir de se laisser guider parmi des champs de réflexion radicale menant à la nature de la réalité, aux choses en-soi, telles qu’elles sont sans humain pour les percevoir, de se délester d’un anthropocentrisme si prégnant, à l’aulne d’œuvres philosophiques, littéraires et cinématographiques passionnantes, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Lévinas, Howard Phillips Lovecraft, David Cronenberg et John Carpenter, tout s’emboite à merveille pour révéler ce qui est tapi derrière les apparences.

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