Les traquenards de Giri – Vernor Vinge

Ajao Bjault, archéologue, et Yonnine Leg-Wot, pilote spatial, font partie d’une expédition pour étudier la planète Giri et découvrent une société médiévale. La navette pour les rapatrier s’écrase et explose, laissant le duo aux mains des autochtones, civilisation peu avancée mais dont la plupart des individus possèdent des dons de télékinésie. Un Talent leur permet de maitriser la téléportation, ce qui intéresse grandement les deux descendants de la Terre interrogés par Pelio-nge-Shozheru, prince impérial du Royaume de l’Été et héritier isolé, dénué de Talent et charmé par Yonnine.
Cette histoire de premier contact se transforme en planet opera, enrichie par des considérations scientifiques très parlantes sur le déplacement instantané de matière dans un système planétaire et chassant son équivalent en sens inverse dans un équilibre tout naturel. Ce principe conditionne le moyen de locomotion utilisé par l’équipée, limite la portée de téléportation et préconise l’arrivée dans un milieu aquatique pour absorber l’accélération, un vrai cauchemar pour platiste. Alliant la navigation et le vol, ils se projettent de lac en lac comme en ricochets à bord d’un bateau. Le compte à rebours que constitue l’empoisonnement des personnages par la nourriture garantit l’action, parsemée de rebondissements et de vitalité dans le récit, pétri de science et d’aventure incongrue, porté sur le divertissement. C’est l’illustration de l’évolution d’une civilisation qui doit adapter sa technologie limitée à un don psychique qui révolutionne le lien à l’univers physique dans une prospection épistémologique d’une créativité réjouissante.

Cookie Monster – Vernor Vinge

Dixie Mae, après une semaine de formation, commence son nouvel emploi au service clients de LotsaTech, une grande entreprise dans la haute technologie. Victor son collègue reçoit un mail mystérieux qui la concerne, la raille sur un plan personnel et semble contenir des indices sur son émetteur. En compagnie d’Ellen, d’un autre groupe de travail, le trio se lance dans un jeu de piste sur le campus de l’entreprise et ses différents bâtiments sur les traces de Gerry Reich leur supérieur direct. Ils découvrent que leur mémoire est manipulée et rencontrent un double d’Helen.
Ce thriller distille des touches paranoïaques avec de la légèreté, faisant miroiter à la fois des questions sur le temps, les souvenirs, le clonage, la simulation virtuelle ou une distorsion quantique, une mise en abyme électronique dans le contexte de la vie professionnelle au sein d’une entreprise planétaire. Le fondement du propos est très scientifique, illustré par ces histoires individuelles entremêlées qui forment une anticipation de l’évolution de l’Intelligence Artificielle vers la conscience, qui introduisent une réflexion ontologique et éthique sur la création de bulles univers quantiques simulées, prisons sans causalité classique.

La captive du temps perdu – Vernor Vinge

Les humains ont trouvé le moyen d’avancer dans le temps, enfermés dans des bulles de stase hermétiques pour une durée choisie ou imposée. A un moment de l’histoire de l’univers l’humanité a disparu, hormis les rescapés endormis. A leur réveil programmé, ils sont accueillis par Yelén et Marta Korolev, organisatrices de la survie dans une ville abritant différentes communautés. Après un saut dans la flèche du temps ils se rendent compte que Marta a été assassinée et Will Brierson, ancien policier, commence à enquêter, secondé par Della Lu, femme mystérieuse sortant d’un voyage de 50 millions d’années.
Ce whodunit de science fiction est aussi un planet opera temporel au gré des transformations de la planète et des aléas de la vie en société restreinte, le choix étant de continuer à avancer dans l’avenir ou installer une colonie viable. Ce récit ingénieux d’anticipation dystopique manipule des concepts scientifiques et philosophiques sur l’évolution et la nature, l’être humain et ses limitations, le progrès et la conscience. La disparition des hommes dans le passé pourrait n’être que le franchissement dans le développement de la limite de compréhension des analyses et projections. L’enquête devient métaphysique avec le devenir d’une espèce parmi d’autres et la globalité d’un univers exotique à connaitre. L’ambiance devient vite paranoïaque et claustrophobique dans cette fuite en avant confinée, dans cette position à la marge de l’espèce des personnages ayant manqué un embranchement qui leur échappe et refusant de mourir. Ce succédané de vie sociale et politique terrestre est mû par les luttes d’influence. De la profondeur des propos ressort une certaine noirceur qui vient du vertige des individus, nappée d’humour noir, de l’idée d’un progrès exponentiel hors de portée, moins probable que l’extinction de l’humanité. L’intrigue policière se déroule jusqu’au bout parmi des idées lumineuses et des constructions théoriques passionnantes, tout de même un peu d’action nerveuse et marquante dans une illustration temporelle comme un accordéon massif de pression psychologique.