Nova Africa – Terry Bisson

En 1859 l’abolitionniste John Brown, secondé par la stratège Harriet Tubman, lance un raid victorieux sur l’arsenal fédéral de Harper’s Ferry en Virginie et s’installe dans les montagnes de la Blue Ridge pour mener une guérilla avec ses maigres troupes furtives et bien armées pour provoquer le soulèvement des esclaves. En 1959 Yasmin récupère sa fille Harriet chez sa belle-mère et se rend à Harper’s Ferry pour déposer au musée local la correspondance de son arrière-grand-père le Dr Abraham, témoin et acteur à l’âge de douze ans de la lutte de John Brown.
Cette uchronie avant tout historique imagine que Tubman ne tombe pas malade, que le raid n’est pas repoussé de plusieurs mois pour mener très vite à l’arrestation et à la pendaison de Brown, modifie donc un concours de circonstances et déroule sous une forme épistolaire l’histoire du jeune Abraham et de Thomas Hunter un sympathisant abolitionniste de Philadelphie, sans intervention science-fictive initiale mais décrivant en parallèle un avenir autour de Yasmin qui aboutit à la conquête de Mars par une mission africaine comme un aboutissement après une accélération technologique aux accents steampunk, l’avènement du socialisme et la constitution de Nova Africa une nation indépendante créée par les peuples opprimés dans le sud des États-Unis. La Guerre s’enlise et consiste en des exactions ponctuelles par la stratégie d’évitement des troupes de John Brown jouant avec les forces de Robert Lee, atténuant la dimension politique du conflit et troublant la figure d’Abraham Lincoln, occasionnant de magnifiques passages littéraires, mélange de tragédies existentielles et d’espoir poétique. Le texte développe avec subtilité une discrète perspective faite de ponts et d’échos entre réalité et uchronie, passé et futur, atteignant même une double couche uchronique avec Le Corps de John Brown, poème devenu ici un roman qui effectue un retour vers la réalité, exemple de la résistance de la trame aux modifications comme le retard de Yasmin pour la commémoration qui correspond à celui du raid originel, dans une mise en abyme vertigineuse, une odyssée autour de la filiation à l’image de Cricket qui tournoie au bout de sa corde et de Léon qui flotte aux alentours de Mars, images puissantes de sacrifice et de libération.

Voyage vers la planète rouge – Terry Bisson

Markson est un producteur de cinéma qui constitue une équipe de tournage pour la première expédition habitée vers Mars à bord de la Mary Poppins, un vaisseau en attente depuis la Grande Dépression et le démantèlement des appareils étatiques ; Bass l’ancien astronaute américain, Kirov une pilote russe, le docteur Jeffries, Glamour un nain farfelu pour filmer, Cary Fonda-Fox et Beverly Glenn les deux têtes d’affiche génétiquement façonnées, Bienvenue une adolescente passager clandestin et Achab le chat.
Le récit débute un peu comme la préparation d’un space opera en développant bien les personnages parallèlement au contexte de la Terre polluée et dominée par des groupes privés. L’organisation de l’expédition imprime un rythme soutenu, pressée par des querelles juridiques et un humour guilleret s’installe qui ne cessera jamais. La seconde partie se réalise en odyssée spatiale d’un futur assez proche, dans le huis-clos d’un long voyage risqué pour un équipage qui ne communique avec la Terre qu’avec un long décalage dû à la distance, qui navigue suivant les vieilles techniques de l’aviation et les débuts de l’astronautique, conférant un aspect documentaire par l’exigence des descriptions scientifiques qui ralentissent forcément un récit de peu d’action mais garantissent un réalisme hors du commun. Les observations de Mars sont détaillées et la troisième partie se déroule à sa surface pour le tournage du film, expérience inédite dans toute l’histoire de l’humanité. Ce roman à haute teneur scientifique rejoint la grande tradition du divertissement cosmique avec une belle galerie de caractères et des bonnes idées à l’image du Démogorgon, caméra se nourrissant des prises de vue et capable de composer à l’envi de la réalité, principe de l’IA générative, l’occasion d’épingler les milieux de la science et du cinéma.

Hank Shapiro au pays de la récup’ – Terry Bisson

Hank Shapiro est un fonctionnaire chargé de collecter des productions artistiques destinées à la destruction. Sa vie routinière avec sa chienne Homer est bouleversée par sa rencontre avec Henry, une bibliothécaire proche de contrebandiers, et la confiscation d’un disque qui lui rappelle son père disparu depuis son enfance.
Par un mélange d’anticipation et de polar truffé d’humour, ce roman développe une aventure rocambolesque et présente parallèlement l’histoire juridique de cette société dystopique qui sacrifie son passé pour privilégier la nouveauté. Shapiro est un anti-héros pathétique qui commence à se poser des questions sur le système institutionnalisé et son idéologie obscurantiste au contact de personnages déjantés dans une cavale à travers les États-Unis sur les traces de clones amérindiens et poursuivi par un insecte mouchard. Ce roman de l’improbable se base sur le ridicule ironique et dénonciateur d’un monde à la folie bureaucratique et à une crise d’identité qui forment un road-movie joyeusement neurasthénique, sadique en brouillant la frontière entre vie et mort. La construction du récit est ingénieuse, la narration bipartite devient circulaire dans sa résolution, révélant une métaphore de la mémoire culturelle en danger face à la commercialisation de l’Art et aux atermoiements de la démocratie américaine.