Mémoires d’Ijon Tichy – Stanislas Lem

Dans Sauvons le cosmos, Ijon Tichy voyage dans l’univers et constate l’entropie, l’influence néfaste de la présence humaine et l’adaptabilité prodigieuse de la faune et de la flore. La succession des descriptions exobiologiques est un plaidoyer universaliste pour l’écologie et le sens des responsabilités en ne cédant pas à l’anthropocentrisme.
Dans Mémoires d’Ijon Tichy, le Pr Corcoran invente une machine contenant un univers virtuel auquel sont connectés des réceptacles d’esprits simulés pour une existence illusoire mais générée par un hasard quantique, une indétermination réaliste. Dans une chaine infinie de mondes en cascade, le créationnisme est relatif, l’irrationnel n’est qu’imperfection technique. Il rencontre le Pr Decantor qui est l’inventeur d’une procédure pour capturer et enfermer éternellement l’essence d’une personne, devenant son âme incorporelle. Puis le Pr Zagul a trouvé le moyen de créer une copie physique parfaite d’un individu dans un incubateur. Molteris voulait inventer une machine à voyager dans le temps mais sa trouvaille ne fait que l’accélérer en guise de saut vers l’avenir. Dans l’histoire de la robotique, les machines à laver ont initié une évolution du marché vers une dimension multitâche et les machines finissent par vouloir être l’égal de l’homme, ce qui occasionne une vraie guerre juridique.
Dans La clinique du Docteur Vliperdius, Ijon Tichy fait la visite d’un établissement psychiatrique pour robots.
Dans Le Docteur Diagoras, Ijon Tichy découvre l’avancée des travaux du Dr Diagoras, ses recherches démiurgiques sur l’adaptation et l’autonomie des organismes vivants.
Dans Le professeur A. Donda, Ijon Tichy vit en Afrique une aventure mouvementée en accompagnant Donda, un escroc arriviste qui décide d’étudier scientifiquement la sorcellerie et développe la svarnétique jusqu’à la fin du monde technologique.
Cette galerie de savants fous permet à Stanislas Lem d’explorer l’évolution de la cybernétique, la métaphysique et tout ce qui échappe à l’intellect humain, avec un humour constant de jeux de mots, de rebondissements loufoques et de sophismes délirants, s’alliant au fantastique et au surnaturel pour donner une science fiction légère et ancrée dans la première partie du XXe siècle. La réflexion par l’absurde mène au non-sens mais révèle le fond de l’homme et la grandeur des mystères de l’univers dans une anticipation scientifique joyeuse et grandiloquente.

Le congrès de futurologie – Stanislas Lem

L’hôtel Hilton de Costaricana abrite plusieurs colloques dont le 8ème congrès mondial de futurologie consacré à la surpopulation. Les participants apprennent dès le premier jour que le consul américain a été enlevé par un groupe terroriste qui réclame la libération de prisonniers politiques. Après avoir bu de l’eau du robinet, le Pr Ijon Tichy se rend compte qu’elle contient une drogue du bonheur qui impose une bienveillance infinie aux contaminés. Dans les rues la guerre civile éclate, la drogue est vaporisée, la situation devient incontrôlable mais le Pr Tichy trouve un masque à oxygène pour se protéger.
Ce texte de témoignage, qui s’approche du journalisme tel que Hunter S. Thompson le pratiquait, est une avalanche de délires narcotiques, une nausée perceptive surréaliste comme un trip onirique agité jusqu’à saturation. Le style est saccadé, l’expérience part dans tous les sens au milieu d’une fête foraine kaléidoscopique où l’identité et l’altérité sont brouillées. Ensuite cette fantasmagorie se transpose dans le futur, dans une prospective sociologique et technologique. Et c’est dans ce post-modernisme linguistique que Stanislas Lem est très fort, conséquence d’une extrapolation civilisationnelle malicieuse pour décrire une société de contrôle psychimique qui compose les sentiments individuels. S’ouvre alors une succession d’inventions à venir dans la grande tradition des catalogues de trouvailles farfelues. Dans cette véritable contre-utopie le message socio-politique questionne la liberté illusoire, l’éradication de la révolte et l’oubli par la camisole chimique où tout imprévu est lissé. La dilution de la réalité, l’inquiétante étrangeté se retrouve dans Invasion Los Angeles de John Carpenter, le doute absolu dans Existenz de David Cronenberg. C’est une vraie illustration du despote éclairé, du bonheur factice, de l’aveuglement commode et de l’oubli lénifiant.