Galaxies 83 – Dossier Serge Brussolo

Dans La Visitation de Goliathas, Émile et Laurende Ripoche sont un vieux couple d’éleveurs de chèvres dans la Vienne qui assistent au survol de leur ferme par un OVNI. Cette nouvelle met en scène la confrontation d’un esprit simple et terrien avec cet évènement surnaturel. L’enquêtrice journaliste Margerie Coubrat découvre un terreau propice à la religion, à la foi, aux émotions cosmologiques et théologiques.
Dans Grande Marée de Thimothée Rey, le futur de Pamder lui est révélé au travers d’un triacontaèdre rhombique, signet interface polyèdre qui lui montre le chemin jusqu’au pouvoir au sein de la Bibliothèque. Cette nouvelle mélange transcendance dimensionnelle et vitalité d’une infiltration proche du cyberpunk.
Dans Quand les pierres rêvent d’Ariane Gélinas, un homme voit sa femme répondre à l’appel des dunes qui la pousse à quitter leur oasis pour aller mourir dans le désert. Après avoir vu son père et son fils partir, il décide d’accompagner sa femme malgré son désintérêt du monde pour la protéger. Ce texte est traversé par l’émotion de l’inexorable et de l’inconnu, par la fascination et le magnétisme minéral.
Dans Seulement ensemble d’Ernest Marinine, un vieux couple aveugle après un accident de la route a été opéré pour bénéficier d’un dispositif qui leur permet de voir quand ils sont ensemble, histoire courte et simple, pleine de sensibilité.
Dans Le phénomène Oles Berdnych de Mykola Hrytsenko, l’analyse du diptyque composé par Le corsaire des étoiles et Le Diapason de Dajborg montre bien la complexité de sa philosophie de la liberté et de l’amour, de la responsabilité individuelle et une attirance pour l’utopie au milieu des brumes des traditions païennes et du communisme.
Dans Volodymyr Vladko, célèbre et inconnu de Viatcheslav Nastetski et Vitali Karatsoupa, cet article présente l’attachement de l’auteur, inspiré par Jules Verne, à la prospective scientifique et à la transmission aux plus jeunes, au-delà de son acceptation du régime soviétique.
Dans Le dossier Serge Brussolo introduit par Didier Reboussin avant une interview revisitée par l’auteur dans laquelle il se livre sur son enfance dans l’après-guerre, dans un environnement qui semble façonner son imaginaire à base de mystères et de légendes propices à la fiction, pour devenir un écrivain qui cultive l’indépendance et l’éclectisme.
Dans Le thriller selon Serge Brussolo de Pierre-Gilles Pélissier, le thriller correspond bien à une œuvre qui provoque des frissons et électrise. La courte analyse de quatre romans récents montre que les livres se répondent, se basent sur des dialectiques simples et puissantes, bruissent dans un morcellement qui finit par atteindre l’unité protéiforme dans une dynamique obsessionnelle.
Dans La cité des Mortambules de Caza, Almoha est en pleine déliquescence. L’horreur biologique et la dégradation de la substance se déroulent dans une séquence, une mise en scène théâtrale de l’entropie qui rejoint par une dialectique quantique incarnée un état de transformation perpétuelle maintenue dans un écrin cosmogonique à l’éclat mythologique.
Dans Eau, Vent et Feu : éléments pour une Mythologie fantasmée de Laurent Genefort, les corps sont perméables aux éléments, le liquide infuse la matière trempée, le feu provoque une explosion solide et l’air tumultueux brasse cette soupe grumeleuse dans une dialectique qui se renverse et aboutit à un être en transformation déchirante dans un mouvement à la fois centripète et centrifuge.
Dans Croisière au long du Fleuve de Didier Reboussin, les premiers livres parmi les 35 publiés chez Fleuve Noir Anticipation sont rapidement présentés pour mettre en exergue la folie originale apportée à la collection.
Ce dossier est incontournable, les échos de la jeunesse de Serge Brussolo présentée dans l’interview se propagent jusque dans les articles et expliquent ses obsessions qui donnent forme à ses récits.

Les Inhumains – Serge Brussolo

Julien est un sculpteur spécialisé dans les pieds et les mains sous la direction du vieux maitre Aristide Bantoux. Il devient l’amant de Céline, modèle nu pour les scènes mythologiques, alors que tous les plus grands sculpteurs de Paris sont retrouvés l’un après l’autre laminés et concassés par un assassin à la force inhumaine.
Ce thriller fantastique à vocation policière repose sur l’ambiance du 19e siècle dans une longue mise en situation destinée à développer les personnages, le mystère de l’Art et son rapport à la substance. Le glauque est omniprésent, le texte lorgne du côté du thème du golem mais ne s’y fixe pas, développant cependant les obsessions concernant la terre, le sol bouleversé, la contamination, la forme donnée à la matière, la menace d’un engloutissement, la vie insufflée d’une nature cosmique et satanique, dans une ampleur mythique nocturne essentiellement créationniste. L’aspect gothique et surnaturel du récit se prolonge dans une sorte de conte lovecraftien, d’emprise d’outre-espace, avec le côté humoristique du morcellement des corps, de la division de la matière semblable à la scène du film Evil dead 3, et les images évoquées ont une visée métaphysique d’inconfort kaléidoscopique dans les différentes échelles d’existence, microcosme et macrocosme entre intériorité et hétérogénéité, entropie et réversibilité. Pour finir, ces aventures fantasmagoriques perdent un peu de leur noirceur initiale pour déployer une intention de divertissement trépidant. Cette suite spirituelle de Les Démoniaques oublie l’ouverture faite à la fin des aventures précédentes, s’éloigne du steampunk en ne gardant que la période historique, s’est débarrassé de la crudité sexuelle et finalement atténue la présence du baron Barton Hosting Shicton-Wave pour en faire un personnage secondaire.

Les Démoniaques – Serge Brussolo

Jeanne de Songère effectue des travaux littéraires minables pour survivre, exilée dans le sillage du baron anglais Barton Hosting Shicton-Wave après la faillite et la mort de son père. Profitant de son emprise, le baron dégénéré lui fait un enfant malgré elle, un petit garçon étrange nommé François.
Ce conte à l’ambiance gothique est profondément licencieux par le personnage du baron, son comportement exubérant et amoral mis en exergue par la perception de l’ingénue Jeanne. Le texte s’inscrit dans le steampunk, alliant la période du 19e siècle, le génie mécanique et une dénonciation politique. Une dimension lovecraftienne se révèle également par un grimoire scellé trouvé en Égypte, une dynamique onirique entre microcosme et macrocosme couplée à un principe de déréliction pesante, d’attraction des profondeurs et de menace d’ensevelissement. Une mythopoièse est développée sur les bases d’un occultisme historique tout au long des péripéties surnaturelles et surréalistes, misant plus sur le divertissement et l’atmosphère que sur l’action, développant des images conceptuelles puissantes enrobées par la caricature de la société d’alors, raciste et misogyne, à l’image du baron, anti-héros ignoble et inconséquent. L’histoire mêle gnomes et golems, terre creuse, mises en abyme et images mentales fortes pour une sorte d’hommage à la littérature d’épouvante.

L’ile des ombres – Serge Brussolo

Dozo est un harponneur sur un navire à l’équipage rustre alors que sa promise Ki est restée sur leur ile volcanique natale dont les fondations sont subitement dévorées par un terrible Dragon, la transformant en radeau à la dérive.
Cette double narration dans un contexte nippon de fantasy ménage le mystère autour du Dragon, la vie est dure sur l’ile comme sur le bateau, les marins risquent d’être dévorés par le monstre gigantesque, les iles décapitées deviennent mouvantes, la cartographie devient impossible, l’eau douce manque et la famine menace dans l’errance forcée et la dislocation des terres, sur fond d’injustice sociale, de gigantisme mythique et de tabous religieux. Derrière un début d’histoire assez classique Serge Brussolo retrouve son thème du morcellement du territoire dans un schéma fractal et gigogne, puis à la moitié du récit il malmène la situation, incorpore un troisième personnage principal pour valider le chemin des amours contrariées, aborde la notion d’animal-véhicule, introduit des ombres vampiriques, une séquence magique de reflux spatio-temporel, toujours avec des images conceptuelles denses et impressionnantes. Malheureusement cette lecture agréable et surprenante cultive un mystère vain, la suite de ce livre n’existant pas, malgré la promesse de la dernière phrase.

Le livre du grand secret – Serge Brussolo

Chaque année Purcell passe ses vacances dans le ranch isolé de son grand-père Darian Forbes, héros de guerre et ancien membre des services secrets maintenant reclus et moqué pour ses activités d’écrivain et son passé extravagant sujet à caution. A 11 ans Purcell hérite d’un livre contenant l’avenir de l’humanité et transmis par un être mystérieux venu des étoiles.
La référence à Stephen King n’est pas usurpée et ce texte très court apparait comme une sorte de pastiche d’un fantastique paranoïaque ancré dans l’Histoire des États-Unis, le racisme et le colonialisme, à la narration plutôt enfantine mais avec de la malice et une ambiance oppressante par le compte à rebours avant la révélation et la santé déclinante du possesseur du livre, fardeau vampirisant corps et esprit. Ce livre est traversé par de bonnes idées, souvent visuelles, et n’est pas assez long pour être désagréable.

Les bêtes enracinées – Serge Brussolo

Une colonie humaine sur une planète lointaine, dont les grands défauts sont un élément mutagène dans son atmosphère et la présence de gigantesques dragons habités par une violence aveugle, tente de survivre. Ils capturent un morawls, l’enferment grâce à un filet lesté d’ancres et récoltent une sécrétion de l’animal, seule façon d’éviter la mutation. A l’ombre de chaque dragon immobilisé est installée une ville, la population ne voyage plus et se complait dans l’autarcie, préservant l’animal pour éviter la pénurie d’antidote et le suicide préventif par peur de la transformation.
C’est dans cet univers que Serge Brussolo développe une fantasy mystérieuse, une utopie qui tourne au cauchemar en cédant au besoin humain de contrôler la nature au lieu de s’adapter. C’est une société où chacun a un rôle précis dans un communautarisme basé sur la peur, de la mort surtout et de l’altérité. Car l’homme est minuscule à côté des immenses morawls, dans une sorte de transposition myrmécologique, et sa présence sur cette planète est un accident. C’est un récit d’aventure avec une réflexion politique, sur la nature humaine et les dangers de garde-fous qui maintiennent dans l’ignorance les individus, dans un immobilisme stérile. Une ambiance de secte ou de zombies, de superstition et de doutes, se développe et l’horreur biologique plane. Le côté science fiction mène à une humanité qui se fond dans l’environnement au lieu de la modifier, situation écologique pleine d’humour noir. La créativité de Serge Brussolo est bouillonnante avec de l’impromptu, du fantasque et des images d’une grande puissance d’évocation.

Le vestiaire de la reine morte – Serge Brussolo

Marion, comme tous les ans, est envoyée par sa mère Marie-Claude chez sa grand-mère Yoëlle dans une petite bourgade bretonne bercée par les légendes de sombre magie mêlées au contexte historique mouvementé. Secondée par Sacha, un gamin manquant d’assurance et compagnon de jeu à l’imagination fertile, Marion aimerait comprendre le meurtre de son grand-père poignardé dans une pièce fermée de l’intérieur et la persistance de l’histoire atavique d’un monstre se réveillant pour dévorer une partie des habitants de Bregannog, village de larcineurs dont descend sa famille.
Marion entre tout juste dans l’adolescence et le récit en fait l’écho avec des thèmes comme l’hérédité et l’histoire familiale, l’attraction et la répulsion du surnaturel, la remise en cause du monde des adultes. Forcément la narration est enfantine, le côté fantastique est léger mais il reste cette relation bizarre de l’héroïne avec sa mère, comme dans un conte sur l’identité et ses origines qui bascule dans une aventure de la petite enquêtrice. Dans certains détails on sent une nostalgie de l’auteur pour les années 60. Il a su passer outre sa tendance à l’outrance, tout en déployant son imaginaire fertile avec la mise en scène de superstitions et de croyances surnaturelles, pour composer une histoire agréable qui convient au grand public, jeune de préférence.

La porte d’ivoire – Serge Brussolo

Russel, guide de safari sauvage amoral, et Tracy, ancienne infirmière militaire, accompagnés de Diolo, un sorcier congolais en exil, sont engagés pour participer à une mission de sauvetage dans la forêt antédiluvienne bordant le fleuve. Un milliardaire obnubilé par les anciennes civilisations et les cités perdues a eu un accident lors d’un survol de repérage, et sa fille souhaite lancer des recherches.
C’est incontestablement un roman d’aventure dans une nature mystérieuse et mortelle, impénétrable, vierge de civilisation, territoire inconnu refermant un passé intact. Le récit se construit autour des habituelles bonnes idées de Serge Brussolo, avec de l’action et des rebondissements, des personnages sur le fil, dans un déroulement très classique, excepté le traitement du personnage de Russel, mettant en exergue la prédominance de la nature impitoyable et de la menace des indigènes. On sent une certaine retenue pour ne pas s’aventurer dans le fantastique exubérant et surréaliste, tout en développant une ambiance d’enfermement et de lutte pour la survie, avec en filigrane un message contre le racisme.

Les semeurs d’abîmes – Serge Brussolo

David Sarella est un assistant zoologue qui dérange et le voilà envoyé dans une base secrète pour étudier des animaux créés de toute pièce en vue d’une intégration dans un zoo. Il y découvre plutôt des humains modifiés génétiquement, qui ont évolué en développant différentes capacités défensives naturelles comme la sécrétion d’encre, de venin ou d’acide. L’un des collaborateurs de David a organisé un trafic d’encre à destination de salons de tatouage avec succès, les tatouages mobiles plaisent à la clientèle.
Avec une idée toute simple, Serge Brussolo l’approfondit grâce à son imagination puissante jusqu’à une angoisse métaphysique ; le mouvement des tatouages a-t-il un sens, est-il contrôlable ? Il questionne les notions de surface et d’opacité, de la contamination et de l’art, du morcellement de la réalité et de l’espèce humaine. Le fait de se trouver dans une base de recherche isolée et délaissée par l’administration renforce l’atmosphère irréelle, le sentiment d’urgence et de danger, de tension permanente, et la société se désagrège. David sera aidé par Lise, une tatoueuse affriolante, et Cazhel, un vieux policier sur le déclin, pour percer le mystère des hommes mutants. Plein d’obsessions, ce texte est possédé par l’entropie environnementale et paranoïaque à raison, une dystopie sombre dans un monde hostile, la marche absurde de l’univers jusqu’à l’horreur cosmique.

Les enfants du mirage

La démarche de Richard Comballot est de mettre en valeur la science fiction française, en l’occurrence des années 70, d’exposer ses spécificités et ses préoccupations, son évolution par rapport aux précurseurs français et à l’omniprésence programmée anglophone. L’existence de la science fiction est indissociable de la société, de la contestation de la fin des années 60, de l’implacable réalité des guerres, de la libération sexuelle et du chevauchement des générations. A cet égard la préface de Jean-Pierre Andrevon est passionnante, montrant bien les difficultés pour s’adapter au monde en mutation de l’édition, aux exigences des individualités du milieu de l’écriture, pour créer une identité littéraire riche et diverse.
Il y a logiquement une sorte de langueur concernée, une poésie résistante face au contrôle, à l’asservissement et au découragement. Il y a aussi l’évolution urbaine et technologique comme défi humain grâce à la rébellion, l’insoumission ; pas de mysticisme, pas de voyages spatiaux mais le pouvoir de l’esprit et la réalité relative dans un paradoxe qui allie l’élan de liberté et l’attachement au sensible. Cette nécessité débouche sur un pessimisme positif plein de conscience et de lucidité écologique. Le péril ; l’influence humaine est globale et l’adaptation nécessaire. C’est une science fiction d’une profonde gravité, d’une appréhension sensible et cruelle.

La colère des ténèbres – Serge Brussolo

David Sarella a trouvé un travail d’infirmier dans un institut psychiatrique privé à l’écart d’une station thermale, dirigé par un docteur qui fait des expériences mystérieuses sur des patients condamnés. L’ambiance est étrange, entre les rumeurs macabres qui courent, une fragilité osseuse endémique, David qui trimbale ses souvenirs, sa culpabilité psychotique et le passé trouble de sa collègue.
Le style de Serge Brussolo est bien là, son imagination est sans limite dans des passages invraisemblables, des délires angoissants. Il y a le mystère, la vérité emprisonnée qui palpite, la puissance enfermée qui menace, la tension étouffante qui s’accumule. A la fois d’une poésie maléfique, thriller psychologique et science fiction, l’errance de ce anti-héros plus que perturbé est mouvementée et chaotique ; Serge Brussolo laisse toute liberté à son imaginaire malfaisant et redoutable.

Avis de tempête – Serge Brussolo

Un dictateur sud-américain est renversé par le peuple, sa fuite avec tout son or, en pleine tempête, tourne court. Il reste seul à bord du navire à moitié englouti. Des rumeurs lancent le héros sur la piste de cette banque flottante a priori hantée par un psychopathe cocaïnomane.
C’est un roman d’aventure intense et trépident avec une inventivité constante pour composer des personnages de ratés, abimés et des situations surprenantes. La recette est vraiment excellente, le duo à la recherche du trésor est bien développé. Ils veulent se racheter, retrouver une virginité, alors ils encaissent l’enfer en vue d’une rédemption, d’une vie nouvelle.