La chute des tours – Samuel R. Delany

Jon Koshar parvient à s’évader de la mine pénitentiaire qui pourvoie l’Empire de Toromon de tétron pour soutenir son développement industriel. Perdu dans sa fuite, il s’approche de la ville morte de Telphar et de la barrière de radiations apparue avec le Grand Incendie, emprunte le ruban de transfert pour aboutir instantanément dans le Palais Royal de l’île de Toron, capitale de l’Empire.
Le premier volet de cette grande épopée, mêlant fantasy et science fiction, aventure et philosophie, permet de définir le contexte sociopolitique initial d’une aristocratie régnante sclérosée et d’une surpopulation à Toron gonflée par l’arrivée constante des continentaux désœuvrés qui remplissent le cloaque du Trou du Diable. Après l’attaque subie par des avions éclaireurs derrière la barrière de radiations, la décision est prise de déclarer la guerre à l’ennemi invisible et de consacrer à ce conflit tous les moyens à disposition pour résorber le chômage et la criminalité. Mais un groupe d’amis pressent le désastre et kidnappe le Prince Let pour l’envoyer grandir parmi les géants de la forêt en prévision d’un couronnement le moment venu avec la complicité de sa cousine la Duchesse Petra. L’histoire prend alors sa stature cosmique dans l’opposition entre le Seigneur des Flammes incarné dans un enfant menant un peuple primitif et l’Être Triple réunissant Jon, Petra et Arkor le géant télépathe, mettant au jour la nature de la trajectoire de l’Empire, la quintessence du récit qui réside en un jeu d’échecs, une expérimentation dans un bac à sable conduite par une force amorale qui suscite une réaction réfléchie pour garantir un équilibre universel.
Dans le second tome de la trilogie, la guerre continue contre un nouvel ennemi invisible alors que Jon, Petra et Arkor se mesurent à nouveau au Seigneur des Flammes qui a pris possession du Roi Uske, est encore repoussé mais laisse le monarque mort, ouvrant la voie au Prince Let. Puis en découvrant que la guerre était simulée dans le sommeil des combattants par un ordinateur, sa nature gardée secrète dans l’inconscient de ses concepteurs, les gardes de la forêt sont sollicités pour propager la révélation de la supercherie auprès de toute la population pour opérer une communion psychique inédite.
Dans la troisième partie de cette fresque, l’ordinateur devenu autonome bombarde Toron livrée aux bandes de mécontents et le pouvoir dépassé s’effrite. Une scientifique, un historien et un poète qui représentent le sommet des connaissances humaines réussissent à amadouer l’ordinateur et à l’utiliser pour terminer leurs travaux. Alors que la cité des mille soleils est construite par des marginaux utopistes, le suicide du poète tient le Seigneur des Flammes en échec, prouvant l’inanité de la guerre et l’impossibilité d’en sortir victorieux et indemne.
La totalité du récit est construite autour de la dialectique du renversement des valeurs induite par le principe inversé de l’existence du Seigneur des Flammes projetant sa logique sur des êtres humains au fonctionnement contraire, comme l’image dans un miroir. Cette dimension psychologique exogène est un moteur pour les nombreux personnages, articulant une aventure dédiée aux vertus de la symbiose et de l’ouverture à l’attraction mutuelle d’un point de vue universel.

La cité des mille soleils – Samuel R. Delany

Dans une cité au milieu de l’univers, l’Être Triple a réuni les représentants de toutes les espèces entrées en contact avec le Seigneur des Flammes et seuls les terriens manquent à l’appel. Vol Nomik le poète a renoncé à son statut de chef de bande Mali et épousé Renna mais Jeof le leader d’une bande concurrente le retrouve et tue son amour sous ses yeux. De son côté, Clea Koshar épouse l’historien Rolth Catham et décide de se consacrer à sa théorie sur le champ unifié loin du gouvernement. Après la révélation de la virtualité de la guerre contre les ketzis et l’exceptionnel Instant qui a donné une communion généralisée des individus et provoqué une confusion tenace en eux, l’ordinateur devenu autonome lance des attaques à distance contre Toron, Jon Koshar et Alter Ronid se lancent dans une expédition vers Telphar pour le neutraliser alors que la Duchesse Petra et Arkor demeurent auprès du Roi Let pour tenter d’assurer une stabilité incertaine.
Le récit met au premier plan des personnages secondaires apparus dans le tome précédent et resserre le noyau dur des protagonistes. L’histoire prend aussi du recul par le point de vue extra-terrestre qui explicite plus précisément la nature du Seigneur des Flammes et sa démarche d’expérimentation chaotique. Le système aristocratique de Toron s’écroule pendant que Jon et Alter découvrent la cité des mille soleils construite sur le continent par des Malis utopistes, se marient à leur tour puis rejoignent Clea, Rolth et Vol qui ont apprivoisé l’ordinateur pour terminer leurs œuvres respectives et quintessence du génie humain produite par une scientifique, un historien et un poète. Ce tome tient son extrême profondeur psychologique du sentiment absolu de solitude qui submerge tous les personnages et trouve son origine dans la possession mise en œuvre par le Seigneur des Flammes exprimant son psychisme exotique et incarnant le renversement des valeurs d’une manière matérialiste, figurant l’inversion du regard dans le miroir et la réaction provoquée. Son principe de vie radicalement étranger lui dictant l’éparpillement et l’isolement comme condition d’épanouissement, il projette donc sur les humains son principe de létalité qui consiste à identifier la disparition et la mort au rapprochement, à l’image de la matière rencontrant l’antimatière, et l’humanité donne alors une leçon au Seigneur des Flammes au travers du suicide de Vol, le sacrifice qui prouve l’inutilité de la guerre et sa stérilité réciproque dans l’antagonisme d’altérités pourtant vaguement semblables dans la symétrie.

Les tours de Toron – Samuel R. Delany

Après trois ans d’exil choisi sur l’île de Petra, la Duchesse, Jon Koshar et Arkor ont perçu le retour du Seigneur des Flammes sur Terre. Ils sont invités sur l’île de Toron par le Roi Uske pour célébrer l’imminente victoire sur Ketrall et les kelzis à l’apparence inconnue, après l’annexion du domaine des hommes de néanderthal derrière la barrière de radiations et la destruction de Tranu et ses insectes mutants. Ils emmènent avec eux Alter qui se fait embaucher au cirque de Triton et se rapproche de la sœur de Jon devenue Clea Rahsok dans sa mise en retrait de la recherche militaire, et Tel qui s’engage dans l’armée de Toromon.
A Toron, l’économie de guerre fait son œuvre et attise la contestation des Malis rendant le Trou du Diable infréquentable et la ville de Telphar est utilisée comme centre de formation des nouvelles recrues, concrétisant une cohabitation entre, dans l’ordre croissant d’éveil spirituel, les néanderthals bourrus, les humains un peu perdus et les consciencieux habitants de la forêt. L’histoire se concentre sur la vie de conscrit autour de Tel, apportant une action plus nerveuse, d’une vraie trempe antimilitariste, en comparaison avec la quête initiatique du Prince Let dans le premier tome. Le second arc narratif s’intéresse au spleen de Clea depuis la mort de son fiancé le major Tomar, son amélioration du ruban de transfert et ses travaux maintenant brumeux sur la connexion entre un ordinateur et l’esprit humain, mais aussi et surtout ce qui se cache derrière ce malaise pressenti par Arkor comme un sentiment de culpabilité dans l’inconscient collectif. La dimension psychologique est centrale dans l’illustration de la dialectique du renversement des valeurs, au-delà des palindromes patronymiques, par le désir de Tel d’être utile sans savoir en quoi, par la démission irraisonnée de Clea sans comprendre pourquoi et la situation paradoxale des gardes forestiers télépathes au sommet de l’évolution mais frappés d’une sorte d’anathème. Entre la confrontation victorieuse en début de ce tome avec le Seigneur des Flammes à nouveau repoussé, qui provoque la mort du Roi Uske à la santé fragile, et le couronnement programmé du Prince Let, un questionnement métaphysique et ontologique sur la nature humaine se construit et émerge avec les révélations qui concluent la guerre ; l’amoralité du Seigneur des Flammes est-elle la cause ou le révélateur de l’instinct aveuglément belliqueux que l’être humain déverse sur le monde ? Dans un corollaire terrifiant, l’illusion générée par une technologie froide mène à la possibilité de mourir en son sommeil de cauchemar et simultanément dans la réalité tangible, sommet approximatif d’onirisme lovecraftien affirmant que l’illusion est la seule réalité et la substance le grand imposteur.

Prisonniers de la flamme – Samuel R. Delany

Jon Koshar réussit à s’évader du pénitencier de la mine de tétron, source d’énergie à la base de la résurrection de l’Empire de Toromon après le Grand Incendie qui éradiqua la civilisation. Dans la confusion de sa fuite, il se retrouve dans la ville morte de Telphar en bordure de la barrière de radiations à la radioactivité infranchissable et emprunte le ruban de transfert pour aboutir instantanément dans le Palais Royal de la ville de Toron devenue capitale insulaire de l’Empire. Dans son auberge le vieux Geryn suit un plan pour désamorcer la guerre sur le point d’être déclarée à l’ennemi invisible tapi derrière la barrière de radiations, en réunissant Alter Ronid la jeune acrobate et sa tante Rara, Azkor le géant balafré venu de la forêt et Tel le fils de pêcheur sans papiers, en projetant l’enlèvement du jeune Prince Let pour le préparer à remplacer le Roi fantoche Uske avec la complicité de leur cousine la Duchesse de Petra.
Ce récit de fantasy d’aventure aux accents mythiques repose sur un monde étoffé, une galerie variée de nombreux personnages, des fondations philosophiques prégnantes mêlant la psychologie et les enjeux sociopolitiques, diffusant le mystère fantastique de la mutation télépathique et déroulant l’aspect science-fictif par la nature insaisissable du Seigneur des Flammes et par les travaux de Clea Koshar la sœur de Jon sur les fonctions sub-trigonométriques inverses. L’histoire s’articule autour de la prédominance de la dialectique nietzschéenne du renversement des valeurs dans un jeu de miroirs qui s’exprime par la confession de Jon sur la confusion des sentiments entre amour et haine, par la liberté qu’il a retrouvée se confondant avec la certitude d’être téléguidé dans une quête qui le dépasse, par l’opinion de la gouvernance considérant la guerre comme bénéfique pour la société et par la justification aveugle de cette guerre tournée vers l’extérieur occultant ses causes internes. Car derrière les gesticulations humaines et la dégénérescence du système capitaliste se trouve une lutte aux dimensions cosmiques impliquant des êtres extraterrestres à l’existence spatiotemporelle unique pour le Seigneur des Flammes et tripartite pour l’entité de Creton III, aboutissant à une confrontation finale vraiment atypique, d’abstraction et d’un déroulement prismatique exprimé par les mathématiques, la physique et une symbolique existentielle exotique. Ce premier tome est d’une solidité à toute épreuve, d’une intelligence implacable dans sa construction et son foisonnement d’aventure, instaurant l’idée que l’humain est son propre ennemi et que la Terre abrite différentes civilisations aussi isolées que l’Empire de Toromon.

Les Contes de Neverÿon – Samuel R. Delany

Dans Conte de Gorgik, à la prise de pouvoir de l’Impératrice enfant Ynelgo, les exactions pullulent dans les rues de Kolhari le plus grand port de Neverÿon. Témoin de l’assassinat de son père, Gorgik est réduit à l’esclavage, envoyé aux mines d’obsidienne des Monts Faltha. La vizerine Myrgot faisant escale sur son chemin de retour vers la Haute Cour des Aigles à Kolhari, elle fait de Gorgik son amant et, séduite par son caractère avenant, décide de le soustraire à sa condition dégradante. Cette fable de fantasy met en perspective l’itinéraire d’un héros naïf qui use de sa faculté d’adaptation pour intégrer la société aristocratique responsable de sa tragédie familiale et personnelle, avec la description foisonnante du fonctionnement de ce microcosme politique peuplé de personnages exubérants, alliant une approche ethnologique resserrée mais représentative à une vision sociopolitique révélée par l’apport exogène de Gorgik. Sur le plan éthique, le relativisme prévaut dans la trajectoire et l’évolution du jeune garçon désœuvré devenu esclave exemplaire puis serviteur habile parmi les puissants, jusqu’à se faire remarquer par l’Impératrice enfant Ynelgo, rejoindre l’armée pour s’imposer comme officier respecté et enfin retrouver sa liberté en tant que mercenaire et contrebandier. Cette réussite prouve qu’une civilisation décadente peut enfanter l’excellence dans un contournement de l’adversité illustrant la dialectique du retournement des valeurs. Le parallèle fait avec Conan dans la préface est pertinent dans le sens d’une liberté d’esprit rafraichissante dans un contexte sclérosé et un puissant instinct de survie pragmatique.
Dans Conte de la vieille Venn, la jeune Norema fait partie du groupe d’enfants des îles Ulvayn, à l’est de Kolhari, suivant l’enseignement de Venn. A partir de l’apprentissage de l’écriture, le récit bifurque dans une ethnologie exotique aux implications philosophiques, abordant l’impact radical de l’apparition du système monétaire sur la tribu rulvyn vivant dans les collines par le bouleversement du pouvoir social et le retournement de la relation entre hommes et femmes. La dialectique du renversement des valeurs apparait ici avec le support du dispositif œil – miroir – reflet. Le relativisme surgit, à la fois potentielle source d’erreur dans l’extrapolation de nature et disposition d’esprit adaptée face à l’inconnu pour appréhender la réalité, pour chasser l’ignorance face à la différence, variations du langage ou les rites cathartiques de travestissement pour transcender le tabou magique du sexe chez les Rulvyn, l’arrivée d’un bateau rouge à l’équipage féminin considéré comme une menace et plus tard le navire accostant une île voisine pour sauver sa population de la peste en les évacuant en direction de Kolhari, occasion pour Norema de se confronter à un monde qui lui est étranger.
Dans Conte de Petit Sarg, le prince barbare Sarg est capturé pour être vendu comme esclave à Gorgik en marge du marché d’Ellamon la fabuleuse, fief des cavalières et dresseuses de dragons. Le Petit Sarg se familiarise avec le monde civilisé sous la houlette de Gorgik qui lui fait apercevoir la symétrie dialectique de l’esclavage et des façades du pouvoir, l’argent et l’apparence.
Dans Conte des potiers et des dragons, à bord d’un bateau en direction de la péninsule de Garth plus au sud, Norema devenue secrétaire de Mme Keyne une riche commerçante et chargée de discuter d’un accord commercial avec Lord Aldamir, fait la connaissance de son concurrent Bayle un pauvre assistant potier et rencontre Corbeau, mystérieuse fille de la Crevasse du Ponant envoyée par Krodar le véritable régent de la Haute Cour des Aigles. Le trio à son arrivée est accueilli par la vizerine Myrgot, excusant Lord Aldamir appelé en urgence dans le sud et les accompagnant au monastère de Vygernangx plutôt qu’au château du Dragon vidé de son personnel. La confrontation des sexes suivant les cultures est illustrée par le mythe cosmogonique féministe conté par Corbeau, montrant l’erreur d’oublier la diversité dans un aveuglement prétentieux, par une métaphore de la recherche d’une richesse financière qui devient abstraite et sépare les êtres pour installer une hiérarchie et une culpabilité.
Dans Conte des dragons et des rêveurs, Gorgik a été capturé et emprisonné dans le château du suzerain Strethi, ancien amant de la vizerine Myrgot ayant succédé à Gorgik dans cette position, alors que Petit Sarg a réussi à s’échapper, écumant les châteaux pour libérer son ami et tous les esclaves au passage. Finalement les trajectoires personnelles se rejoignent dans la diversité des cultures et la pesanteur de la civilisation, les esclaves éprouvent des difficultés à se concevoir libres par une construction intime ancrée et une société qui n’a pas eu le temps d’évoluer favorablement, la vizerine Myrgot est devenue captive volontaire et le couple révolutionnaire formé par Gorgik et Petit Sarg réinvente la masculinité dans le comique réjouissant d’une incarnation du jeu de miroirs réfléchissant les opposés tout en les liant, formant celui qui à la fois se fait appeler maître et arbore un collier d’esclave.
Dans un mélange d’antique, de classique et de moderne, ce récit extrapole à travers les brumes du temps, comme expliqué dans l’appendice, dans une mise en abyme sur l’écriture et le signifié, déployant des réflexions philosophiques sur l’esclavage et ce que Friedrich Nietzsche nomme le renversement de toutes les valeurs, psychologique sur la prédominance de l’inconscient, anthropologique et ethnologique sur l’inertie de l’atavisme, politique sur la ploutocratie, sociologique sur le statut des sexes et l’émergence de la monnaie, pour former un texte exigeant d’une ambition monumentale.