Dans L’œil sur le futur (1ère partie) de Robert Silverberg, Lew Nichols est un stochasticien qui monnaye ses prédictions auprès d’entreprises et se laisse embarquer dans l’équipe de campagne de Paul Quinn pour briguer la mairie de New-York. La première des trois parties ici présentée, et première édition française, de L’homme stochastique / Le maître du hasard met en scène les faiblesses de Lew, son obsession pour la conquête du pouvoir, l’irruption du chaotique Transitisme lui ravissant sa femme adorée et surtout la leçon de clairvoyance que lui donne Carvajal. Dans Sous les masques de Joël Houssin, Toos rencontre un immense succès social et politique par sa production littéraire et ses discours opportunistes d’un humanisme bienveillant. Cette nouvelle inédite, s’insérant dans une dystopie environnementale de pollution et d’inégalités, est un bloc intense qui illustre la surenchère et compétition entre cynisme ambitieux et pur nihilisme, entre immoralité et amoralité. Dans Comme le phénix renaissant de ses cendres de Phyllis MacLennan, le scientifique Manuel Da Silva et sa compagne pilote Brangwyn se sont posés sur une planète lointaine habitée par des anthropomorphes compatibles biologiquement avec eux, concrétisant la recherche pour pallier la stérilité des Terriennes. Le texte se concentre sur la dimension psychologique de cette quête aliénante, sur les implications personnelles qui s’expriment par la jalousie et une angoisse essentielle dans un vertige émotionnel. Dans Le lendemain des salamandres de George W. Barlow, les salamandres géantes écrasent l’Humanité sous une pluie diluvienne. Comme dans un songe apocalyptique, le cataclysme s’abat dans un mélange de punition divine insensée et de résurgence cyclique de l’évolution biologique. Dans La machine à jazz de Richard Matheson, un trompettiste suit un spectateur blanc chez lui qui veut enregistrer le musicien et traduire son morceau grâce à une machine de son invention. La poésie et la dignité suintent de ce texte à la gloire du blues, de l’expression indicible de la tristesse et de la colère face au racisme. Dans Les monstres de P. G. Wyal, le syndicat des freaks mendiants de Gothopolis avec Hank le Crâne à sa tête entame une grève illimitée et met la pression au maire avec des revendications inacceptables. Cette nouvelle ironise sur la nécessité des anormaux pour assurer la stabilité de la société dans son ensemble. Dans Tremble le temps de David R. Bunch, des incarnations du temps craignent pour leur existence face à un homme et son vaisseau dont la vitesse se joue de la distance. Dans Une délicieuse et amusante nouvelle de Barry N. Malzberg, le rédacteur en chef Ferman commande à l’écrivain Malzberg une nouvelle drôle pour changer de ses habituels textes sombres mais les propositions en retour ne correspondent pas aux attentes.
Dans Mascarade de Clifford D. Simak, Craig dirige sur Mercure une Centrale Énergétique et ses employés humains cohabitent à distance raisonnable avec des distorsions spatiales dues à la proximité du Soleil et un peuple de chandelles romaines qui se contentent de prendre la forme des images mentales des hommes pour les amuser. L’histoire repose sur l’exotisme total d’une espèce télépathe et métamorphe de pure énergie potentiellement immortelle, la capacité de dissimulation élaborée et une malignité inhumaine qui mènent à une incompréhension radicale et une empathie impossible entre deux formes de vie hétérogènes. Clifford D. Simak ne s’aventure pas dans le récit d’invasion et d’horreur biologique en séparant les corps par des barrières photovoltaïques, mais plutôt de proximité rusée et de duplication indépendante, sans surenchère dans la terreur et même dans une action enjouée, entrecoupée de petites montées d’angoisse, avec comme témoin embrumé Rastus, un vieux fermier alcoolique et incongru sur cette planète aride. Dans Un Van Gogh de l’ère spatiale de Clifford D. Simak, Anson Lathrop se rend sur une planète à la frange de la galaxie habitée par un peuple de gnomes ascétiques et daltoniens, sur laquelle est mort le peintre Reuben Clay au bout de son exil avant d’avoir pu achever sa dernière œuvre. Clifford D. Simak oppose la religion et la science, la foi et la logique, l’humilité et l’aveuglement pour mieux approcher la zone mentale de contact entre simplicité et virtuosité artistique dans une transcendance intemporelle et magique. Dans Une visite chez mère-grand de Clifford D. Simak, deux jeunes enfants arrivent chez les Forbes dans le Wisconsin en 1896 et déclarent porter le même nom de famille que la femme qui les accueille. A l’image de la nouvelle précédente, l’alliance de la spiritualité atavique et de l’évolution technique n’a manifestement pas porté ses fruits dans l’avenir, les enfants devant fuir le futur dystopique, l’ensemble assurant la cruauté rétrospective et la potentialité cyclique de ce conte de voyage temporel à la poésie bucolique qui ne parvient pas à masquer l’angoisse diffuse. Dans Le puits siffleur de Clifford D. Simak, Thomas Parker arpente les terres de ses ancêtres à la demande de sa tante âgée pour des recherches généalogiques sur leur famille. Cette embardée de Clifford D. Simak vers l’horreur lovecraftienne est foisonnante, non linéaire et basée sur des témoignages, reposant sur un sentiment d’appartenance à la terre immémoriale et sur la proximité intemporelle avec la vie préhumaine matérialisée par le caillou de gésier préhistorique et le puits qui devient instrument et passage pour les forces obscures et archaïques. Chez le protagoniste surgit la confrontation entre la rationalité et une religion primordiale qui révèle une filiation d’une étrangeté terrible. Dans A la chandelle de Maitre Doc Stolze de Pierre Stolze, la sortie de La Lune seule le sait de Johan Heliot est l’occasion parfaite de rappeler la conviction d’une importance constitutive de la dimension politique du steampunk dans une profonde démarche utopiste. Dans Super les héros ! : Le retour de Lone Sloane de Philippe Paygnard, ce rappel de la carrière de Philippe Druillet s’articule autour de son héros fétiche qu’il intégrera dans son œuvre majeure Salammbô. Dans Clifford D. Simak : La pêche et les étoiles de Francis Valéry, Clifford D. Simak conservera de son enfance à la ferme familiale une nostalgie du rapport simple à la nature, d’une sagesse paysanne et de l’évidence d’une entraide fraternelle. Cette position de recul sur la fascination pour l’évolution technologique rejoint ce qui s’apparente à l’indépendance d’un écrivain libre et amateur qui aura choisi le journalisme comme métier et l’éloignement des grandes villes comme cadre de vie. Dans Des extraterrestres pour voisins : Réévaluer Clifford D. Simak de David Pringle, Clifford D. Simak n’a pas été précoce et il restait un peu en marge au début de l’âge d’or, sa science fiction n’est pas innovante, mais son art s’affine avec les années, mettant toujours en scène des personnes âgées des aliens bienveillants et des robots serviles dans un mélange détonant de science et de spiritualité, à la limite de l’anarchie et pourtant en quête de quiétude dans un fauteuil confortable parmi les livres. L’analyse thématique de cette étude érudite est foisonnante, révélant une constance dans l’obsession et une forme de récit aux influences multiples. Dans l’Interview de Clifford D. Simak par Paul Walker, l’écrivain revendique l’alliance entre le fantastique et la science fiction, mêlant fantômes et robots, mythologies antiques et visions sociales futuristes. Il parle de l’espèce humaine et atteint un universalisme dans la survivance d’un principe de vie primordiale et un évolutionnisme confiant, la notion d’humilité rejoint la conscience de faire partie d’un Tout. Sa position à propos de la religion s’apparente à un monothéisme un peu vague à tendance chrétienne tirée des premiers temps de l’enseignement christique plus porté sur l’éthique que sur le matérialisme moderne du clergé. Dans Empire, le roman fantôme de Clifford D. Simak de Guy Sirois, la sortie de son seul roman non traduit semble anachronique, la qualité du texte brise la continuité de sa production. La raison résiderait dans le fait que John W. Campbell Jr. soit le géniteur de cette histoire et que Clifford D. Simak ait réécrit ce cadeau avec trop de respect et de déférence pour son mentor. Dans Demain les chiens : une préface de Robert Silverberg, les anecdotes abondent et mènent au paradoxe de l’auteur doux et bienveillant qui écrit un roman pessimiste, misanthrope et transformant la déception en nostalgie amère. Dans Le petit guide de lecture à l’usage de l’explorateur simakien, les critiques parues dans Bifrost sont reproduites, offrant une vue d’ensemble riche de différentes approches personnelles suivant le rédacteur ou la rédactrice. Ce dossier est bien complet en proposant deux nouvelles encore inédites, les deux autres sont trouvables dans Voisins d’ailleurs, et en réunissant une variété de points de vue de qualité afin de prouver que l’œuvre de Clifford D. Simak n’est pas simpliste.
Le voyage temporel est immatériel, Roy est projeté dans le corps du Prince Ram d’Atlantide, alors que sa femme Lora est transférée à l’autre bout du continent. Roy est en position de spectateur dans le corps du Prince mais peut aussi le contrôler, comme pour envoyer des lettres à Lora par le service postal Atlante. Dans cette science fiction légère, le voyage dans le temps a une visée scientifique et permet de voir la société disparue s’animer par son système politique, sa vie religieuse et le niveau de technologie. Cette mission d’observation implique une grande responsabilité et discrétion mais Roy est repéré par le Prince et lui révèle la vérité, se demandant si son intervention sera sans conséquence. La civilisation Atlante, menée par un despote immortel et pourvue de machines steampunk, est supérieure aux branches de l’humanité terrienne. Ce court récit tend vers l’uchronie mais se heurte à la résistance de l’histoire face aux tentatives de modification ici portée par un fatalisme religieux.
Robert Silverberg réécrit l’Histoire de l’Empire Romain en postulant que l’Exode des Hébreux menés par Moïse est un échec. Pour perdurer l’Empire doit lutter contre les innombrables cultes exotiques et consolider son unité, malgré la distance entre Rome et Constantinople, pour repousser les invasions barbares. Ensuite, un prophète de plus en plus populaire à La Mecque, prêchant le monothéisme, est assassiné de manière préventive. La nouvelle obsession de l’Empereur est la colonisation du Nouveau Monde, lançant des expéditions toutes repoussées par les Mayas avec à leur tête un roi danois. Ces errements ont affaibli l’Empire occidental, désormais menacé par l’Empire d’Orient, précipitant le chaos dans une immensité devenue ingérable. Rome tombe entre les mains des Grecs mais le frère de l’Empereur déchu part en exil organiser la résistance. La suprématie grecque s’écroule à son tour et les romains s’affirment avec les débuts de la technologie, jusqu’au stade steampunk. L’uchronie est développée au travers des aventures cruciales de personnages-clés dans l’Histoire qui impactent la vie politique et la face du monde. Comme tout Empire, son développement est un équilibre entre son étendue et son degré de centralisme, son système politique de la République au despotisme et le caractère de son dirigeant. Au fil des siècles les mises en abyme abondent et une sorte de résistance au changement de la réalité est seulement bousculée par des fulgurances individuelles souvent extrêmes. La civilisation adopte un schéma cyclique alternant expansion et nécrose, se nourrissant du changement pour évoluer par des étincelles de folie. La disqualification du monothéisme est jubilatoire, l’humour est bien présent dans ces tranches de vie et cet exercice de style facilite le lâcher-prise.
Hawksbill Station est un bagne temporel dont on ne revient pas, les opposants politiques du 21e siècle sont envoyés avec du matériel dans cette prison distante d’un milliard d’années sur une Terre à la vie balbutiante, faune et flore dans leur jeune simplicité. Le contact ne passe que dans un sens, du futur au passé, et la vie s’organise dans ce lieu d’exil où Barrett, doyen et chef des condamnés, se remémore l’époque qui a vu un gouvernement se débarrasser de ses contestataires. Lew Hahn est le dernier déporté et son profil ne semble pas correspondre à un activiste politique. Publiée en 1968, cette anticipation sociopolitique montre l’évolution de la démocratie américaine vers une tyrannie culturelle annihilant toute réaction du peuple. Le mélange de voyage dans le temps et d’anticipation dans un esprit proche de l’uchronie donne une ambiance anxieuse, nostalgique et écrasante dans un glissement inexorable de la civilisation vers une société de contrôle. Un humour paranoïaque s’installe et cette construction du récit où le passé se situe dans le futur est élégante et poétique, entre oubli et folie. C’est une vraie science fiction pleine de bonnes idées avec un message humaniste profond, une illustration des meurtres et disparitions dans des dictatures désireuses de perdurer. Cette fable sociale futuriste a un écho de fantasy dans cette microsociété isolée par un mélange improbable de Jack Vance et Philip K. Dick.
Ce recueil réunit des nouvelles écrites dans les années 80, période de questionnement pour l’auteur. On devine les préoccupations à propos du sens de la vie et de la nature de la mort, du voyage dans le temps et de ce qui reste de notre histoire personnelle. Tout en doute et en vulnérabilité, la frontière entre être différent et demeurer inadapté est floue, les personnages succombent à des vices et la nature humaine a quelque chose de vile, voilà la culpabilité. Le biais révélateur choisi est la transmission de pensée ou le voyage dans le temps, avec une constante présence d’extra-terrestres, ce qui amène aussi de l’humour et du divertissement dans le déroulement de cet inconfort métaphysique, confusion de l’esprit. Dans les crocs de l’entropie est emblématique de cet effort pour se représenter sa vie et de la vivre en supprimant la flèche du temps. Multiples, avec sa conception du corps comme véhicule de personnalités est proche du cyberpunk.
Le progrès technologique ne s’embarrasse plus de considérations morales et Chalk, vampire du divertissement sans limite, trouve le point de départ d’une téléréalité, production de peur, de haine, de tristesse et de douleur, dont se nourrissent ceux qui en sont témoins. Il provoque donc la rencontre entre une très jeune femme vierge mais mère de cent enfants conçus grâce à ses ovaires prélevés, et un astronaute bien plus âgé et physiquement modifié par des extraterrestres, devenu un monstre parmi les siens. Le côté maitre du destin de Chalk, à la fois régisseur d’une pièce de théâtre et démon grandiloquent presque mythologique, et ces personnages sombres et torturés font penser à Clive Barker et à Philip K. Dick. Ce couple pas du tout improvisé apprend à se connaitre et s’apprivoise, difficilement car leur esprit est blessé, leur corps a été manipulé sans qu’ils puissent en comprendre la finalité. La science fiction développée ici est précise et riche, se basant beaucoup sur la science pour dérouler cette histoire de parias. Elle est un peu simple et attirante, il est cultivé et hideux, ils voulaient être seuls ou mourir mais leur duo se retrouve au devant de la scène. C’est un livre sur l’acceptation de soi et des autres, la différence et la tolérance, en nous montrant des personnages confrontés à la pointe de l’espèce, à un bond en avant dans l’évolution, ce qui les isole et constitue un défi pour l’esprit.