Dramoclès, roi de Glorm, se rend compte après trente ans de règne totalement désinvolte que son destin sera grandiose. Il découvre des messages qu’il s’est adressé avant de faire effacer sa mémoire. Cette science fiction prend les atours d’une fresque historique qui oscille entre pantalonnade surréaliste et quête métaphysique en jouant avec la temporalité dans la narration pour distordre la causalité, le récit légendaire avant son efficience et le mécanisme de l’auto-suggestion, dans une variation humoristique de la psychohistoire. Le mélange de théâtre et d’action géopolitique est subtil dans une ambiance rétrofuturiste et une description assez détaillée des différentes planètes et civilisations. Le système planétaire abrite des peuples qui se laissent manipuler par des dirigeants inconséquents et la satire socio-politique devient intemporelle, illustration de la faculté des hommes à se raconter des histoires et à y croire, mise en abyme de la crédulité mythopoétique. Ce roman est un vrai melting-pot littéraire, de la pochade tragique au space opera, en passant par les réalités multiples et les pouvoirs psychiques, dans une vitalité divertissante et une ironie réjouissante qui ballote la galerie de personnages névrosés si crédibles.
Sur une planète sans nom, Morrison dirige des travaux de terraformation ralentis par une avalanche d’accidents inexpliqués. Cette nouvelle parfaitement maitrisée développe une suspicion logiquement locale envers l’observateur d’une entreprise concurrente puis se cristallise sur un ethnocentrisme acceptant le massacre des sauvages indigènes, pour finalement atteindre l’universalité avec la nature dans son ensemble qui considère tous les hommes comme de dangereux avortons. Cette chute est radicale dans son message écologiste, présentant l’espèce humaine comme destructrice de mondes et affirmant la globale unicité de la nature en tant qu’entité transcendante capable de réaction. L’ironie est savoureuse dans la condamnation d’une espèce bornée et inconséquente, une maladie orpheline mortelle.
Dans Le corps, l’esprit d’un éminent mathématicien est transféré dans le corps d’un chien, situation humoristique de la relation inter-espèces. Dans La foule, cette courte nouvelle force le trait de la méfiance des hommes devant le progrès et l’apparition de l’intelligence chez les machines. Dans Le mode d’emploi, un homme aux pouvoirs télékinétiques est intégré pour la première fois à un équipage en partance pour Mars. Il propulse le vaisseau aussi loin que Saturne et la situation ne correspond plus au protocole entre sa personnalité fragile et l’hostilité contenue des autres hommes, dilemme incongru et ardu pour la rationalité. Dans La seule chose indispensable, Arnold et Gregor partent en mission avec, pour gagner de la place dans le vaisseau, un configurateur. Cette machine complexe peut produire n’importe quoi mais ils découvrent qu’elle a développé un caractère et le caprice de ne créer un type d’objet qu’une seule fois. La métaphore de l’ouvrier surexploité et de l’avènement de la surproduction apparait sous la forme d’une énigme psychologique à résoudre. La machine en ressemblant à l’humain hérite de son inconstance. Dans N’y touchez pas !, le capitaine Barnett, Agee et Victor sont des criminels qui s’emparent d’un vaisseau extra-terrestre sur une planète isolée et tentent de s’enfuir en laissant leur rafiot. Cette fable exobiologique se base sur l’acharnement comique dans l’erreur et l’ignorance de l’espèce humaine durant un premier contact désastreux, une parodie de cambriolage au ridicule intergalactique et une leçon d’éthique à l’échelle universelle, emplie d’ironie. Dans Une race de guerriers, Fannia et Donnaught doivent se poser en urgence sur une planète isolée pour faire le plein de carburant et rencontrent un peuple de guerriers qui se suicident au combat dans une confrontation à un renversement des valeurs garant de la paix mais aussi énigme comportementale à résoudre pour contourner la situation de conflit. Dans Tels que nous sommes, Maarten et son assistant Croswell atterrissent sur Durell IV pour effectuer un premier contact avec des humanoïdes proches mais assez différents pour rendre la mission périlleuse par des particularités biologiques mineures qui causent une avalanche d’incompatibilités concrètes. Dans La suprême récompense, Hadwell est un écrivain qui se pose sur une planète habitée par un peuple affable vivant pacifiquement. Leur conception religieuse de la vie provoque un malentendu, la mort atroce d’un homme méritant étant décidée pour son salut par un prêtre. L’inversion des valeurs se situe dans l’intention, le poids des traditions et les critères éthiques, divergence qu’une histoire d’amour ne résoudra pas. Dans Fantôme V, Arnold et Gregor sont engagés pour assainir une planète réputée hantée sur laquelle tous les colons sont étripés. Les apparitions sont le résultat d’une matérialisation des peurs enfantines provoquée par un gaz hallucinogène ambiant, ce qui apporte une touche de fantastique à la science fiction. Dans La fin d’un peuple, Danton est poussé par son asociabilité à s’installer sur une planète déserte. Un vaisseau de colons religieux se pose sur sa planète et ils le prennent pour un autochtone sauvage. Le renversement est flamboyant d’ironie, Danton faisant l’expérience de l’oppression humaine et se heurtant à l’ignorance et au passéisme de ses congénères. Le message politique anticonformiste n’a pas besoin de convoquer des extra-terrestres pour pointer du doigt l’intolérance, l’arrogance et la paranoïa brutale des humains. Dans Le temps des retrouvailles, Alistair Crompton est un scindé qui part à la recherche de sa libido et de son primitif sur Mars puis Vénus implantés dans des châssis androïdes. Cette quête initiatique permet au sur-moi d’être témoin de l’état du système solaire dominé par l’homme dans un safari psycho-journalistique au grès de la déliquescence de l’espèce. Dans Les spécialisés, un vaisseau vivant dans lequel chaque fonction est assurée par une espèce spécialisée dans une parfaite symbiose perd son Poussoir en traversant un ouragan de photons. L’humain kidnappé pour le remplacer, à l’image de son espèce isolée, a oublié son rôle intrinsèque, effacé par le doute, la méfiance, la frustration et donc la guerre, occasion de faire miroiter un avenir utopique d’intégration, de collaboration et de complétude. Dans Tu brûles !, Anders entend subitement une voix qui le guide pour acquérir une perception visuelle du monde derrière le voile des apparences et des conventions, expérience fantastique qui montre bien que la connaissance de la réalité telle qu’elle est ne peut être qu’inhumaine et désincarnée. Dans Le retour du guerrier, Hibbs rentre chez lui à la fin de la guerre pendant laquelle ont été utilisés ses dons de télékinésie à l’efficacité terrifiante. Le thème du retour du soldat qui ne trouve que du mépris dans l’attitude de ses compatriotes est amplifié par la crise d’identité et de responsabilité qui assaille le super-héros torturé. Dans Voulez-vous parler avec moi ?, Jackson est envoyé en mission de premier contact sur une planète, rencontre les indigènes, étudie leur dialecte mais des mots lui échappent encore. Face à une langue qui évolue en permanence, l’obsession administrative humaine ne fait pas le poids et sa rationalisation à outrance ne trouve pas de prise pour tricher. Dans La foi, l’espérance et l’éternité, Edward Moran Archer accède aux Enfers et doit choisir entre un supplice infini et la chambre de tortures perpétuelles. Cette nouvelle est d’un fantastique froid et implacable, indépendant de toute croyance faisant de la vie après la mort une formalité. Au-delà du côté humoristique et presque enfantin, comme par un reflet dans un miroir déformant, Robert Sheckley provoque l’improbable pour critiquer la culture humaine régressive dans un portrait inversé se basant sur l’hétérogénéité mentale et physiologique entre cultures et espèces, débordant toute tentative d’anticipation par des règles et lois.
Joenes mène une vie candide sur une petite ile isolée du Pacifique et décide, après le décès de ses parents et son licenciement, d’aller découvrir les États-Unis, leur pays d’origine. Dès l’introduction de cette histoire de science fiction, morcelée et déjantée, l’ambition littéraire consiste à coller la structure de la Bible et le principe de la vie réelle de Jésus, tournés en dérision avec sérieux et enrichis de légendes et croyances de toutes les traditions. Le témoignage du voyage de Joenes est donné par des témoins qui font office de prophètes, montrant le manque de chance et l’inadaptation de Joenes face à une société absurde de soumission et de renoncement. Sur fond de drogue hallucinogène, tout commence avec une arrestation pour trouble de l’ordre public et soupçon de complot, une condamnation et un jugement donné par un Oracle, pour ensuite déboucher sur une quête de non-sens dans un récit dépendant du point de vue du narrateur, des modifications de la réalité inhérentes à la proportion inévitable de fiction, exagérations ou altérations. Là réside la grande intelligence du texte, s’emparant du processus de mythification à rebours dans une mise en abyme distordue, présentation dans les années 3000 d’une histoire des années 2000 écrite en 1962, source d’étrangeté archéologique entre culture psychédélique et ambiance de Guerre Froide. Cette odyssée allégorique, clin d’œil à l’Antiquité, prend les couleurs d’une uchronie chahutante et stupéfiante qui a la grandeur humoristique de pousser à réfléchir, dans ces aventures peuplées d’archétypes, à propos de la société, la liberté, la justice, la religion et la morale par une philosophie du non-sens. Le message est socio-politique en dénonçant les absurdités de la modernité, comme de ses alternatives, ciblant finalement la nature chaotique de l’espèce humaine.
Dans Le prix du danger, Jim Raeder participe à un jeu télévisé de chasse à l’homme dans la ville et la nature, pisté par un groupe de malfrats d’une même famille. Pour gagner il doit survivre une semaine, aidé ou dénoncé par ses concitoyens. L’action est trépidante, courte et intense, mais l’intérêt se trouve dans le message sociopolitique via ce spectacle dans lequel le peuple doit s’investir, projetant son empathie ou son sadisme. La manipulation passe par la scénarisation qui provoque chez l’audience une apathie morale sous la forme d’un divertissement illusoire. Par le destin d’un homme Robert Sheckley fait le portrait de toute la société. Dans Les morts de Ben Baxter, le monde est dans une impasse temporelle, la disparition des forêts condamne l’humanité à la suffocation. Des scientifiques ont identifié un nœud dans l’Histoire, duquel découlent trois temporalités qu’ils vont tenter de modifier. Sur le thème du voyage dans le temps et la création d’uchronie, Robert Sheckley montre l’instabilité relative des embranchements dans le temps concernant les affaires humaines et la résistance au changement de la trame historique. Dans Une race de guerriers, Fannia et Donnaught sont en panne de carburant et s’arrêtent sur Cascella, une planète sur laquelle vit un peuple qui, au lieu de les aider, pratique une forme de guerre consistant à se suicider. Cette histoire de premier contact illustre l’absurdité de la guerre d’un point de vue individuel. Dans N’y touchez pas !, un équipage de trois hommes se pose à cause d’avaries sur une planète inconnue et découvre un magnifique vaisseau. L’extra-terrestre vaguement humanoïde vient à leur rencontre, les humains décident de le paralyser à distance et de voler son vaisseau. Ce premier contact avec un alien montre les différences psychologiques, mais aussi l’inadaptabilité à la technologie basée sur la biologie, entre des espèces différentes. Dans La mission du Quedah, un organisme martien se faufile dans le vaisseau d’une mission d’exploration et sur Terre il s’infiltre sur une île parmi des chasseurs de trésor. Ressemblant à un scorpion il pique animaux et humains pour les intégrer dans une communauté de conscience, une assimilation dans un tout qui s’exprime par toutes ses parties. L’altérité est un principe naturel du vivant terrestre et ce premier contact devient dystopique par cette empathie forcée niant l’autonomie dans ses bons comme ses mauvais côtés, une canalisation aux caractéristiques proches de la politique ou de la religion. Dans Tu brûles !, Anders est appelé à l’aide par une voix désincarnée qui le pousse à voir au-delà des apparences, à déconstruire gestalts et structures mentales, à regarder le monde en soi d’un point de vue solipsiste. Dans Un billet pour Tranaï, Marvin Goodman est déçu par les turpitudes de la société terrienne et décide de s’installer sur une planète très éloignée qu’un vieux capitaine lui a présentée comme une véritable utopie. Sur Tranaï, Goodman découvre une vie sans système judiciaire ou l’État est inexistant dans une sorte de démocratie directe générant des situations surréalistes proches de l’anarchie. S’adapter devient un défi éthique pour un terrien quand la pratique n’est pas à la hauteur de la théorie. Dans Le temps des retrouvailles, Alistair Crompton a eu recours au fractionnement de sa personne contre un contrat bien rémunéré, conservant son surmoi mais laissant sa libido travailler sur Mars et son ça sur Vénus. Le temps est venu pour se réunifier mais encore faut-il convaincre ses deux autres personnalités. La drôlerie de ces aventures schizophréniques donnera Le mariage alchimique d’Alistair Crompton 20 ans plus tard. Dans Tels que nous sommes, Jan Maarten et son équipage d’éclaireurs débarquent sur une planète similaire à la Terre à la rencontre d’humanoïdes à la civilisation peu développée. Les péripéties démontrent que, malgré la bonne volonté et la faculté d’adaptation ethnologique, les frontières physiques et biologiques sont ardues à dépasser. Dans La suprême récompense, Richard Hadwell est un écrivain en mal d’aventures et se pose sur Igathi à la rencontre d’un peuple dont la société très religieuse considère la mort rituelle comme un accomplissement. Il n’a pas conscience de ce renversement de valeur et la portée de cet endoctrinement. Dans Les spécialisés, un vaisseau vivant constitué d’éléments ayant chacun une fonction attribuée dans une osmose de l’ensemble, est surpris par un orage cosmique et perd dans cet incident sa partie dédiée à sa sur-propulsion. Le vaisseau se pose sur une planète pour trouver un remplaçant et le former. Cette nouvelle montre que les limites de l’espèce humaine proviennent de son isolement dans l’univers qui cultive sa méfiance et son absence d’unité, l’existence même de la guerre. Dans La septième victime, pour éviter la guerre et exorciser les pulsions d’agressivité la société autorise les citoyens à commettre un meurtre et organise un système de tueurs et de victimes choisis au hasard et changeant alternativement de rôle s’ils survivent. Pour la première fois la cible attribuée à Stanton Frelaine est une femme. La violence fait partie de l’humanité et se nourrit de courage et d’ingéniosité, une guerre à la dimension de deux personnes et un business. Dans Permis de maraude, une colonie lointaine est contactée par la Terre après 200 ans de silence et un inspecteur est en route pour vérifier leur loyauté au mode de vie terrestre. Le crime étant absent de leur société, les habitants se basent sur de vieilles archives et engagent Tom pour devenir un criminel. Une utopie qui fonctionne ne peut pas être humaine, le lien à l’espèce présuppose un potentiel de chaos qui se propage. Robert Sheckley offre une science fiction du mouvement, pleine de vitalité, de bonhomie et d’un humour chirurgical, très intelligente dans sa façon de mêler l’aspect sociopolitique et les implications philosophiques, relativiste mais sans concession sur la nature de l’homme, universaliste en revivant sans arrêt le premier contact et pacifiste en voyant la raison abdiquer devant la violence. La postface bien menée de Marc Thivollet parle de la totalité des nouvelles de l’auteur et ne peut que donner envie de découvrir les autres recueils.
Alistair Crompton a été soigné un peu trop tard dans son enfance d’une schizophrénie sévère. Deux de ses personnalités ont été extraites et implantées dans des androïdes, et à trente ans comme la loi le lui permet, il décide de les récupérer, s’engage dans un périple vers deux planètes très lointaines. Il multiplie les rencontres surréalistes d’une étrangeté toute naturelle dans un monde à la richesse et à la diversité infinies ou presque. Il nage dans les paradoxes du morcellement de l’identité et de l’incarnation asynchrone d’un être multiple et diminué en quête de complétude. L’extravagance joyeuse et le décalage humoristique sont sans limites au contact d’espèces dépaysantes, le non-sens préside à nombre de situations théâtrales, Robert Sheckley traite avec légèreté du conflit de personnalités aux motivations exotiques l’une pour l’autre, forcées de se côtoyer. L’idée de départ est très bonne, une quête cosmique et entropique, une plongée suicidaire dans un chaos incertain, une espèce de fantasy déjantée dans une sorte de space opera tragicomique aux échos psychologiques et même ontologiques.
[16/05/24] Pour donner une autre ampleur à sa nouvelle Le temps des retrouvailles, Robert Sheckley fait de son héros un génie de la parfumerie, l’occasion de laisser libre cours à sa créativité en botanique exotique pour apporter une saveur de fantasy et une promesse de voyage s’approchant du space opera, avec en plus le remplacement de Mars et de Vénus par Aaia et Ygga autrement plus lointaines. La première partie sert également à créer une intrigue secondaire qui trouvera son utilité à la fin, faisant de Crompton un voleur qui sera poursuivi et apportant en conséquence une pression digne d’un polar ou d’un thriller mais vite oubliée. L’explication scientifique de la scission des personnalités n’a pas le même besoin urgent que dans la nouvelle d’apparaitre dans le récit, remplacée par l’illustration d’un voyage au travers d’un trou de ver, et le projecteur Mikkleton a disparu. La situation qui pousse Loomis à rejoindre Crompton diffère pour être rallongée. En plus de cette modification et l’ajout de la première partie, tout le texte est truffé de détails et de références qui le hissent à un niveau de folie incomparable avec la nouvelle simple et efficace. Le climax est atteint dans la dernière partie qui prolonge la nouvelle en rendant l’histoire comme irréelle dans une cosmogonie immatérielle, une transmutation qui développe avec insistance les différentes cultures extra-terrestres puis insiste sur la décentralisation de Crompton dans ce monde dépeint.