Le cimetière des papillons – Richard Canal

Le monde de Shamäyor est le théâtre d’un Jeu impliquant cinq protagonistes qui depuis leur Domaine influencent le cours des évènements sur une durée seulement limitée par la découverte de leur corps en stase caché dans le monde des mortels et leur remplacement. Une entropie galopante parcourt Shamäyor, contrecarrée uniquement par les Sources autour desquelles sont construites les villes et le tyel, minerai dont les gisements sont convoités dans une guerre interminable entre les villes.
Ce roman de fantasy surréaliste déploie la quête principale d’Anton Warrentz, un démineur indépendant qui se démène face aux mines torpilles autonomes et capables de se reproduire, embarqué par le Clown d’une désinvolture suspecte dans l’accompagnement d’un enfant rachitique habité par une lumière mystérieuse, et la quête secondaire d’Uran Torkeyn, régent de la ville de Brookstadt se rendant compte que sa Source se tarit et devant lancer son peuple dans un exil incertain. Englobant ces deux trajectoires, Enrike Guyr à la tête de la TransCorp lutte pour conserver le monopole d’acheminement des produits périssables sur le Réseau et les extra-terrestres kwankaï qui observent de leurs satellites et distillent quelques artefacts dans des boutiques étranges. Richard Canal s’éloigne du réalisme science-fictif mais conserve les thématiques emblématiques au centre de sa trilogie africaine, le protagoniste et son compagnon grandiloquent de Swap-Swap, la guerre d’influence de Ombres blanches, le focus géographique sur une partie de territoire presque fermé et totalement localisé, l’entropie généralisée, la structure concentrique de rayonnement impalpables et la trompette du Clown en clin d’œil à Aube noire, l’Art comme lutte contre l’oubli de La malédiction de l’éphémère ici par l’écriture comme tatouage. Le discours global à l’encontre du capitalisme est rehaussé par l’incarnation dans des individus bien identifiés, dans les dirigeants commerciaux et les participants au Jeu, ambitieux et inconséquents, attachés à leurs pouvoirs menacés, se réjouissant de l’incapacité des plus faibles à s’unir. Finalement l’anarchie et l’entropie triomphent pour l’accession à une ère en phase avec la réalité naturelle libérée d’un système de contraintes artificielles et de protections inégalitaires, une tabula rasa dans toute sa simplicité.

La malédiction de l’éphémère – Richard Canal

Après une guerre mondiale, de mystérieux vaisseaux extra-terrestres apparaissent dans le ciel et bombardent les centres de responsabilité des humains pour les neutraliser, créant ainsi des zones ceintes par des barrières concentriques de rayonnement Z et protégées par des sentinelles.
Ce récit d’anticipation dystopique adopte une double approche, d’abord de l’intérieur avec l’infiltration post-apocalyptique de Jack et Phil dans le secret des terres irradiées et ses conséquences psychoactives sur les humains, puis de l’extérieur avec l’enquête et le dévoilement d’un trafic d’œuvres d’art d’inspiration extra-terrestre que mènent Laura une critique d’art et Roderic un galeriste. Parallèlement un trio patibulaire se lance sur les traces de cette manne et les artistes de cette Nouvelle Vague, apportant une couche supplémentaire d’action en-dehors des cercles de l’enfer dantesque. Dès le début du roman, l’ambiance est étouffante dans le véhicule confiné, situation devenue classique depuis Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer) de Roger Zelazny mais enrichie par l’ombre des motivations inaccessibles des aliens, les crises en conséquence chez les hommes écorchés dans un mélange de prescience morbide et de créativité suicidaire, et la double narration des explorateurs des terres hallucinées permet vraiment d’approfondir les personnages de Jack et de Phil et leur relation mouvementée jusqu’au bout. Autour de cette histoire nerveuse plane une influence indirecte qui circonscrit les individus et les déchire dans une signification qui les dépasse, par des frontières imposées qui stigmatisent et poussent à transcender la souffrance pour exprimer un destin commun. Ce premier roman, révisé pour cette réédition, pose un univers personnel de noirceur et de violence dans laquelle se débattent des personnages subissant un contexte entropique et morcelé de destinée subie aux échos religieux exprimés par l’Art dans une catharsis et un élan subjectif pour échapper à un enfermement concret en vue d’une libération incertaine.

Aube noire – Richard Canal

Slim Fat Peabody est un trompettiste de grand talent, contraint d’effectuer des petits boulots et de s’aplatir pour rentrer dans les quotas de musiciens noirs autorisés à jouer. Sa femme et sa cadette répondent à l’injonction de quitter les États-Unis en proie à la famine pour l’Afrique étincelante, alors que son fils de douze ans Sonny reste avec lui et s’engage de plus en plus dans la rébellion ethnique sur les traces de sa grande sœur Althéa, rejetée du foyer familial.
Après les péripéties d’un blanc africain d’adoption dans Swap-Swap et la prise en otage d’un blanc dans une lutte pour le pouvoir politique au Cameroun dans Ombres blanches, cette histoire se focalise sur un afro-américain et sa survie dans un contexte social réaliste directement hérité de l’esclavage et du racisme ordinaire aux États-Unis, l’Histoire cyclique se répète, même si la tendance est plutôt à l’émigration forcée des noirs, et le soulèvement civique marche sur le chemin de 1963, le jazz et le christianisme ont remplacé l’animisme et le vaudou, le K. K. K. réapparait. La science fiction, l’anticipation et le cyberpunk s’effacent devant une littérature plus classique, dans une descriptions de conditions existentielles similaires au passé du pays, nonobstant la pénurie prégnante due au désastre écologique. De plus, l’utopie africaine échappe au récit du huis-clos américain, seulement incarnée par l’arrivée de bateaux d’aide alimentaire, tout comme les activités séditieuses via l’informatique d’Althéa sont passées sous silence derrière la mise en avant du combat vaguement structuré du peuple harcelé et du gang à l’amateurisme enfantin des Tigres dont fait partie Sonny. La trilogie est close par la trajectoire d’un homme qui traverse la souffrance, celle de générations coincées dans le même schéma désespéré à la longue et celle d’une nation déchirée qui ne s’unit pas dans la musique ou la religion mais partage seulement la violence. Le sérieux et le tragique ont balayé l’imaginaire fictionnel d’une anticipation transitoire pour ne laisser reposer que la pesanteur et la noirceur d’un récit intemporel, quintessence d’une humanité explosant de façon subjective au-dehors de toute technologie, en plein dans l’entropie et dans la déchirure entre corps et esprit. Reste cette ouverture africaine abstraite et étrangère à ce huis-clos narratif, présence distante qui clignote au-delà des flots dans un mystère en clair-obscur, par-delà un attachement à la terre qui lacère les chairs et écrase l’âme.

Ombres blanches – Richard Canal

A l’ouest du Cameroun, les Bamilékés rejettent la volonté de contrôle gouvernementale de la capitale, Felipe Suarez est un ancien hacker engagé pour traquer un virus destructeur confiné dans le système de la Dschang Genelectronics, Hassan mène des recherches sur la constitution quantique d’une chair artificielle impérissable alors que Celia est une Épiphanie, simulation matérialisée sous la forme d’une petite fille et moyen pour le réseau Etoile d’étudier le monde sensible.
Swap-Swap était une introduction à la chute de la civilisation occidentale et dans cette suite l’avènement de l’Afrique est consommé mais l’intolérance s’est déplacée envers l’immigration blanche et entre les ethnies pétries d’atavisme. Le nombre de personnages est incomparable, dépassant la double narration du premier volet, la culture africaine est vraiment approfondie, le traitement de Sensipac et de l’Intelligence Artificielle semble rétrospectivement rudimentaire face à la dimension cyberpunk ici centrale dans l’histoire de son remplaçant local Etoile, avec toujours plus de poésie, d’action et de principes scientifiques déployés. La promesse d’une réalisation cybernétique est ambitieuse dans sa poétique ontologique, d’autant plus qu’elle est contrebalancée par les ambitions anarchistes de la Brigade Cassandra, composée d’Esperanza Oliver, Senfout La Mort et Link, idéalistes confrontés à la structure tribale des Bamilékés. Finalement les trajectoires se rejoignent dans un sombre dénouement pour l’humanité, Etoile l’Intelligence Artificielle camerounaise a su imposer son instinct de conserve avec Felipe comme sauveur contre Esperanza, pragmatisme contre utopisme illustrant les amours impossibles, comme Tatiana l’irradiée met fin à leur relation sans avenir. Localement la présidence du Cameroun s’en sort indemne et les Intelligences Artificielles du monde entier peuvent s’unir en évoluant vers un niveau de réalité inaccessible à l’homme qui doit faire le deuil immédiat de ses rêves transhumanistes. La fin du livre atteint un paroxysme cyberpunk impressionnant qui ouvre sur une ère technologique transcendante en bannissant l’humanité d’un paradis espéré et la condamne à l’humilité, ouvrant la voie au troisième tome.

Swap-Swap – Richard Canal

À Dakar, un homme émerge amnésique face à un chien qui lui parle, lui explique qu’il est victime du virus H-38 inoculé pour siphonner la mémoire. Effacé du réseau planétaire Sensipac, il est malgré tout aiguillé sur la piste de son passé par un mystérieux message.
Autour de la base science-fictive et dystopique d’une technologie intrusive et d’une nature bafouée, le côté polar se déroule dans une dialectique entre chasse et fuite qui brouille les rôles, et surtout l’aventure profite de ce terrain diversifié, entre exotisme et claustrophobie, reposant sur une galerie de personnages exubérants, alcooliques et désespérés. L’histoire s’égrène suivant l’émergence des souvenirs de Roman Leyter, semés par Mérine Snojborg dont la véritable fonction est volontairement floue comme tous ceux en rapport avec Sensipac et des dirigeants en retrait derrière l’ombre de la guerre, l’emprise sociale et la déliquescence étatique. Les péripéties sur trois continents du duo improbable sont incertaines et agitées, à leur image, Roman qui subit et ne s’appartient plus, Stanislas un keïno chien écrasé par sa conscience humaine et manifestement cachottier, mais au bout de ce récit la maïeutique débouche sur le cœur de l’anticipation, la quintessence d’une vision littéraire prévoyant la chute de la civilisation occidentale arrogante, la nocivité d’un système d’information aliénant et mondialisé qui empoisonne les esprits et de fait les générations, et surtout en réponse l’éveil inexorable de l’Afrique noire qui rayonne comme un aimant dans les échos de l’origine de l’homme, une terre ancrée face aux ridicules désirs de verticalité dénaturée des blancs. Ce livre est à la fois un cri d’amour et la considération d’un passé à transcender qui se concrétise dans l’évolution de l’espèce, un avenir à construire.

Fiction spécial 34 – Futurs intérieurs

Dans L’astre aux idiots d’Alain Dartevelle, Henry Spencer passe ses vacances sur Vertor, planète sur laquelle les touristes se délassent en se moquant de la peuplade naine et bleue indigène, les noks. Ce conte moral transpose les notions d’empathie et de tolérance face à un racisme physionomique dans un contexte interplanétaire tendu.
Dans Rien qu’un peu de cendre, et une ombre portée sur un mur de Jean-Pierre Andrevon, Virginie grandit et développe un don pour faire disparaitre ce qu’elle considère comme une menace. Elle est coupée du monde, intériorise le poison de l’entropie, stressée par l’avenir de la planète, rongée par l’agressivité qui l’entoure, incarnant le désarroi d’une génération face à la guerre et à la pollution.
Dans Inutile au monde de Jacques Boireau, Jaufré est un Errant des Espaces Extérieurs qui succombe à la tentation de pénétrer pour la première fois dans la Cité. Cette fantasy médiévale ethnologique insiste sur la difficulté d’adaptation d’un homme sauvage à une civilisation inique.
Dans Le passé comme une corde autour de notre cou de Richard Canal, Jérémie est surveillant dans un camp d’internement qui reçoit lors de sa rencontre avec une prisonnière Volke une transmission télépathique à propos de son couple brisé. Cette poétique sombre illustre l’absurdité de la guerre, les conséquences néfastes de l’impérialisme et de l’ingérence symbolisée par l’étude exobiologique indigne et incapable de percer le mystère indigène.
Dans Taupe de Pierre Giuliani, Taupe est obèse et invalide, bloquée dans son buggy et à la tête d’un petit groupe de fugitifs comme elle dans le désert, sur la piste de trésors métalliques enfouis qu’elle sait renifler. Cette nouvelle post-apocalyptique à l’ambiance sombre et surréaliste montre avec ironie les limites de la tyrannie et de l’égoïsme dans des conditions extrêmes.
Dans Le vol de l’Hydre de Michel Jeury, l’enquêteur spécial Marc Dangun est chargé par l’Ordre de Raison de trouver le moyen d’éradiquer le mythe de l’hydre-avion avant que toute la population soit touchée par l’obscurantisme. Par la dérision, l’exercice de style utopique assume sa propre impossibilité et son potentiel intrinsèque de déviation, transformant la raison en religion, exaltant l’anthropocentrisme et l’éradication comme solution à tous les problèmes dans une aberration philosophique réjouissante de non-sens.
Dans La conscience du monde de Jean-Pol Rocquet, le personnel d’un satellite connecté à la Terre ressent dans son être la mort de l’espèce humaine, la famine et la guerre. Par la catastrophe écologique et humanitaire de la sécheresse en Afrique, la notion fondamentale de l’empathie et la primauté de l’espèce sur l’individu, ce texte délivre un message d’universalité.
Dans L’avortement d’Ana Thal de Daniel Walther, les lesbiennes sont persécutées pour l’utilisation d’un procédé permettant de se passer des hommes pour procréer. Cette dystopie à la fois scientifique et politique montre l’humanité cédant à l’intolérance et à la brutalité dans une noirceur insondable.
Dans Canadian Dream de Jean-Pierre April, un ethnopsychologue découvre que Jacques Cartier, au lieu de traverser l’Atlantique, a préféré se rendre au Cameroun sur les traces de gros diamants. Un statut onirique du Canada apparait à travers la magie cosmogonique et la matérialisation des idées, une certaine nostalgie historique et une compréhension de la cohabitation des peuples.
Dans La double jonction des ailes d’Esther Rochon, Trix est un inclassable qui se rend à Vuln, un monde fraichement détruit par la guerre, pour secourir les rares survivants. Trix pleure des gemmes comme il sublime la douleur et la beauté, la tristesse et la joie, le héros peut agir pour changer le monde.
Dans Le jour de la lune de Jean-François Somcynsky, Palmor est devenu roi en évinçant Sélénia, jeune héritière du trône par sa lignée, et elle a juré de revenir dix ans plus tard. Cette nouvelle d’heroic fantasy antique et magique illustre le poids de l’exercice du pouvoir et glorifie la liberté féconde de Sélénia.
Dans Pâle-Soleil de Georges Panchard, un homme en phase terminale voit le monde sombrer comme lui, témoignage intense d’une violente noirceur et constat sévère de la condition humaine.