La Terre est morte et l’espèce humaine part en exil sur Larkioss, planète similaire rebaptisée Terre-II. Les humanoïdes indigènes qui se rebellent sont repoussés par la force dans des grottes profondes et Nolis, né sur Larkioss de parents colons, garde le contact avec une tribu conservant avec peine ses traditions. Partant d’une base science fictive le récit prend la forme d’une fantasy ethnologique, une anticipation qui projette la nature humaine dans ses travers historiques et illustre la manière colonialiste, parallèle relatif provenant du même radical d’intolérance et d’appropriation mais concernant une peuplade vraiment différente biologiquement. C’est l’histoire d’amour entre Nolis et Méa à la constitution différente et la perspective d’un mariage génétique qui constituent l’ancrage moral pessimiste et rétrospectif faisant le lien avec l’histoire brutale de l’humanité. Pour sa part le jeune Niaok, un vrai Larkissien des cavernes, entame une quête mystique pour la libération de son peuple dans une mythopoièse générique inspirée des religions archaïques et prophétiques d’une poésie exotique et sauvage. L’histoire met en scène une planète vivante qui sait réagir en symbiose avec ses habitants véritables dans un renversement éthique de la condition des envahisseurs en objet de rejet catégorique. Nolis a une sensation de dédoublement et expérimente l’unité qu’il forme avec Méa, Niaok se retrouve à la fois mort et vivant et le cycle des saisons trouve son avènement quantique dans un lessivage planétaire qui dissout les indésirables tueurs d’écosystèmes et les terrasse dans un mouvement principiel antagoniste de renouvellement. Ce livre déploie un exemple d’inextricabilité entre la nature et ses habitants dans un lien élastique, psychokinésique et télépathique, qui permet au biotope de plier sans rompre et de surpasser toute perturbation exogène et nocive, piège qui donne une leçon à l’humanité terrienne et à toute forme de vie arrogante.
Dans un petit village dépeuplé des Vosges, parmi les ruines et la nature sauvage vivote Baésot qui n’a jamais vraiment grandi malgré son corps d’adulte. Recueilli par un couple après la mort de ses parents attrapés par les nazis en 1944, il n’a jamais accepté la situation, un vieil homme lui apparait lors de ses moments de solitude, lui parle de malédiction et de vengeance, et des souvenirs remontent dans son esprit simple. Un mystérieux enquêteur débarque à Chateau-Lamey sur les traces de l’idiot du village et d’un passé mouvementé. Ce roman donne une forme oppressante à l’ambiance bucolique, les visions de Baésot et le folklore sorcier derrière l’horreur de la guerre apportent une touche de fantastique au-delà de la dimension profondément psychologique. L’instabilité de Baésot et le double jeu manifeste d’André Joris provoquent un sentiment d’imminence tragique, d’un passé résurgent aux retentissements occultes. Une haine du 17e siècle mène à Baésot, sa vie immédiate et contemplative, existence de mémoire vive rafraichie par un symbolisme parsemé parmi les atavismes campagnards, dans une histoire pleine de bienveillance, désolée d’un destin immérité.
Dans Pour une nuit de Pierre Pelot, le monde en toute objectivité n’existe pas. L’utopiste est atteint de maladie, l’idéaliste est un fou. Le monde est en dehors de nous, n’est pas la somme des perceptions et des conceptions personnelles. Ce récit solipsiste est une constatation sur la nature de la réalité, les limitations ontologiques de l’ipséité, la solitude de l’être centripète jamais en phase avec la réalité et cerné par l’illusion de l’inductivisme. Dans Les Yeux de l’arc-en-ciel de Greg Egan, un garçon membre d’une famille dans laquelle la cécité est génétiquement inscrite connecte ses rétines artificielles à une application mobile pour modifier sa vision en l’améliorant. C’est le journal d’un cyborg dans la confrontation entre sa conscience et l’avancée technologique qui est censée le rapprocher de la perception de la réalité objective inatteignable, une chronique qui raconte l’assimilation par la société de cette évolution de l’individu. Dans L’Amidéal de Pierre Pelot, Gabin Toldo est un écrivain en panne d’inspiration, en proie au doute depuis que Janice s’est éloignée de lui. Un soir pluvieux, un inconnu se présente à son domicile pour l’aider. A travers cette crise existentielle, c’est l’évolution de la société humaine qui est visée, vers un avènement de la solitude, du doute et de la méfiance, de l’aliénation, de l’étouffement et du rêve par procuration. Dans Cinquante ans d’écriture de Claude Ecken, la biographie de Pierre Pelot montre un enfant imaginatif des Vosges passionné par le cinéma, qui dévore les livres au milieu d’un monde ouvrier. Il s’intéresse à la peinture, réalise plusieurs bandes dessinées mais il raconte mieux les histoires qu’il ne les dessine. A la base de ses velléités d’écriture se trouve le western, la nature et la liberté, pour ensuite s’épanouir dans la science fiction avec une société fracturée menée par un pouvoir politique et religieux de mensonges et de conservatisme violent. Les héros de ses histoires cherchent une anarchie éclairée, utopie impossible qui se heurte à un système pourvoyeur de paranoïa et de renoncement devant la fatalité jusqu’à la folie et la mort, mais c’est bien l’homme qui se trouve dans ses récits. Dans Être ou ne pas être un géant, Claude Ecken s’entretient avec Pierre Pelot qui insiste sur les difficultés de la condition d’écrivain et montre qu’il est toujours resté à la frontière de la science fiction. Dans Les années Suragne de Philippe Boulier, cette étude bibliographique montre que la production sous pseudonyme chez Fleuve Noir de Pierre Pelot installe ses thèmes de prédilection dans des genres littéraires divers, une exploration aux résultats plus ou moins concluants mais dans lesquels apparait un grand talent. Dans Histoires dangereuses : le roman noir de Pierre Pelot de Laurent Leleu, bien que toutes ses histoires soient pétries de noirceur il a aussi officié sans l’ajout d’un contexte de science fiction ou de fantastique pur, les personnages ignobles en déshérence lui servent de support dans une nature rude et une folie sinistre. Dans C’est ainsi que les hommes lisent, des critiques parues dans Bifrost sont réunies pour former une somme aux points de vue divers. Dans Pourrons-nous reconstruire la tour de Babel de Frédéric Landragin, la transparence d’un dispositif de traduction universelle automatique escamote le charme exotique du particularisme des langages et donne l’illusion de l’existence d’une langue unique. Le traducteur est un objet convoqué comme une commodité déduite du genre science fiction, une sorte de compromission, un raccourci qui n’a pas lieu d’être. Donner un sens au message traduit instantanément ne peut pas se faire en se coupant du contexte d’une culture, et sa faisabilité scientifique semble improbable. Transformer un vocable en données brutes coupe le signal dans son authenticité. L’alliance de la statistique avec la linguistique ne permet pas de rendre la richesse de la communication, de la littérature ou de la poésie, montrant la supériorité du cerveau humain sur la technologie envisageable. Ce numéro renferme trois nouvelles de grande qualité et surtout un dossier bien fourni sur un immense auteur qui marque de façon indélébile.
Dans ce roman dystopique publié en 1975, d’un point de vue écologique la froidure humide est installée, le ciel est couvert et nimbé d’une teinte tirant sur le rouge, d’un point de vue socio-politique le monde est divisé entre les socialistes et les capitalistes, opposition exacerbée localement par la lutte violente entre les anarchistes et les fascistes. Tout s’écroule autour du Dr Daniel Keyes, psychiatre, de Jorge Das Vila, anarchiste en cavale, de Serge Lovskovitch, commissaire de police qui assiège un immeuble infesté de fascistes, et de Paul-Marie Saint-Jenet, gouverneur sans vraie conviction et prisonnier de son statut. La situation post-apocalyptique bouche tout horizon, tout havre, tout ailleurs dans un déchainement comme mythologique, une menace colorée dans un discret clin d’œil à Lovecraft. Les personnages désirent autre chose, une autre vie, mais ils sont enfermés dans les conditions d’une malédiction qu’ils ont créées vers la fin du monde, de l’espèce. L’histoire est vraiment pessimiste, proche de Jean-Pierre Andrevon par cet enlisement écologique, ce trou stérile qui oppresse l’humanité baignée dans le feu nucléaire, la solitude et l’ignorance, la disparition de tout idéalisme cristallisée dans le présent égoïste aux conséquences métaphysiques. C’est une allégorie de notre société, de l’irresponsabilité, de l’inadaptabilité insensée face à une fragile réalité.
Une jeune femme passe des vacances itinérantes en pleine campagne pour rejoindre la mer. Elle est accueillie par une famille bourrue ; une vieille acariâtre, son fils veuf depuis trop longtemps et le petit-fils muet sujet à des crises après lesquelles on constate des évènements étranges ou criminels. Un jeune homme est également recueilli pour travailler et se rapproche de la baroudeuse, fascinée par sa folie douce et sa liberté sans passé. L’atmosphère est inquiétante, tous les personnages sont comme une promesse de débordement, une menace à l’image du village en ruines dans les bois proches de la ferme. On reconnait bien le style de Pierre Pelot, cette libération comme but, un besoin de protection, un environnement hostile et l’histoire qui s’emballe, un sentiment d’étrangeté et une réalité fuyante. Mais c’est avant tout un roman d’angoisse, d’un fantastique classique et subtil, avec sa malédiction, le prêtre sataniste qui veut devenir un sorcier et la perdition. L’action est dynamique avec ses différents points de vue qui se recoupent, pour concrétiser la malédiction par-delà le temps.