L’Assassin de Dieu – Pierre Pelot

Dans L’Assassin de Dieu, Lho’m sur son puissant destrier se rend dans la Vallée du Monde au bord du Gouffre pour recruter un mort-vivant idiot, muet, aveugle et sourd afin de s’en servir pour assassiner Dieu au Pays d’O. Ce texte d’une noirceur mythique, morale et matérielle, glisse d’une sword & sorcery influencée par le western à une science fiction conceptuelle déployant une vision désabusée de la marche de l’Univers.
Dans Bulle de savon, Piotr Newlive en tant que citoyen-actif se rend afin de se distraire dans le Domaine, édifice sphérique dédié à la création artistique et à l’encadrement des enfants avant leur passage au Dehors. Cette allégorie présente la perte d’imagination des adultes qui provoque une amnésie nostalgique et le désir chez le narrateur de connaitre son fils pour retrouver sa propre identité enfuie.
Dans Razzia de printemps, Gessie n’est pas à l’aise dans son unité de Ronde chargée de débusquer les enfants errants et réfractaires à l’Ordre de la Machine pour les exécuter. Ce court texte est intense dans la prise de conscience d’une perte d’humanité suite au conditionnement pour devenir adulte.
Dans Un amour de vacances, Rom est un Guide du Dehors sauvage qui prend en charge les clients en vacances du Dedans sortis de leur milieu aseptisé pour gravir d’immenses buildings érodés, et il tombe amoureux de Liottie derrière son masque filtreur, à l’abri de l’air empoisonné. Une poésie triste émane de la frontière entre la Ville enfouie et la Nature viciée, exprimée par l’hétérogénéité physique et plus encore dans la différence de longévité forçant Rom à choyer l’instant dans sa fragilité en dehors du temps.
Dans Danger, ne lisez pas !, un homme qui a donné rendez-vous à un ami dans la salle d’attente d’un médecin parcourt un livre intitulé L’Assassin de Dieu déposé devant lui par un inconnu et tombe sur une nouvelle racontant la situation de Joseph Mashin similaire à la sienne. Cette mise en abyme fantastique se déporte dans une science fiction aux implications psychiques d’illusion et de prédétermination.
Dans Je suis la guerre, un Soldat qui porte le nom générique de Kyi se remémore les leçons sur l’Histoire de son peuple enseignées par le Maitre Lo, sur l’exil souterrain face à l’attaque d’êtres venus des étoiles jusqu’à l’heure venue de la vengeance. L’intérêt de cette nouvelle réside dans le point de vue qui se révèle dans un glissement exotique et universalise les sentiments de nostalgie et de haine tout en affirmant la nature nuisible de l’espèce humaine.
Dans Le Raconteur, Teolp le vieux Raconteur présente au jeune Ducc une histoire sur un peuple qui lutte pour sa survie sur une planète très lointaine appelée Terre. Cet hommage à la transmission orale et à l’imagination déroule sa dimension cosmogonique dans la visitation d’un possible réalisable.
Dans Première Mort, un des six clones de Jiul Mérédith est décédé d’un accident à trente-sept ans, réduisant le potentiel de travail au service de la SMECX. Cette nouvelle permet de jouer avec l’Un et le Multiple, avec les pronoms et la conscience à la fois massive et diluée.
Dans Pionniers, Volni et son ami Dab sont les deux seuls habitants de leur ville à avoir refusé le départ des terriens vers une planète vierge découverte dans une autre galaxie. Cette acceptation de la lente décroissance mène plus à l’appréciation d’une absence d’agitation qu’au silence, mais surtout à l’affirmation d’une liberté totale.
Dans Numéro sans filet, Sill et Jesddha sont considérés comme les derniers humains, suscitant toute la haine de l’Univers envers cette espèce maudite, mais décidés à présenter une performance inédite sur la scène du cirque Vvorsh pour changer les choses. Ce texte montre le pouvoir de l’Art, capable d’inverser l’intensité des sentiments hostiles en une fascination aussi puissamment bienveillante.
Ce seul recueil de nouvelles de Pierre Pelot permet de gouter un condensé de ses thématiques obsessionnelles et de sa manière, d’une intelligence poétique rare.

Fou dans la tête de Nazi Jones… – Pierre Pelot

Nazi Jones est un employé de la MONITRA reclus dans un bâtiment du Jardin des Plantes, entouré d’une multitude d’écrans sur lesquels il projette ses fantasmes, dévoré par une aérophagie pestilentielle et accumulant les pathologies psychologiques sur un terrain hypocondriaque fertile. En face, Belladone surveille d’une chambre d’hôtel, sur la piste de Richard-Louis Montès devenu une légende clivante sous le nom de Richie Lee Doc, l’arrivée d’un camion transporteur.
L’enlèvement de Nazi Jones par Belladone est une étape nécessaire dans sa quête pour retrouver le mystérieux dirigeant de la MONITRA et lance un road trip improbable à bord du camion en direction des laboratoires de la firme. Le parallélisme contradictoire radical entre les deux personnages, un gnome pétomane aux troubles synesthésiques et manies d’élocution face à une femme fatale de papier glacé, se rejoint et les rapproche dans leur folie respective se répondant à travers un miroir déformant, cohabitation insensée entre une culotte-scaphandre munie d’un tuyau d’évacuation et des talons-hauts qui s’enfoncent dans un chaos apocalyptique. La première moitié du livre se concentre sur cette liaison distanciée du duo antagoniste jusqu’à la furie routière du barrage de pirates forcé et la poursuite qui s’ensuit, l’apparition d’une noirceur mythique de Richie Lee Doc en draveur de morts menant son gigantesque radeau de cadavres récupérés dans le fleuve à destination de l’océan, le dévoilement de l’effondrement mondial dans une pandémie causée par Richie Lee Doc et la rencontre avec le guide Ernst Zaccharia Coli dans son ridicule costume d’éléphant au volant d’un buggy. La dimension symbolique du récit se révèle alors dans la contamination de la réalité par le psychisme de l’enfant Richard-Louis obnubilé par une fille de magazine et qui décide, serrant sa peluche d’éléphant bien-aimée alors qu’il souffre d’une gastro-entérite, de devenir le plus grand généticien. Le monde raconté n’est plus que le purgatoire de Richie Lee Doc qui fuit ses responsabilités, son éternelle culpabilité que son suicide raté d’une balle dans la tête n’a pu effacer. Cette histoire à indices est un cirque ontologique, un théâtre d’ombres projetées, une fête foraine insensée qui renferme pourtant, derrière l’exubérance et la grandiloquence, une tragédie solipsiste aux répercutions à l’échelle de l’espèce humaine. Le texte pourrait paraitre puéril en se focalisant sur la forme faite pour bousculer les esprits frileux, en oubliant le fond développé avec une immense inventivité brute pour récompenser les âmes aventureuses qui ne craignent pas d’être provoquées.

Dérapages – Pierre Pelot

Au Québec, Zèke Paillette parti pêcher dans le lac Porte-Vent près de son village de L’Outardière par une belle journée de juillet se réveille au pied d’un arbre dans un paysage dévasté par des travaux de terrassement, balayé par un vent glacé et plongé dans la brume à la place du havre de paix bucolique habituel.
Sur le plan matériel, Zèke se rend vite compte qu’il a fait un bond dans l’avenir, dans la concrétisation de sa plus grande crainte, la construction annoncée d’une usine à papier défigurant la nature qu’il aime tant depuis son enfance, et puis sa récente blessure aux doigts a disparu. Sur le plan mental, Zèke est vite submergé par des visions prolongeant l’inquiétante étrangeté, des séquences comme filmées, d’un point de vue subjectif, d’un homme et d’une femme massacrés au hachoir dans une maison qu’il ne connait pas, scène centrale du récit présentant le seul vrai moment d’action et validant la dimension schizophrène dans un déroulé implacablement gore. La thématique a priori science-fictive est en fait développée par le biais d’un fantastique psychologique oppressant, de brouillard et de migraine, autour de l’unique véritable personnage, de ses souvenirs, de ses crises visionnaires et de ses réflexions théoriques sur son saut temporel. Exemple type de l’histoire solipsiste, la paranoïa est nourrie par l’impossibilité de communiquer avec les autres qui manient une langue incompréhensible et semblent reconnaitre en lui un autre constituant une menace car les illuminations subies par Zèke ne proviennent pas d’une source extérieure mais découlent de son autre lui-même dont il occupe le corps sans connaitre sa vie dans l’intervalle. Le roman présente une forme de minimalisme autour d’un concept métaphysique fort et des implications ontologiques de ce qui était écrit, de la prédétermination validée a posteriori dans une irréversibilité imposée, suprême illustration d’un pessimisme en tant que malédiction qui s’exprime dans l’impuissance cruelle du sujet piégé au sein d’un impitoyable possible dystopique réalisable déjà joué.

Canyon Street – Pierre Pelot

La Détenue rebelle Javeline et le Pilleur idéaliste Jan des Étoiles sont inspirés par les visions de Raznak le dernier Fou à propos des pays du Grand Ciel et le trio décide de s’échapper de Canyon Street, un territoire clos par les gigantesques murs de l’Horizon Fermé, purgatoire sombrant dans l’anarchie sauvage depuis le Changement et l’arrêt soudain de la Manne, ravitaillement assuré par les membres des Cohortes casqués sortant de tunnels aux Points de Don.
Cette dystopie sociologique décrit un système idéologique à bout de souffle dans lequel la politique est remplacée par une manipulation religieuse et médiatique qui entretient l’espoir d’une promotion ontologique comme une loterie, à condition de suivre la Loi et conserver la Foi dans les préceptes dignes d’un Pari de Pascal dictatorial cultivant l’aveuglement d’un peuple soumis. Mais de la décrépitude surgit le chaos et la rancœur des Détenus pour l’outrecuidance des Pilleurs explose dans un déferlement de violence inspiré par un désir illusoire de retour à la passivité sereine de la réception automatisée d’une charité verticale disparue. Dans ce contexte de guerre civile fratricide et irraisonnée le trio déroule à contre-courant sa folie particulière et autonome, la visée pacifiste d’une utopie progressiste très vite disqualifiée chez Jan les Étoiles hanté par le meurtre des deux frères de Raïkal le Maire des Pilleurs pour protéger Javeline éprise d’une liberté animale après avoir tué son beau-père qui voulait la violer, et les illuminations profanes de Raznak dans des transes épileptiques dévoilant le chemin vers un ailleurs. Les trois quarts du roman déroulent un récit linéaire brut d’une efficacité redoutable avec une action constante ponctuée d’une sauvagerie gore, le développement des personnages écorchés qui accompagne la mise en place d’un univers glauque et poisseux d’une intensité choquante et d’une radicalité amorale. Dans la dernière partie s’opère l’ouverture conceptuelle, une fois le passage vers l’autre monde forcé et la traversée du miroir qui exprime toute l’absurdité d’un mécanisme circulaire fermé se dévorant et se régurgitant lui-même révélée, incarnation du pessimisme philosophique face à la crédulité religieuse couplée à la servitude volontaire dans le travail, consolidées par l’assujettissement à un ordre moral basé sur une pression de culpabilité factice qui mène à l’abrutissement et au suicide.

Transit – Pierre Pelot

Gaynes s’éveille amnésique dans une chambre, reçoit la visite de Stin Volke puis de la belle Lone, résidents de ce Quartier de secours sur Gayhirna prêts à l’aider dans son désarroi. Dans la Base pyrénéenne de l’Institut de Recherches Télergiques Européen, Carry Galen émerge avec des trous de mémoire et des troubles de la personnalité d’une expérience de transe hypnotique destinée à étudier ses dons de précognition.
La similarité flagrante d’inquiétante étrangeté entre la situation de Gaynes et celle de Carry Galen s’inscrit dans une opposition radicale de contexte entre l’émergence sur une tabula rasa dans un monde bucolique totalement inconnu et le retour dans un lieu familier mais angoissant au sommet d’un pic glacé, entre la bienveillante maïeutique dans l’accompagnement sur Gayhirna et l’ambiance compartimentée atour du statut de Cobaye Chercheur, entre la découverte naïve d’une société libertiste sous le signe d’une responsabilité individuelle au service du collectif et l’errance confuse dans le Central de Recherches sur Terre qui garde ses activités secrètes. Pierre Pelot distille un doute absolu autour des intentions du binôme de dirigeants, Lorris Erlevetchi et Pao Baquez, et de la situation de la thanatologue Mauree Leavskee, sans commune mesure avec la légère suspicion due au passé traumatique de la civilisation gayhirnaenne débarrassée depuis longtemps d’un Pouvoir inégalitaire. Au fil du roman et malgré l’effort constant pour brouiller les pistes et cultiver l’incertitude, les deux axes narratifs ne sont pas simultanés et parallèles, le souvenir de Lone chez Carry Galen identifie l’aventure de Gaynes en utopie au voyage perturbé du Cobaye Chercheur, faisant coïncider ces deux identités, subordonnant l’arc d’émancipation envolée à la réalité tragique d’une science dévoyée pour insister sur la dimension pathologique et désenchantée du texte. Des moments de grâce répondent aux rets de la paranoïa et contribuent à diffuser une nostalgie pessimiste, la densité psychologique se nourrit du nombre conséquent de personnages entre ombre et lumière, la spéculation scientifique mène au tissage de l’histoire et du mode de vie d’une contrée exotique dans un jeu de miroirs déformants qui franchit les frontières opaques par-delà la mort simulée ouvrant sur l’immortalité. La construction du puzzle révèle une vraie leçon ethnologique dans l’aperçu d’un possible réalisable qui transcende donc l’impossibilité essentielle de l’utopie, dans une vision maudite rendue dangereuse et inatteignable par la cupidité et le dogmatisme régnant sur la Terre maintenue par une élite dans une trajectoire humaine erronée.

Une si profonde nuit – Pierre Pelot

L’espèce humaine a survécu sur la Terre dévastée après une guerre apocalyptique, mais les humains ont perdu le sens de la vue et l’évolution biologique n’a même plus jugé utile de les pourvoir d’yeux. Divisés en familles éparses, ils se nourrissent de ce que renferment leurs pièges disséminés sur des territoires délimités à tâtons. Dans l’un de ces clans naissent Syll et Jahel, des jumeaux qui voient, présentés à Gulom le Menteur, détenteur de la Tradition, visitant le passé et l’avenir dans des transes provoquées par la Poudre, en attente de l’arrivée prophétisée des Sauveurs. Zahar Ihstan est le dernier homme conscient sur un équipage de trois cents individus à bord du vaisseau Espoir lancé au moment du cataclysme afin de trouver un monde accueillant. Après 14000 ans de voyage infructueux supportés par Zahar grâce à l’aide de Jery cyborg individuel personnalisé de soutien et des plongées dans les rêves provoqués par la prise de HyM pour éviter la stase cryogénique enfermant sa bien-aimée Maurie Ernbach, le retour sur Terre se profile.
La double narration destinée à se rejoindre développe le thème de la résurrection dans un parallèle poreux entre fantasy et science fiction qui s’unifient par l’ampleur christique et mythique de la réapparition, par la dimension psychologique et divine de la révélation mystique. La parabole de la traversée du désert se construit entre hallucinations et illuminations entremêlant couleur et douleur, autour d’une notion diluée de vérité basée sur une ontologie du doute qui relativise la connaissance et discrédite le témoignage, déroule le chemin de la schizophrénie, conforte la nature claustrophobe et méfiante de l’humanité. L’auteur déploie dans ce roman un pessimisme vertigineux jalonné par le bellicisme suicidaire des hommes, l’isolation concrète de la planète Terre, l’illusion de la religion et de la drogue, l’inanité du progrès menant au recul ou à la stagnation. Mais la noirceur n’empêche pas la beauté, des éclaircies momentanées d’une puissante poésie, des amours intentionnelles à la folie, une densité symbolique galopante et une intensité inconsciente qui font exister les sursauts d’une naïveté vaporeuse se condensant face à la pesanteur et au désenchantement, trouvant une grandeur dans sa chute. La vie est un songe qui se fane, Dieu est bel et bien mort, la réalité de l’Univers provient de l’espace clos en l’individu.

Brouillards – Pierre Pelot

Marine s’enfuit à pied et avec détermination de son village de Rapt dans les Vosges malgré sa grossesse avancée et elle est retrouvée inconsciente par Monjean au bord d’un étang sur la propriété de Camille Calien près du village de Haut-le-Vent en Haute-Saône.
Camille en tant qu’agriculteur vivant avec sa vieille mère acariâtre est heureux de prendre soin d’une jolie femme, malgré le mystère de son apparition parmi la brume et la promesse tout aussi inopinée de l’arrivée d’un enfant. Marine a quitté la pression malveillante de la vindicte populaire pour retrouver une ambiance similaire d’hostilité suspicieuse naissant de la superstition et mélangeant les craintes de sorcellerie au fantasme de Vouivre. La narration repose sur les points de vue, le sentiment de responsabilité grisante de Camille, l’atmosphère de protection et de sécurité pour Marine qu’elle peut nourrir par la manipulation d’une relation exclusive, et tout autour le jugement hâtif né de l’ignorance et de l’archaïsme campagnard chez la vieille mère pétrie de préjugés et les villageois intrusifs provoquant la défiance de Camille. La fin de la première partie de l’histoire est cataclysmique à partir de la naissance de Rufus, avec la propagation de la vérité désignant un prêtre comme le père de l’enfant, la mort de la mère de Camille devenue hystérique après avoir accouché Marine, le suicide de Monjean et l’agression du curé de la paroisse par un jet de pierre de Rufus. La venue au monde de l’enfant apporte l’intensité d’un nouveau point de vue inspiré par la haine des hommes et la détestation de la religion de Marine, mais surtout mène au tournant capital du livre qui correspond à la scène inaugurale cauchemardesque, à la malédiction de Camille destiné à visiter sa propre sépulture dans un sursaut temporel de vingt ans et une migration de l’esprit par-delà la séquence pivot de Rufus menaçant Camille avec son fusil pour protéger Marine. La profondeur torturée des détresses psychologiques déploie une efficacité diabolique dans l’incarnation des émotions à la portée métaphysique et ontologique, dans un glissement des identités projetant une maternité tragique et une paternité cryptique dégoutante du brouillard aux limites de la réalité, dans un roman qui dépasse un style simple par des passages de terreur folle et la construction habile d’une horreur intemporelle et vénéneuse.

Le Pays des Rivières sans Nom – Pierre Pelot

John Mashiell Carrow délaisse ses activités de patron d’une compagnie commerciale et de membre du Gouvernement des Mondes Unifiés pour superviser l’évacuation des Marginaux de leur territoire sauvage de l’Arctique et s’emparer de ce dernier refuge pour une nature immaculée. John charge son frère Raviroy de veiller sur Deva sa fille de treize ans dans un chenillard de reconnaissance conduit par Dolgon mais un accident survient en poursuivant Manoudh, celui-qui-chasse-seul, et réunit deux êtres humains diamétralement opposés.
Cette dystopie socioécologique se construit dans l’antagonisme radical en apparence entre une civilisation uniformément globalisée autour d’une industrialisation à outrance et une enclave cernée dans laquelle la liberté et la solitude sont encore possibles. Mais les doutes informulés assaillent les personnages du début à la fin au travers de dialectiques qui perméabilisent les oppositions, Manoudh attire le chenillard dans un piège mortel pour se protéger de la menace puis dépasse son instinct en prenant soin d’un assaillant en détresse, Deva et son père finissent par apprendre de la nature brute en transcendant la vanité des a priori culturels et la vacuité de l’appropriation destructrice. La critique du colonialisme et du progrès générant la pollution s’ajoute à l’échec pratique de l’utopie d’un gouvernement mondial et à l’impossibilité fondamentale d’unifier l’espèce humaine sans la diluer et l’affaiblir. L’intention d’alerter sur la nécessité de la conservation du biotope est transparente mais une subtilité certaine permet d’éviter l’angélisme par des nuances dans le récit mêlant des touches de tristesse et des élans de douceur aux accès de colère et d’incompréhension. La littérature jeunesse de qualité est celle qui ne sous-estime pas son lectorat et ce roman en fait incontestablement partie.

L’ombre de la louve – Pierre Pelot

Ahorn désormais sans clan est témoin au cours de son périple de l’agression d’une jeune cueilleuse par un chasseur et, pour se défendre elle le frappe à la tête avec une pierre puis s’enfuit.
Le premier contact d’Ahorn avec les Ohioro est donc très tendu, la jeune Nohiqu’anah l’accusant d’être responsable de l’état désastreux du robuste Oatti, mais le subterfuge ne tient pas et elle finit par avouer, provoquant son exil temporaire sous la surveillance d’Othraq’o. Cette suite de Le jour de l’enfant tueur s’inscrit dans la même ambiance et développe la même forme de polar aux ramifications spirituelles et aux ressorts de mensonge, de jalousie, de non-dit et de manipulation. Le récit conserve son terreau mythologique et religieux, prolonge directement le concept de réincarnation à la base de la conclusion horrifique du précédent tome autour de l’enfant vieillard d’Ene’a, cette fois transposé dans l’attente de la naissance d’une fille qui prendra le relais de la cheffe décédée. La présence d’Okgha le Rêve qui est la parole d’Okough est toujours aussi prégnante et s’exprime dans une certaine idée de la prédétermination transcendante, recours lancinant comme l’expression d’une inspiration et d’une intuition pour l’enquête en immersion, mais aussi comme un alibi et un moyen de pression dans la lutte de pouvoir et d’influence au sein du clan. Le signe d’une anticipation de la modernité transparait ici par l’improbable intervention chirurgicale menée par Ahorn sur le crâne d’Oatti pour résorber un hématome sous-dural. Au-delà de cette boucherie clinique, l’aspect gore se révèle vraiment dans la description, comme une nature morte grouillante, du cadavre d’Othraq’o. Le diptyque des aventures d’Ahorn est très cohérent dans son ensemble mais s’enrichit dans cette histoire d’une connexion profonde avec le règne animal, ajoutant encore de la poésie et un sentiment de liberté à l’image de la louve furtive du titre du roman. La société humaine est dépeinte dans sa médiocrité archaïque et intemporelle, dans sa simplicité que le vernis d’une pensée abstraite unificatrice ne parvient pas à rendre intrinsèquement meilleure.

Le jour de l’enfant tueur – Pierre Pelot

Il y a 35000 ans, Ahorn du clan des Annâanni est choisi dans le cadre d’un échange contre deux femmes avec le clan des Ohihani pour équilibrer leur population.
Ahorn n’est pas réticent dans l’optique de connaitre Ene’a qu’il a aperçue une seule fois, motivé par la révélation mystique d’Okgha le Rêve qui est la parole d’Okough durant son épreuve pour le désigner comme le meilleur des Annâanni. Face à cette dimension impalpable, l’histoire bifurque en direction d’une forme de polar lorsqu’il découvre que sa nomination était arrangée et que Ene’a a disparu. L’aventure se déploie alors autour de la présence inquiétante des hommes nokh, à la bouche en grande partie cousue et au nez obstrué, et sur les traces du clan Ohisihan mené par Hans-Ohisihan détenteur d’un savoir supérieur. Apprenant le rapt d’Ene’a par les Ohisihan, Ahorn se lance dans une expédition qui se révélera chaotique et brutale au travers de proclamations assourdissantes et de fulgurances gore. Cette histoire apparait comme un tournant dans l’évolution humaine par l’affirmation de sentiments complexes tels que l’amour et la justice ouvrant une voie balbutiante pour nuancer l’égocentrisme et la prédominance des tabous claniques, montre aussi la survenue d’une inspiration transcendante annonciatrice des mythologies et des religions. Tout le récit se pose comme un drame au déroulement archétypal et intemporel, le terreau tragique renfermant les graines subtiles et nuancées d’une sociabilité à venir faite de non-dits, de mensonge, de manipulations, de combats et de folie dans l’ouverture d’une société rudimentaire vers les tensions nouvelles d’une libération face à la cruauté de l’être-au-monde et le tiraillement de la dialectique entre identité et altérité. Ce livre est d’une intensité primaire et sauvage exprimant la condition fondamentalement incertaine et précaire des humains, sous le signe de la culpabilité ravageant les enfants, les femmes et les hommes.

Outback – Pierre Pelot

Cran Barker est un médecin qui se rend à un rendez-vous sans se souvenir de son but, intrigué par la présence familière d’une femme, témoin du déferlement d’une cohorte d’enfants dépenaillés et armés, guidé par deux jumeaux albinos.
Ce motif se répète dans une trame onirique de vacarme et de violence, de pluie et de poussière ocre. La médecine de Cran Barker s’entend aussi dans un sens chamanique épousant l’Histoire cruelle du peuple aborigène face aux colons blancs, les ressources accaparées et la pollution, l’esclavage et les massacres autour des fermes et des mines. Le texte embrasse la dimension mythologique des Ancêtres et présente la cosmogonie qui a façonné la Terre pour y déployer les Rêves parmi lesquels les hommes ont été déposés, avec pour responsabilité la mission de suivre la Loi et de conserver la mémoire, parmi le Temps qui déploie les chemins possibles non réalisés dans une coexistence de trajectoires perméables du passé, du présent et du futur. L’enjeu de cette culpabilité humaine se concrétise par la confrontation entre deux figures mythiques, les deux archétypes forgés par les rites ancestraux que sont Teenalee Nangalarri le bras armé du Serpent arc-en-ciel Wagyl/Waagal/Yurlungur qui veut punir les hommes et Cran Jakomara le messager qui doit convoyer le Livre pour leur salut jusqu’à Hugo Van Helsing le gardien désigné. Le récit se nourrit du contraste intense entre une spiritualité indigène d’une poésie métaphysique et l’âpreté concrète d’évènements traversés de fulgurances gore mêlant un universalisme symbolique à des personnages profonds et complexes sous le signe d’une structure narrative contingente très réussie.

Petit éloge des saisons – Pierre Pelot

Cet hommage à la nature et au temps qui passe est logiquement découpé en quatre parties, s’attachant à ce qui est banalement ou profondément saisonnier dans tous les domaines, occasion pour l’écrivain poète d’explorer son attachement à sa terre natale des Vosges, sa flore et sa faune, dans un voyage immobile de réflexions et de contemplations.
Une atmosphère de quiétude plane sur la maisonnée et la vallée parmi les animaux, l’amitié pour les chats, l’admiration distanciée pour les renards, les loups, les biches ou les taupes. L’auteur décrit l’esprit vosgien par les petites histoires de ses congénères , s’insurge contre le braconnage et clame son amour immodéré pour l’univers culinaire. Cette succession de courts textes autobiographiques est une parenthèse emblématique qui contient la beauté poétique de l’environnement, les mystères de la vie, l’étonnement face à la modernité et à l’imbécilité, le questionnement sur l’atavique culturel malgré une enfantine nostalgie et un soupçon de crime, un portrait plein de délicatesse et de la sagesse des années qui courent et ancrent dans un terroir.