Bifrost 17

Dans Par la noirceur des étoiles brisées, épisode V : La Route de Fripp de Roland C. Wagner, F’firzi une femme-chatte est inopinément arrachée à son village pour apparaitre devant le capitaine Lit de Roses et son équipage. Cet épisode permet d’apercevoir la civilisation des S’shayn avec une sorte de clin d’œil cyberpunk à la communauté d’esprit des chats d’Ulthar de Lovecraft.
Dans Les Fleurs de la prison d’Aulite de Nancy Kress, Uli Peck Bengarin est devenue une informatrice irréelle après le meurtre de sa sœur Ano, activité lui permettant de faire pénitence et d’espérer rejoindre à nouveau la réalité partagée, de redevenir une habitante à part entière du Monde. Sa nouvelle mission consiste à être incarcérée dans la prison d’Aulite pour se renseigner sur des expériences scientifiques menées sur des enfants auprès d’un criminel Terrien. Cette nouvelle nébuleuse déploie le contexte d’une société fermée qui exalte l’appartenance à un système sociopolitique jouant avec les critères d’illusion et de réalité, et Uli se débat dans cette construction idéologique de façade qui soumet les individualités avec un profond cynisme.
Dans À la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, la sortie de La partition de Jéricho de René Réouven permet de questionner la propension à prendre des épisodes de la Bible au pied de la lettre et à les développer en escamotant la dimension allégorique et chaotique.
Dans Pierre Bordage, la force tranquille de Org, l’interview se penche à l’occasion de la sortie de Les Fables de l’Humpur sur l’ancrage de Pierre Bordage dans la fantasy donnant à sa science fiction une matière mythique et une spiritualité initiatique.
Dans Super les Héros ! : Xenozoic Tales de Philippe Paygnard, la présentation de l’univers de Xenozoic Tales donnant Cadillacs and Dinosaurs est l’occasion de revenir sur la carrière de Mark Schultz, comme dessinateur et scénariste, et de donner quelques références sur le thème des dinosaures.
Dans Soudain, le space opera de Colin Greenland, l’auteur raconte son passage de la fantasy au space opera, son positionnement par rapport aux auteur(e)s et aux livres incontournables du genre, les mécanismes d’écriture qu’il met en œuvre, dans un texte de grande valeur sur une époque et à base d’anecdotes sur la vie d’artiste et artisan.
Dans Colonisons la galaxie de Roland Lehoucq, l’estimation du temps nécessaire pour coloniser la galaxie mène directement au paradoxe de Fermi. Soit l’espèce intelligente disparait avant de se propager, soit la galaxie est déjà colonisée et alors la Terre se trouve dans un secteur délaissé. Peut-être les signes d’une autre existence nous restent invisibles.
Dans Gardner Dozois d’André-François Ruaud, la carrière de Gardner Dozois s’est tournée vers les autres. Brillant nouvelliste à ses débuts, il a surtout écrit en collaboration et s’est ensuite épanoui en tant qu’anthologiste et rédacteur en chef d’Isaac Asimov’s science-fiction.
Ce numéro avec la nouvelle inédite de Nancy Kress et des articles passionnants demeure indispensable.

Le Feu de Dieu – Pierre Bordage

Franx a pressenti la fin du monde. Il a emmené avec lui sa femme Alice, sa fille Zoé et son fils Théo ainsi que plusieurs familles dans la constitution d’un groupe survivaliste et la rénovation d’une bâtisse, le Feu de Dieu, dans le Périgord noir pour en faire une arche. Les doutes rongent la cohésion du groupe, les familles partent l’une après l’autre et une dispute éclate entre Franx et Alice. Le cataclysme mondial survient alors que Franx se trouve à Paris pour liquider un héritage, les bâtiments s’écroulent et le ciel disparait derrière les cendres d’une éruption volcanique. Accompagné par une petite fille muette que lui a confiée sa mère avant de mourir et qu’il appelle Surya, il doit parcourir 500 km pour rejoindre sa famille coincée avec Jim un psychopathe. Franx et Théo commencent à avoir des visions chacun de son côté.
Cette histoire post-apocalyptique de voyage et de réclusion est très psychologique, déployant des situations extrêmes et montrant les pires côtés de l’humanité. Le récit se déroule sur deux plans, passant alternativement de l’odyssée sauvage de Franx au calvaire de sa famille enfermée avec un tyran pervers. La catastrophe climatique était inévitable, provoquée par l’égocentrisme et l’irresponsabilité, l’espèce a besoin d’une tabula rasa pour évoluer et se purger d’un système de vie nocif. Le monde s’écroule et apparait une nouvelle humanité dont Surya et Théo font partie grâce à des visions qui exposent les dangers, offrant un recul et la possibilité d’un choix éclairé. La religion ne peut plus rien pour les hommes devenus barbares, envieux et brutaux d’intolérance, seules les capacités télépathiques des mutants peuvent dépasser la férocité des animaux et des humains régressifs, la folie de la survie, les viols et le cannibalisme. Ce roman d’une grande violence exploite un côté fantasy par un voyage initiatique et une quête immobile en parallèle jusqu’à la révélation d’une renaissance individuelle dans une perspective collective, dans un monde de paranoïa et de claustrophobie qui s’efface en faveur de la vie et de l’espoir. Pierre Bordage opère un mélange plein de mystères et pourtant limpide de science fiction, de fantasy et de fantastique pour développer le thème classique de l’évolution de l’espèce.

Porteurs d’âmes – Pierre Bordage

Trois trajectoires se développent : Léonie, victime de la traite des enfants, s’est enfuie du Liberia pour atteindre Paris, Cyrian est prêt à tout pour intégrer une société secrète étudiante, Edmé est un flic blasé suivant la piste d’un nombre impressionnant de cadavres. Le tout se situe dans une réalité alternative, un peu comme une uchronie avec son avancée scientifique ou une anticipation proche dans un souci d’être réaliste au niveau sociologique.
C’est avant tout un polar avec sa petite touche de science fiction qui en même temps amène du fantastique. Le côté policier est très sombre dans une description du milieu criminel et les victimes dévastées tentent de résister. La discrimination sociale est omniprésente et la loi du plus fort prédomine partout, dans l’élite décadente gorgée d’impunité et d’argent, comme dans les bas fonds où l’indifférence et l’exploitation règnent. Le tableau de cette société est horrible, les traits sont forcés à l’extrême, ce qui peut passer pour caricatural, mais sert le message dans ces outrances. Pouvoir vivre un moment dans le corps d’autrui pourrait apporter de l’empathie mais l’invention est dévoyée, utilisée comme une drogue, une attraction consistant à considérer l’autre comme un objet, un véhicule. Avec une idée de départ faisant penser à Dans la peau de John Malkovitch de Spike Jonze, l’action est continue et les rebondissements pléthoriques, le message délivré est très classique, à la fois social et philosophique, en faveur de la tolérance et de la compréhension, la fraternité comme expression d’une sagesse. Fort logiquement c’est un livre sur l’évolution personnelle, le dépassement de soi au niveau de la morale, une utopie très bien construite dans un contexte dystopique très noir. Il ne faut pas se tromper : il y a plus de philosophie que de science fiction dans ce roman, engagé et humaniste, à remettre dans le contexte politique à la moitié de la décennie 2000, dans un mélange de Le voyage fantastique d’Isaac Asimov, Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes et Plaques chauffantes de Nécrorian.