Station du cauchemar – Philip José farmer

Paul Eyre pendant une partie de chasse solitaire tire sur ce qui lui semble être un petit ovni, se trouve entouré par une brume jaune et aperçoit dans les fourrés le superbe visage d’une femme au corps de lionne.
Cette science fiction paranoïaque déroule le thème classique de la contagion extra-terrestre, faisant planer le mystère alien et révélant une critique sociale acerbe d’un peuple dénué d’imagination, pétri dans un marasme religieux et coincé dans un archétype familial sexiste, se focalisant sur le personnage principal renfermant un pouvoir terrifiant qui peut guérir ou tuer sans le décider, qui sent sa conscience s’affiner et qui expérimente l’horreur biologique par l’aptitude à changer de forme dans une métamorphose de sa substance. C’est l’histoire d’un homme basique qui accède à un statut christique par une symbiose extra-terrestre dans une chronique de l’Amérique profonde aux enjeux planétaires de la menace nucléaire et la théorie des jeux, dans un questionnement éthique et métaphysique sur la liberté. La mise en abyme est présente par le personnage de Tincrowdor, petit écrivain de science fiction qui peut véritablement entrer dans son sujet, à travers la nouvelle Les béquilles d’Osiris en exergue du roman développant l’histoire de Seth et d’Osiris, la condition divine parmi les hommes.

Le privé du cosmos – Philip José Farmer

Simon Wagstaff pris dans un nouveau déluge en l’an 3069 fait la rencontre du chien Anubis et de la chouette Athéna, trouve un vaisseau extra-terrestre déserté et part à l’inconnu pour se poser sur Shaltoon, une planète d’humains-chats.
Mélange d’aventure surréaliste et de science fiction joyeusement sexuée, l’histoire s’inscrit comme mise en abyme de livres de Kurt Vonnegut, dans une course en avant hystérique, un space-opera déjanté à la créativité intenable. S’ajoute un aspect de fantasy ethnologique avec ce peuple félin vraiment exotique à la société schizophrène et des personnages illuminés dans un esprit de dessin animé absurde et survolté. Un fond ironique est présent sur la fiction et la création artistique, son pouvoir d’évocation et sa réception par un public et des critiques, dans une liberté inattaquable car déjà discréditée, un grand n’importe quoi assumé et jubilatoire, une vitalité qui jaillit et pousse les entraves. C’est aussi une quête de sens, un jeu épistémologique en plein dans la relativité et la théorie de l’évolution, ainsi qu’une disquisition philosophique, une critique de la vue schopenhauerienne de la vie comme souffrance, un conte de voyage a priori sans fin d’une confrontation pratique entre libre arbitre et prédéterminisme à la lumière du patchwork de civilisations visitées et de la compagnie de l’intelligence artificielle. La satire sociologique est féroce sur le progrès et l’éthique, l’adaptation biologique, écologique et spirituelle, n’oubliant surtout pas le diptyque religion et causalité. Ce théâtre cosmique est traversé par l’immortalité en cadeau empoisonné, des ancêtres envahissants et une sexualité débridée, dans une illustration de l’essence de la philosophie privilégiant la question comme processus. Warum nicht ?

Le Temps du Retour – Philip José Farmer

Le Dr Leif Barker est un espion des Commandos de la Guerre Froide de la petite république de March infiltré dans l’administration de la grande Fédération Haijac. Halla la femme de l’Archonte Dannto est morte à l’hôpital après un accident de la route et Leif a pour mission de lui substituer sa sœur en tout point identique, début d’un plan aux retentissements politiques et religieux dans une société de contrôle en attente du Retour du Voyageur temporel Sigmen.
Cette science fiction d’action, d’aventure et d’espionnage multiplie les références mystiques aux principales religions pour rejouer l’existence mouvementée des grands empires antiques et des communautés secrètes comme les Templiers, avec une tension sexuelle omniprésente d’inspiration mythique. Le questionnement sur la réalité est central dans le récit, exprimé par la cohabitation de la vérité dans la communication des extra-terrestres s’exprimant de façon surnaturelle avec le contexte permanent de mensonges, de manipulations et de machinations. L’histoire est très touffue, traversée par des personnages intenses dans des situations entre surréalisme et métaphysique, étoilée de symbolisme religieux et rythmée par les différentes conceptions du monde qui s’affrontent sans répit dans un théâtre à la vitalité grisante. Et ce qui débutait assez simplement, presque comme un huis clos, ne cesse de s’enrichir, de gonfler et de se complexifier dans une ampleur cosmique à l’échelle de l’espèce et de son évolution, une dystopie divertissante à la gloire de l’orgasme et des sentiments, de la liberté.

Le masque vide – Philip José Farmer

Ramstan, avec son équipage, s’enfuit après avoir volé la glyfa, déesse sous la forme d’un œuf contenant un microcosme, dans un temple de la planète Kalafala. Pisté par les Tenolts spoliés, il est sur les traces d’une légende extraterrestre, le bolg, destructeur de mondes.
Le anti-héros se lance dans une quête initiatique à l’échelle de l’univers, de la divinité et de l’immortalité, dans un space opéra magnifiquement construit et monstrueusement créatif, d’une grande maitrise pour un écrivain à ses débuts. D’une moralité douteuse et tiraillé par son ancienne foi musulmane, Ramstan est paranoïaque, il veut se persuader que la glyfa le manipule depuis le départ, il a un côté pathétique dans ce maelström de prédestination, d’action nerveuse et des rebondissements cruciaux. Bien que centré sur l’aventure, avec des détails sur les environnements et l’exobiologie, ce roman apporte beaucoup de profondeur au genre, une réflexion sur l’infirmité de l’esprit humain face au cosmos et son potentiel à être manipulé, la peur de l’inconnu. Cette réflexion sur les révélations mystiques monothéistes et l’égocentrisme apporte de l’intensité physique, de l’éthique et une tension nerveuse au récit qui se teinte de philosophie et de théologie dans des visions astrophysiques. L’histoire a un côté épique et antique avec les thèmes de l’illusion et de la communication divine mais aussi le mysticisme structuré de la multiplicité des mondes et la structure fractale des univers. Proche d’un délire psychique, une sorte de mélange entre Dick/Zelazny et Lovecraft, ce livre dégage une grande puissance et façonne des images d’une ampleur angoissante, d’un malaise cosmique et d’une insignifiance humaine ironique.

Hadon le guerrier (Opar 2) – Philip José Farmer

Le second tome poursuit l’histoire avec la fuite des protagonistes séparés par les troupes du Roi Minruth. Hadon est toujours tiraillé entre le sauvetage de Lalila blessée et cachée dans la nature, et la protection d’Awineth, jalouse et qui leur est franchement hostile. La guerre de religion continue sur un fond de bataille des sexes, le culte d’un Dieu est en train de supplanter, par la force, celui d’une Déesse. La folie des hommes est encore plus présente et il flotte un cynisme, un iconoclasme face à ces Dieux absents.
En accord avec les principes de la fantasy, le voyage est le centre du récit, une épopée gigantesque dans cette civilisation très ancienne, parallèle à l’histoire de l’humanité, sorte d’uchronie avec Sahhindar, simili Dieu qui vient du futur, offrant aux hommes de quoi développer leurs sciences et techniques plus vite.
Plusieurs aspects de cette expédition d’une ampleur légendaire font penser à Robert E. Howard, c’est un très long périple avec des allers retours, des passages interminables dans des souterrains mais c’est un théâtre bien réglé avec des personnages forts, une illustration de la course du monde sous l’influence de la folle soif de pouvoir.

Un trône pour Hadon (Opar 1) – Philip José Farmer

Dans un monde antique, Hadon quitte la ville d’Opar pour participer aux Grands Jeux, suite d’épreuves à la difficulté légendaire, le vainqueur ayant le droit d’accéder au trône de l’Empire de Khokarsa. Les Dieux et les Déesses règnent sur la vie des hommes et Hadon, quoique victorieux, ne pourra pas être couronné avant son retour d’une expédition de sauvetage dans les Terres Sauvages. Hadon montre vite son intelligence pour commander mais les contrées sont dangereuses et amenuisent les effectifs de la compagnie, malgré la présence de son cousin Kwasin, géant sanguinaire et son reflet inversé.
C’est une fantasy aux dimensions mythiques avec un jeune héros dans un monde perfide et régi par la superstition, dans une prose physique à la sensualité toujours prête à exploser. Au cours de ce long sauvetage, il se rapproche inexorablement de Lalila, une femme à la beauté divine, alors que la Reine Awineth doit attendre son retour. On trouve le thème de l’homme surdoué qui a bon fond, la rivalité physique avec son frère ennemi et la concurrence entre deux femmes fortes, sur un fond d’ironie et de tension sexuelle. Le retour de la mission de sauvetage est violent après un an et demi d’absence de nouvelles, le Roi a sombré dans la mégalomanie en provoquant une guerre de religion pour conserver son trône. Ils sont tous arrêtés et emprisonnés mais peuvent s’évader grâce à une éruption volcanique, et avec toujours le personnage de Kwasin, à la fois brute épaisse et clown surexcité dans un rôle décalé d’agitateur mythologique. C’est d’abord une fantasy tendance péplum pour se muer en aventure action de groupe et finir sur un dilemme sentimental et social, le tout d’une créativité débridée (allant jusqu’à des phases d’infiltration militaire) et basé sur un monde immense et fascinant d’Edgar Rice Burroughs.

L’autre voyage de Phileas Fogg – Philip José Farmer

Philip José Farmer continue dans ses parodies de monuments de la littérature, et cette fois il s’attaque à Jules Verne et à son Tour du monde en quatre-vingt jours. Il détricote le récit original pour insérer entre les lignes une science fiction aventure espionnage à base de complot et de services secrets. La raison de ce voyage de Philéas Fogg et de Passepartout a comme cause et contexte un conflit entre deux espèces extraterrestres à l’échelle de la planète. L’imagination de l’auteur est déchainée, avec des passages un peu bavards mais remplis de jubilation juvénile et de l’action bien rythmée.
L’histoire conventionnelle devient un prétexte pour extrapoler et demeure un détail quoique déterminant face à la potentielle extinction d’espèces intelligentes. On reconnait le style qui habite ses parodies de Tarzan, en moins extrême, avec ses personnages surpuissants, combats à l’arme à feu ou blanche, le sang. Philip José Farmer pousse tous les curseurs à fond pour créer une histoire trépidante, un fantasme communicatif de gamin, de baroudeur idéalisé.

Des rapports étranges – Philip José Farmer

Cinq histoires de science fiction aventure et biologie ont pour thème la reproduction entre hasard et nécessité.
La première partie voit un humain être emprisonné dans la matrice d’une créature ayant besoin d’une action agressive pour se reproduire. Une communication s’instaure entre l’hôte, le captif et la progéniture, et la vie s’organise.
Dans la seconde, on suit la vie à l’extérieur d’une des filles de cette même portée pour se protéger d’un prédateur et faire partie de cette société exclusivement féminine. Son instinct est pondéré par un semblant d’éducation humaine.
La troisième aborde la théosophie dans une situation où la reproduction devient inutile, où seules suffisent la re-création et l’immortalité.
La quatrième montre comment un homme s’adapte aux conditions extrêmes pour retrouver sa femme.
La cinquième fait intervenir une reproduction aux étapes complexes, et le moindre imprévu peut tout contrarier.
Chacune des histoires explore des possibilités de symbiose entre espèces intelligentes, avec toutes les contingences induites. C’est un livre passionnant à la gloire de l’adaptation et de l’évolution, complexe et subtil, qui pousse à la réflexion pris dans son ensemble ; un grand livre de science fiction au message clairement écologiste.

La jungle nue – Philip José Farmer

Farmer met son talent d’écrivain au service d’une parodie de Tarzan réunissant les critères de la littérature gore. L’action est permanente, étouffante et dégoutante. C’est une histoire de surhommes perturbés qui révèle la réalité crasseuse cachée derrière l’imposture littéraire de Edgar Rice Burroughs. On peut dire qu’il détruit le mythe, écorche la société occidentale au passage en révélant l’hypocrisie du XXe siècle. C’est animal, choquant, d’une liberté de ton totale et d’une créativité sauvage.
Il vaut mieux se préparer à entrer dans un roman rude, complexe et profond, pas du tout dans la forme, principalement urgente et chirurgicale. On peut le considérer comme une uchronie, sous forme d’un récit d’heroic-fantasy faisant penser à Conan, la technologie en plus. Le rôle des surhumains, la génétique et l’influence de la culture s’articulent autour de l’action frénétique.