Aventures lointaines 1

Dans La tentation du Dr Stein de Paul J. McAuley, le texte se focalise sur le genre fantastique et ne fait qu’effleurer les aspects uchroniques et steampunk qui s’épanouissent sur la longueur dans Les conjurés de Florence, un bon moyen de se faire une idée sur le style de l’auteur dans cet exercice mêlant paranoïa, personnages travaillés, rythme soutenu, enjeux géopolitiques, meurtres et sorcellerie, ou alors le lire comme un hommage à Frankenstein d’une grande originalité.
Dans Tu ne toucheras plus jamais terre de Stephen Baxter, l’Oberleutnant Göring participe à une expédition polaire anglaise pour atteindre l’Axe reliant la Terre à la complexe machinerie cosmique. Cette vision d’un système aristotélicien tangible est devenue une quête personnelle pour se hisser à la hauteur des Dieux, dans un délire mystique et guerrier, un égo qui se gonfle au contact de l’immensité et du gigantisme de l’idée d’un univers manufacturé qui pose la question de la nature de son centre, la Cause Première dont l’aperçu engendre une folle exaltation.
Dans La voie du dragon de Michael Swanwick, Mordred fait face à Merlin qu’il a sorti de sa grotte et de son long sommeil. Cette uchronie se développe sur deux niveaux, d’abord la simple modernisation du Mythe et le combat perdu d’avance entre la magie séculaire et la société moderne du désastre écologique, puis à la racine le bouleversement rétrospectif de l’arbre généalogique d’Arthur, dans une ambiance à la fois punk et atavique d’une fantasy urbaine survoltée.
Dans L’Apopis républicain de Michael Rheyss, Champollion découvre à Karnak une tablette permettant de localiser un observatoire astronomique dans le sud de l’Égypte. Dans l’avenir, Giordano est un franc-maçon infiltré en tant que conseiller scientifique auprès de l’Aiglon Michel Horus d’Or Bonaparte, qu’il doit assassiner, au cours d’une expédition sur Titan, site désigné par la Pierre d’Amon. Cette uchronie se base sur l’alliance utilitaire entre l’Empire napoléonien et les fondations polythéistes de l’Égypte Ancienne dans un despotisme religieux qui cherche sa justification face à un soulèvement populaire, pertinente question civilisationnelle que l’auteur pousse à son paroxysme, atteignant une profondeur philosophique de tourments métaphysiques à l’échelle de l’Univers.
L’intérêt principal de ce recueil uchronique réside dans les deux textes inédits de Stephen Baxter, puissante évocation de matérialité et de transcendance, et de Michael Swanwick, parenthèse pleine de vitalité et d’irrévérence, alors que la nouvelle de Paul J. McAuley a rejoint Les conjurés de Florence en 2004 en Folio SF pour être lue après le roman et celle de Ugo Bellagamba fait partie de La Cité du Soleil et autres récits héliotropes depuis 2003.

Les conjurés de Florence – Paul J. McAuley

Pasquale est le disciple du peintre Giovanni Battista Rosso dans la cité de Florence agitée de querelles et de complots, de mystères et de tensions géopolitiques, et Machiavel en tant que journaliste le convie à enquêter sur le meurtre d’un des aides de Raphaël.
L’uchronie steampunk repose sur un environnement civilisationnel très étudié, d’une structure similaire aux Écoles de Philosophie en Grèce antique, qui donne une vie et un dynamisme transmis au duo Pasquale et Machiavel portant le récit. Leurs aventures comptent plus sur un rythme effréné que sur une action frénétique, permettant de dévoiler graduellement la technologie des artificiers inspirés par le Grand Ingénieur et la sorcellerie pratiquée par le docteur Pretorius et par Paolo Giustaniani. L’histoire consiste surtout en une enquête à indices, centré sur les personnages et les rebondissements, qui accompagne un monde dans une révolution sur fond de tyrannie religieuse et de productivisme industriel, dans le passage de la peinture et de l’imprimerie à la photographie et au cinéma, dans l’avènement d’une science militaire qui crée ce décalage inquiétant, merveilleux et terrifiant. L’exercice est maitrisé, le contexte culturel est posé avec érudition dans une atmosphère sombre et poisseuse qui sert la mise en scène des tourments géopolitiques et le miroitement d’une spiritualité chamanique terni par l’automatisation de la société et les inévitables travers de la nature humaine, maniant une ironie corrosive et multipliant les références pour un foisonnement communicatif du récit.
Dans La tentation du Dr Stein, le Dr Stein est un médecin juif exilé de Prusse qui forme un binôme d’investigation avec Henry Gorrall, un garde de nuit de la cité de Venise. Ils rencontrent le Dr Pretorious toujours accompagné du cadavre d’une fille qu’il déclare pouvoir faire revivre à volonté, que le duo a retrouvé noyée un peu plus tôt. Cette nouvelle se déroule avant le roman, bien qu’écrite après, et développe cette ambiance exubérante et glauque, distille la tension géopolitique et permet d’introduire le personnage du Dr Pretorious à retrouver dans le roman qui fait suite. C’est aussi un bon aperçu de la construction du récit avec son moment de fureur qui emballe le rythme et sa paranoïa galopante, un court intermède scientifique et la superposition de la magie et de la technologie sous l’égide du Grand Ingénieur, ou bien un hommage à Mary Shelley comme le roman en est un à Edgar Allan Poe avec le singe.

Le choix – Paul J. McAuley

A la suite d’un conflit nucléaire le niveau de l’eau a monté et les extra-terrestres ont pris contact avec les autorités de l’humanité. Lucas et Damian, deux amis adolescents, partent sur un esquif rejoindre non loin de chez eux le lieu du naufrage d’un Dragon, mystérieuse entité alien qui se nourrit de la pollution.
Cette anticipation dystopique est parcourue par une rêverie, un désir d’ailleurs, de voyage intergalactique et de découvertes des espèces étrangères et discrètes qui suscitent curiosité et méfiance. Une profondeur poétique est présente dans le récit qui mène à une sorte de mélancolie exprimée par la situation précaire du peuple et celle de l’espèce humaine moribonde à terme, à l’image de la réalité écologique de la planète. Malgré son jeune âge le personnage principal et son aventure diffusent de la maturité résignée et une touche de noirceur face à l’amitié, l’amour et l’avenir.

La guerre tranquille – Paul J. McAuley

Après la catastrophe écologique, une partie de l’humanité a fui la Terre pour coloniser des satellites du système solaire et déclenché une guerre. Engagée pour aider à la création d’un biosystème sur Callisto, Macy Minnot se retrouve entre ce projet de réconciliation des peuples et les partisans d’une nouvelle guerre.
Ce space opera politique se développe dans une ambiance de thriller policier aux enjeux immenses dans un contexte de progrès scientifique et d’avenir de l’espèce humaine, son adaptation. Les références à la biochimie sont complexes sur fond d’expansion spatiale, de modifications génétiques et de maitrise de l’environnement particulier, l’humanité devient multiple. L’action est suspendue entre guerre et paix dans un jeu d’espionnage, de manipulations et d’anticipation où les stratégies des puissants broient les individus et empoisonnent les sociétés divisées, au milieu du combat entre conservatisme et utopie, rédemption et évolution. C’est une anticipation écologique pointue, la biologie est au centre des enjeux et à travers la géopolitique l’homme est confronté au changement. Cette fresque décrivant un entre-deux est ambitieuse, d’une ampleur bouillonnante et multiforme, un gigantesque puzzle qui se complète tranquillement et qui illustre à merveille la fragilité d’un exil extraplanétaire en détaillant les implications scientifiques et en incarnant le maelström politique et philosophique. Le récit est centripète par les trajectoires des personnages qui se rejoignent dans l’œil d’un cyclone implacable à l’image d’une nature humaine imparfaite.