Bifrost 25

Dans Les Voltigeurs de Gy de Ursula K. Le Guin, le peuple Gyr arbore des plumes multicolores évoluant au cours de leur vie comme les humains se couvrent de poils et seulement une partie d’entre eux se verra pousser sans prévenir des ailes à la maturité. Ce conte poétique prend la forme d’une étude ethnologique qui atténue la féérie initiale et, par des témoignages, rend l’approche sociologique réaliste qui affirme la liberté de choix individuelle au-delà d’une détermination biologique, dans une métaphore très actuelle sur l’identité et la tolérance.
Dans Trouver son cœur et tuer la bête de Johan Heliot, la guerre fait rage en Autriche et en Afrique, l’Empire compte sur la bête ultime sortie de terre à Panama pour faire basculer le conflit alors qu’Arthur est chargé par le réseau de résistance de contrecarrer ce plan. Retrouvant l’ambiance et les personnages de La Lune seule le sait, cette nouvelle déroule l’uchronie steampunk à la technologie terrifiante et surtout la dimension politique qui illumine l’ignoble contexte par un espoir fou et un idéalisme volontaire.
Dans À Mélodie pour toujours de Michel Demuth, David Donato est un meurtrier pornographe arrêté par l’Union religieuse et soumis à une torture psychique. Cette expérience cyberpunk présente un monde dystopique contrôlé par les instances religieuses fondamentalistes aux visées génétiques d’hégémonie liberticide.
Dans Voisin, voisine et autres monstres de Guillaume Thiberge, une vieille dame meurt dans un quartier miséreux et laisse sa place à un jeune couple avec deux bambins. Cette nouvelle est d’une noirceur insondable, passant d’une chronique sociale désespérée de déliquescence poisseuse à un affrontement de sorcellerie grandiloquente dans une métaphore mystique de l’enfermement conditionné dans la marginalité et la précarité.
Dans Le djinn qui vivait entre nuit et jour de Bruce Holland Rogers, le djinn Tayab rend visite au djinn Al-faq pour lui raconter son dernier méfait. Ce très court conte fait preuve d’un sens de l’humour démoniaque.
Dans Être ou ne pas être un disney de Sylvie Denis, l’identification de la fonction profonde de la science fiction réflexive au travers de Bleue comme une orange et Il est parmi nous de Norman Spinrad mène à des réflexions sur la portée de l’anticipation, la constitution de futurs réalisables et l’éveil des consciences en direction d’une responsabilité individuelle qui participera au bien commun à l’échelle de l’espèce, expression de l’essence même de cette littérature dans son inspiration philosophique en-deça de sa surface divertissante, situation transitoire qui avec du recul ne fait que durer d’une manière exaspérante.
Dans Nancy Kress : un entretien de Tom Clegg, l’autrice revient sur ses débuts entre science fiction et fantasy, l’apport tardif du thriller et de la hard science, son ressenti sur la place de la femme dans cette littérature, un entretien judicieux à une époque où son travail était peu traduit.
Dans Michel Demuth ou la nostalgie de l’avenir, Richard Comballot aborde avec l’auteur sa longue carrière entre écriture, édition et bien d’autres domaines, avec beaucoup d’anecdotes, sincérité, humilité, nostalgie et lucidité par rapport à sa créativité spontanée proche de l’écriture automatique, un cheminement habité par l’amitié simple et son admiration pour certains auteurs, multiples activités qui ont repoussé la possibilité de clôturer Les Galaxiales (fait en 2022 en son absence), une vision inestimable sur la science fiction.
Dans Scientifiction : apprivoisons le Soleil de Roland Lehoucq, la vie de l’étoile est basée sur un équilibre entre la contraction gravitationnelle et le processus de fusion nucléaire qui émet un rayonnement, mène doucement à une déperdition calorifique et à une dilatation de son enveloppe suite au manque de carburant, menant l’astre au stade de géante rouge qui souffle tout le système planétaire. Les idées pour empêcher cette évolution invasive et destructrice de la vie sur Terre restent hypothétiques, reposant soit sur la fuite, soit sur une intervention au bon moment pour raviver l’étoile.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire, quatrième partie, les années 50 : les mondes de rêve de Mike Ashley, Howard Browne est à la tête d’Amazing avec l’idée d’en faire une publication plus raffinée dans la forme, le fond n’évoluant pas vraiment, et lance Fantastic qui correspond mieux à ses goûts moins scientifiques. Le saut qualitatif ne prend pas, la guerre de Corée s’annonce, le format digest s’impose, la réalité éditoriale reste un peu floue entre continuation pulp et avant-garde plus adulte et le bilan de Browne en 1958 n’est pas fameux du tout.

L’autre côté du réel – Norman Spinrad

Les avaleurs de vide. L’Humanité a fui la Terre devenue planète morte à bord d’une armada de vaisseaux qui constitue un havre technologique pour tromper l’ennui en attendant d’atteindre un lieu propice à la vie. Jofe D’mahl, créateur de simulations artistiques spectaculaires rencontre un membre des avaleurs de vide, groupe à part des éclaireurs chargés de repérer une planète habitable, et accepte la proposition de l’accompagner dans sa mission.
Cette science fiction dans ses descriptions est chatoyante, fourmille de trouvailles synthétiques remplaçant une dimension biologique en sursis et une nature en exil. La totalité que forme le convoi dans sa fuite en avant est un réseau, un cocon fermé à ce qui l’entoure, comme aveugle et immobile, se nourrissant d’orgueil et de divertissement. La métaphore sociologique est puissante, le peuple se complait dans l’illusion, grisé par une Histoire manipulée et un espoir devenu vital, une vanité pour ignorer la vacuité. La question du rôle de l’art par rapport à la vérité se pose alors, et celle du pouvoir solitaire et éclairé avec. Le secret est un fardeau qui assure la cohésion générale mais qui escamote aussi la valeur et la fragilité de la vie dans un cogito ergo sum simpliste cachant la rareté et l’insignifiance de la vie consciente dans le cosmos, vertige ontologique décourageant. Finalement, le néant renvoie à la cosmogonie et à la théologie, la création et la mise en abyme dans un élan pour donner du sens, même absurde. « Pourquoi y’a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Leibniz.

Deus ex. La possibilité du clonage offerte par la technologie occasionne des difficultés sociologiques et religieuses à propos du statut et de la nature de l’être copié à volonté. La papesse Mary 1re doit trancher la position catholique sur cette abolition artificielle de la mort et la destination de l’âme. Elle charge donc le père De Leone, prêtre en fin de vie convaincu de la portée démoniaque du transfert, de passer de l’Autre Côté pour confirmer ou infirmer la conservation de l’identité intrinsèque. Mais la copie électronique du religieux sur le réseau a soudain disparu, et Marley Philippe, un cyber-enquêteur fumeur de joints a pour mission de la retrouver.
Cette science fiction métaphysique repose sur des raisonnements contradictoires de logiciens et les implications cyberpunk d’atermoiements théologiques et d’ontologie tautologique, d’un pari de Pascal contrit et d’un cogito ergo sum voilé. La religion est tributaire de son dogme atavique et des voies impénétrables, mettant le prêtre dans une situation insoluble pour sa quête de preuve de non-être ou de Paradis espéré en remontant la chaine de transsubstantiation. Entre réalité moribonde et illusions transcendantales, seuls comptent le libre-arbitre et la volonté de croire pour briser les paradoxes et appliquer la simplicité d’une création et d’une intention d’un deus ex nihilo.

Ces deux textes sont les facettes d’un même questionnement, d’une quête de sens dans le chaos, voyage dans le vide englobant ou dans l’immatérialité fantomatique, recherche du secret de l’après au-delà de la culpabilité et du désarroi. Le besoin de l’Humanité d’être guidée se heurte à une vérité inatteignable de façon absolue. Les avaleurs de vide développe une vision théologique insistant sur la dissonance portée par une figure luciférienne là où Deux ex déploie une abstraction inintelligible, mais les deux se rejoignent dans la versatilité de la réalité. La même angoisse de l’avenir habite l’homme, propulsé dans le vide cosmique ou le théâtre des ombres cyberpunk, n’approchant pas de la Vérité fondamentale. Les deux récits sont d’une grande intelligence, avec une exubérance folle qu’on peut retrouver chez Roland C. Wagner, inscrits dans la tradition philosophique à la portée métaphysique, transcendantale, théologique, éthique, ontologique, quantique et cosmogonique, faisant écho à Descartes, Leibniz, Spinoza, Kant

Ces hommes dans la jungle – Norman Spinrad

Bart Fraden est un dictateur en déroute, sa base dans la Ceinture des astéroïdes est assiégée, encerclée par la coalition Terrienne qui s’est appropriée les gisements d’uranium. Sa fuite précipitée le mène sur Sangre, une planète dirigée par Moro à la tête d’une secte extrémiste, avec dans la soute de son vaisseau une quantité astronomique de drogues variées, rare marchandise ayant une valeur universelle. Fraden, sa compagne Sophia O’Hara au caractère bien trempé et Willem Vanderling un ancien pirate, ont beaucoup de mal à s’adapter et préparer un coup d’état sur cette planète de dégénérés.
Au début ce journal de révolution joue avec un certain comique de surenchère dans l’ignominie, atténuant presque la vilénie des professionnels du renversement de régime par une situation ridicule de démons au pays des archidémons. Ensuite se déroule un planet opera sous forme de huis clos politique, terrain de jeu pour la guérilla, la manipulation des masses, les idées tordues et impitoyables de mégalomane. La comparaison avec le régime nazi est très claire, avec certains détails, mais c’est une dénonciation plus générale des dictatures qui apparait. En écho, une dictature en remplace une autre, et même si elle parait moins extrême, la promesse de liberté est un mensonge. L’absurdité réside dans cette différence de degré, et pas de nature, l’utopie est vaine, il n’y a que des profiteurs et des esclaves, dans un système fait pour se conserver. La révolution par la guerre n’est qu’une multitude de meurtres, et ici le peuple est outrageusement caricatural, constitué de débiles mentaux anthropophages, avec une outrance dans le comportement inhumaine et pathétique, induite par les faiseurs de révolution et que les semblants de prise de conscience de Fraden ne peuvent pas atténuer. La surface de l’histoire est nonchalante, empilant des scènes de boucherie ignoble de façon désincarnée, mais dans le fond le processus décrit rappelle furieusement les dictatures sud-américaines infiltrées par les nazis après la Seconde Guerre Mondiale (Argentine, Paraguay ou Chili). C’est une folie des grandeurs ridicule, un délire à base de drogue, d’égocentrisme fou et d’irrespect pour la vie humaine, un portrait cynique de l’après-guerre, le monde comme un terrain de jeu géopolitique avec ses populations manipulées et écrasées dans une caricature mythologique morbide. C’est une plongée dans la nature humaine, réveil d’un substrat qui entre en résonance avec la multitude.